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Le piège Marvel (critique de Captain America : Civil War, de Anthony et Joe Russo)

Le piège Marvel (critique de Captain America : Civil War, de Anthony et Joe Russo)

Note de l'auteur

civil-war-groupeCaptain America : Civil War. Dieu que ce titre était beau. Et naïvement, on fantasmait. Encore. Comme jadis en imaginant qu’Iron Man 2 allait proprement inclure dans son intrigue l’arc Demon in a bottle et l’alcoolisme de Tony Stark. Ou que Man of Steel provoquerait la décharge émotionnelle tectonique promise par ses sublimes bandes-annonces. Hé ben nan, caramba, encore raté ! Les Russo seraient-ils tombés dans le même piège que Joss Whedon ? 

Les films de super-héros deviennent une loterie aux gains de plus en plus maigres à chaque nouveau tirage, on dirait. Non que ce troisième volet du patriote au bouclier soit un ratage intégral, loin de là, mais il n’est certainement pas à la hauteur des attentes placées en lui depuis l’excellent Soldat de l’hiver des mêmes frères Russo. D’autant moins en revendiquant une trame empruntée, même très librement (il ne s’agit pas d’une adaptation), à la saga Civil War de Mark Millar et Steven McNiven. En 2006, cette minisérie événement avait défrayé la chronique en esquissant, derrière la bataille intestine entre deux camps menés respectivement par Captain America et Iron Man, une violente dénonciation de dérives (jugées liberticides par Millar) de l’Amérique du Patriot Act au nom de la lutte anti-terroriste.

Dans ce nouveau blockbuster des usines Marvel, on sera bien en peine de trouver la moindre trace de brûlot politique – en soi, c’est une régression par rapport aux quelques idées, même timides, exprimées dans le volet précédent sur le thème de l’ultrasurveillance généralisée. Ici, il est bien question d’une tentative de contrôle des super-héros par le gouvernement, après l’incident mortel causé par Scarlet Witch lors d’une intervention des Avengers au Nigeria pour débusquer l’infâ-ha-meu Crossbones. Une bavure super-héroïque de trop, après les nombreuses victimes respectivement causées à New York, Washington et en Sokovia dans Avengers, Captain America : le Soldat de l’hiver et Avengers : l’Ère d’Ultron. Une conférence internationale est organisée en Europe, au terme de laquelle un accord doit désormais placer les « augmentés » au service d’une gouvernance supérieure. Finis les demi-dieux hors de contrôle : ces armes de destruction massive vivantes doivent désormais rentrer dans le rang et Iron Man/Stark, rattrapé par ses scrupules, est d’accord. Pas Cap (enfin, si, il est cap’ d’être d’accord. Je voulais dire “Pas Captain America ». Pouf, pouf).
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Les prémices de la minisérie Civil War sont bien là, pour la galerie, mais pour être balayés aussitôt. Toute la dramaturgie du scénario de Christopher Markus et Stephen McFeely repose d’abord et avant tout sur des ressorts émotionnels mollement creusés, aux enjeux hélas beaucoup trop prévisibles. À savoir : la “bromance” entre Captain America et Bucky ; le déchirement des Avengers avec en son épicentre le duel Tony Stark/Steve Rogers ; les motivations du big baddie Zemo, qui manquent dramatiquement d’imagination. Hein, tout ça pour ça ? Une vengeance ? Deux ans de développement et c’est tout ce que vous avez trouvé, les mecs ? Les rebondissements sans surprise s’enchaînent (la scène d’attentat, opérant sur le même canevas que son “homologue” dans Batman V. Superman, se voit venir à des kilomètres) et à plusieurs reprises, la personnalité du film souffre trop de confusion. Le script de Civil War étant bien plus explicitement relié à L’Ère d’Ultron qu’au Soldat de l’hiver, le spectateur (enfin bon moi, quoi) se demande régulièrement ce qu’il regarde : un 3e opus de la franchise Captain America ou d’Avengers ? Vidé de sa singularité au nom de la sacro-sainte interconnexion de l’univers Marvel, Civil War est probablement le plus serialisé de tous les Marvel movies écrits à ce jour. Pour s’y retrouver vraiment clairement au fil de ses 2h30, il aura fallu impérativement visionner les deux Avengers, les deux premiers Captain America et Ant-Man.

