Alerte ! (critique de Contagion, de Steven Soderbergh)

Alerte ! (critique de Contagion, de Steven Soderbergh)

Après plusieurs déceptions, Soderbergh retrouve la fièvre des grands jours avec ce tableau ultra-réaliste d’une Humanité frappée par un virus mortel. Une trame à l’angoisse hautement infectieuse. Mais…

Hypocondriaques, flippés du bacille, polyphobiques de tous poils, je vous en conjure : n’allez pas voir Contagion ! Après s’être égaré entre séquelles indignes (Ocean’s 12, 13… stop !), biopics indigestes (Che) et curiosités inabouties (The Girlfriend experience, The Informant), le caméléon Steven Soderbergh parvient enfin à nous transmettre autre chose qu’un abyssal ennui. Et ça fait rudement plaisir ! Même si, durant toute la projection de ce bouillon de culture parano et jusqu’au générique de fin, vous serez transformé en petit animal craintif recroquevillé sur lui-même, apeuré au moindre toussotement du voisin et fuyant toute poignée de main. Pas de panique : dans celles de l’auteur hyper naturaliste de Traffic, cette intrigue de pandémie mortelle ne vous refilera qu’un seul virus mais c’est le pire de tous : la trouille.

En sortant de la salle, vous ne vivrez certainement plus de la même façon les gestes les plus anodins, comme vous gratter le nez ou saisir une poignée de porte. « Contagion pourrait bien faire aux boutons d’ascenseurs ce que Les Dents de la mer a fait aux plages » plaisante Soderbergh et cette boutade résume le cœur de son film. Comment, si d’aventure une épidémie mortelle se répandait sur la planète, la panique des foules, aiguillonnée par quelque prédicateur irresponsable du web, contribuerait à propager encore plus, non pas la seule maladie, mais le danger d’un effondrement des civilisations. L’équipe raconte comment, pendant le tournage, le sujet même du script a naturellement décuplé en son sein la phobie des microbes. Marion Cotilla(aaargh) a confessé notamment avoir totalement paniqué à l’idée de serrer des mains lors d’une projection avec des cadres de chez Warner. Et comment désormais, dans les hôtels, elle ne saisit plus les télécommandes qu’avec un mouchoir (véridique). Info ou intox promo, quoi de plus normal finalement ?

Pour Contagion, le timing est idéal : fragilisées par une crise qui n’en finit plus de saper leurs forces morales, nos opinions sortent de quinze années plutôt intenses en matière de contagion de la peur et peur de la contagion. « Vache Folle », Ebola, Sras, H1N1, H5N1…. On est tous à point pour se prendre sur la tronche un grand film embrassant (ho hé, pas trop près !) cette peur mondiale d’une faucheuse matérialisée sous une forme autrement plus flippante que nos amis vampires ou zombies : celle d’un virus mutant transmis par voie respiratoire, invisible, globe trotter, incurable. Implacable. Pendant une bonne heure, on y croit à 100%. Sobre, sans caméra tremblante hystérique et à hauteur d’homme, Soderbergh décrit avec une méticulosité sidérante l’aggravation de la crise à partir du premier cas de contamination occidental – et la gagnante est… Gwyneth Paltrow, en business woman marquée par la mort sans le savoir à Hong Kong. Les premières scènes de son retour au bercail,à Minneapolis, et la dégradation foudroyante de son état de santé sont terrifiantes par leur nu dépouillement. L’identification du spectateur se fera par le personnage de son époux, joué par un Matt Damon impeccable en Mr tout le monde, miraculé viral protégeant du mieux qu’il peut sa fille dans une ville basculant peu à peu dans l’anarchie.

En orfèvre du fléau, Soderbergh inocule adroitement cette perspective intimiste dans la veine d’un grand spectacle déroulant aux quatre coins du monde sa chronique d’une apocalypse en marche. Extrêmement précis et documenté (plusieurs scientifiques et épidémiologistes de renom ont officié comme consultants sur le film et considèrent comme « plausibles » ses événements), le scénario implique toutes les autorités sanitaires normalement concernées dans pareille affaire. Les visio-conférences, les projections angoissantes de la progression du microbe, la mise en place d’une collaboration complexe entre l’OMS et le CDC d’Atlanta, les débats cruciaux sur les protocoles à adopter et la gestion de la crise… tout est en place. Tandis que le « body count » mondial s’emballe plus vite que le mercure du thermomètre, la Science et les politiques livrent une course contre la montre désespérée pour contenir la propagation du mal, tout en pistant l’origine du bacille tueur. Et Soderbergh, dans la foulée, de régler quelques comptes personnels avec Internet via le personnage du journaliste-blogueur Alan Krumwiede (Jude Law), pompier pyromane dont le succès des cyber brûlots n’a d’égal que l’arrogance et l’irresponsabilité. Le scénario n’oublie pas non plus un point crucial : incarner ses protagonistes et rappeler que même le n°2 du CDC (Laurence Fishburne) est un être humain au talon d’Achille commun à tous – la protection de ses proches.

Jouée par un aréopage de stars totalement dans la note, la partition catastrophiste de Soderbergh avait tout pour s’imposer en suprême symphonie de la fin du monde, un requiem glaçant et jusqu’au boutiste. Hélas, la tension et le suspense, comme piqués par quelque sournoise mouche Tsé-Tsé, traînent la patte à trente minutes du final. Anesthésiés par un virage scénaristique certainement crédible, mais qui nous rappelle que Contagion est aussi un film de studio avec ses contraintes mortifères pour l’audace. Dommage. Reste un superbe quasi-documentaire, avertissement sans frais, répétition générale d’un des plus effrayants  « Et si… » que pourrait connaître l’Humanité. Et une belle machine à paranoïa post-projection. Bon, il est où le spray anti bactérien ?

P.S : un coup d’oeil au site officiel du film n’arrangera pas le trouillomètre des flippés, le marketing jouant évidemment à fond la carte de la crédibilité des faits et de la probabilité d’une future pandémie.

P.S bis : on trouve aussi au générique de Contagion, dans un petit rôle d’huile du Pentagone, le prodigieux Bryan Cranston. Si il pouvait se répandre au cinéma comme un virus celui-là…

 

CONTAGION, DE STEVEN SODERBERGH (1h46). Sortie nationale le 9 novembre.

 

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