Le Horla : l’invention du livre-spectre

Le Horla : l’invention du livre-spectre

Note de l'auteur

Utiliser des calques translucides pour matérialiser l’invisible Horla dans la matière même du livre : telle est la belle idée des éditions Tendance Négative pour cette réédition du Horla de Maupassant. Qui réinvente au passage la lecture de ce classique d’entre les classiques. Encore un coup de maître.

L’histoire : Quelle est cette présence inexplicable ? Ce souffle angoissant ? Cette ombre invisible, impalpable ? C’est ce que va tenter de comprendre, à travers l’écriture de son journal, un homme en proie à ses angoisses. Son équilibre vacille. Une tension insoutenable s’installe alors entre sa peur de perdre pied et sa volonté de retrouver une plénitude disparue. Le lecteur assiste impuissant, à sa lente agonie. Il tourne des pages qui se dédoublent, au gré des inquiétantes étrangetés qui ponctuent le récit, reflet graphique d’une folie grandissante.

Mon avis : On ne présente évidemment plus Le Horla, cette nouvelle fantastique de Guy de Maupassant publiée en 1886 dans une première version, puis en 1887 dans sa version définitive, qui fait suite à l’internement du frère de Maupassant pour démence.

Dans cette histoire, le narrateur se place d’emblée dans l’expression de ses sensations. Des sensations incontrôlables engendrées par un mystère :

« Tout ce qui nous entoure, tout ce que nous voyons sans le regarder, tout ce que nous frôlons sans le connaître, tout ce que nous touchons sans le palper, tout ce que nous rencontrons sans le distinguer, a sur nous, sur nos organes et, par eux, sur nos idées, sur notre cœur lui-même, des effets rapides, surprenants et inexplicables. »

La première “apparition” du Horla, à l’occasion d’un rêve du narrateur, évoque au passage la première “rencontre” de Laura et Carmilla dans le roman vampirique de Joseph Sheridan Le Fanu, dont le même éditeur, Tendance Négative, a publié une belle édition “mordue” voici quelques mois. Ceci dit, là où Carmilla fascine Laura par des caractères hautement physiques, le Horla tient le narrateur dans ses filets tout en restant parfaitement (ou presque) invisible.

(c) Camille Cier

Afin de “matérialiser” cette invisibilité, ou du moins cette translucidité du Horla, les éditeurs de Tendance Négative, Corentin Sparagano et Clément Buée, en charge de la conception graphique, ont eu la belle idée d’employer des pages-calques, répartissant le texte de chaque page de la nouvelle sur deux calques successifs que complète une page de papier “opaque”. En superposant les trois feuillets, le lecteur reforme le texte comme un puzzle, ou comme ces cartes au trésor ou ces documents secrets à reconstituer…

L’usage du calque sert, selon la maison d’édition (qui n’en est pas à son coup d’essai en matière de livres étonnants, voir aussi à ce sujet sa fantastique version d’Un étrange phénomène de H.G. Wells), sert à « matérialiser cet être transparent et son influence » : « Cette matière brouille la lecture comme le Horla brouille la vision du narrateur. »

Ne pas superposer les calques et la page, c’est soumettre automatiquement le texte de Maupassant à une forme étrange de cut-up. Les superposer, avec les effets sur l’affichage de l’encre (plus nette pour le calque supérieur, et de moins en moins net en passant au texte du calque inférieur et, enfin, à celui de la page proprement dite), c’est révéler le spectre du livre dans le livre lui-même. L’objet livre devient Horla.

(c) Camille Cier

Le livre opère ainsi un dédoublement, à la fois support et objet de narration. Pourtant, comme le Horla est peut-être une illusion, fruit d’une névrose ou d’une hypnose, ces calques ne font en définitive que recomposer la nouvelle très connue de Maupassant. La lecture n’est-elle pas aussi, ou fondamentalement, une névrose, une hypnose volontaires ?

Ce travail passionnant de mise en page pose, au passage, la question de la pagination. Car le texte morcelé ne s’affiche que sur des pages de droite ; or, la pagination respecte la présence des calques. Chaque page complète de texte compte dès lors pour six pages de livre. Où sont passées les pages invisibles ?

Il faut par ailleurs prêter attention au choix du texte attribué à chaque calque et à chaque page. Si, au début, il s’agit de paragraphes entiers qui se suivent, au fur et à mesure que la folie du narrateur monte en puissance, l’ordre se trouble, jusqu’à prendre la forme des flammes qui dévorent la maison, ou à découper chacun des mots pour faire tomber leurs lettres en pluie indécodable, « comme les vagues bondissantes » de l’océan de folie dans lequel sombre le narrateur. Des vagues auxquelles répond encore l’illustration de couverture. Magistral.

Le Horla
Écrit par
Guy de Maupassant
Édité par Tendance Négative

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