Et là où son brillant second acte, Le Soldat de l’hiver, avançait audacieusement ses pions formels et scénaristiques, la saga Captain America semble abdiquer à son tour et poser un genou à terre face à l’hydre MCU. Même les accélérations de tempo paraissent ici moins inspirées : témoin, le très décevant prologue au Nigéria, exploitation brouillonne du “Bourne style” et surtout de cet atroce effet saccadé qui gangrène tant de scènes d’actions hollywoodiennes depuis plus de 15 ans. Dans cette laideur visuelle du mouvement, on sauvera la fameuse confrontation intra-Avengers sur le tarmac d’un aéroport, LE climax du film concrétisant sans conteste les fantasmes de tout vieux lecteur de comic book qui se respecte. Et bravo au passage à Marvel de n’avoir pas dévoilé tout ce barnum dans les bandes-annonces. Hélas, dans le fond, ce géant Fight Club en collants évacue toute tension dramatique par son côté “cours de récré” (“On est toujours amis, hein ?” balance un des belligérants à un autre entre deux coups). On ne tremble jamais pour qui que ce soit et d’ailleurs, je pense ne spoiler gravement personne en révélant que, contrairement aux vagues rumeurs, aucun super-héros ne meurt dans ce film.

civil-war-spider-man-shield-officialAjout superficiel mais réjouissant grâce à la formidable interprétation de Tom Holland (ok : Peter Parker, c’est LUI), Spider-Man apporte heureusement à la bagarre une fraîcheur, une dynamique et un fan service de bon goût. Mixé à l’incroyable show inattendu d’Ant-Man et la classe du style de combat de Black Panther (Chadwick Boseman est également parfait), cette pièce rapportée justifie plus de 50% de l’expérience. D’ailleurs, c’est bien simple : après une bonne heure d’une indolence déprimante sous couvert de “ton sérieux” (en fait beaucoup de soap et de bavardage), le recrutement de Peter Parker par Tony Stark est le premier moment de véritable réveil du film. Les Russo réussissent totalement le face-à-face entre le vieux loup sarcastique et l’ado à l’aube de sa carrière de justicier : frissons. Et au passage, voilà bien la première fois que le cinéma justifie de façon crédible la sophistication du costume de Spider-Man. On aimerait tellement que tête de toile reste jusqu’au générique de fin mais non… Marvel a un cahier des charges à suivre scrupuleusement et Spidey n’est là qu’en guise de hors-d’œuvre-appât pour son propre film.

Le soufflé retombe donc bien vite, malgré moult péripéties menant au duel final entre Iron Man et Captain America. Deux visions opposées de la politique américaine pour un même spectre du déchirement qui hante cette grande nation depuis 200 ans … Et un très beau plan, ils sont rares dans le film, concluant ce corps à corps fratricide qui, lui non plus, ne va finalement pas aller chercher très loin en termes de conséquences dramatiques. Expérience hybride, film-épisode dilué dans la grande geste cinématographique marvelienne, Civil War se voit bombardé ici et là meilleur effort de tout l’univers Marvel par certains critiques éblouis. Voire du genre super-héroïque tout court. Aux yeux de l’auteur de ces lignes, il s’avère hélas avant tout un demi-ratage, moins percutant et surprenant que son prédécesseur, relevé in extremis par vingt minutes fun et brillantes mais croulant sous le poids de son infatuation à la stratégie maison. Avec une impression au générique final que Civil War est aux frères Russo ce qu’Avengers : l’Ère d’Ultron fut à Joss Whedon : un piège. Prions pour les frangins qu’ils ne soient pas totalement rincés avant d’attaquer le titanesque diptyque Avengers: Infinity War.

Captain America: Civil War, de Anthony Russo, Joe Russo (2h28mn). Sortie nationale le 27 avril.

La critique à Pierre-Alexandre Chouraqui, c’est par .

 

 

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