Le Poirier sauvage : les racines de la beauté

Le Poirier sauvage : les racines de la beauté

Note de l'auteur

Au fin fond de la Turquie, un apprenti écrivain retrouve sa famille et des amis. Illusions perdues et beauté insoutenable : un récit d’apprentissage envoûtant, ciselé par le géant du cinéma turc, Nuri Bilge Ceylan.

 

Bon, sur ce coup-là, il va falloir tenter de me faire confiance. Surtout, si je vous dis film turc, présentation à Cannes, une œuvre lente de 3h08 sur le retour d’un fils dans sa famille de province, des plans à couper le souffle, des séquences de dialogue de 20 minutes… Je vous entends déjà hurler et matant pour la quarantième fois Mission : impossible Fallout en streaming. Tant pis, je vais tout de même essayer…

Né en Turquie en 1959, Nuri Bilge Ceylan est un des plus grands cinéastes en activité, auteur d’une poignée de films immenses : Uzak, Les Climats, Les Trois Singes, Il était une fois en Anatolie, Winter Sleep… Héritier d’Ingmar Bergman, de Michelangelo Antonioni et de Robert Bresson, il signe des films avec une forte empreinte autobiographique, des œuvres radicales, romanesques, exigeantes et accessibles, très souvent d’une perfection formelle qui feraient passer Michael Mann pour un nain digital.

Dans Le Poirier sauvage, il est question de Sinan, un garçon d’une vingtaine d’années qui revient dans sa campagne natale d’Anatolie, une fois ses études terminées. Sinan veut publier son premier roman et retrouve son père qu’il méprise, parieur criblé de dettes qui s’entête à creuser un puits là où n’y a plus d’eau. Au fil des rencontres, l’apprenti écrivain croise une ancienne petite amie, un imam, des amis, un romancier…

Dans Le Poirier sauvage, on parle (beaucoup) comme dans un scénario d’Aaron Sorkin qui aurait la grâce de Tchekhov. Le film est la peinture impressionniste d’un jeune homme complexe, pas très aimable, plein de doutes, mais aussi une chronique familiale et un état des lieux d’un pays en train de sombrer. C’est une œuvre subtile, une odyssée existentielle et dérisoire, où il est question de rêves, d’échecs, d’illusions, de vies brisées, d’amour, de blessures non refermées, d’un bébé au visage recouvert de fourmis… Grand formaliste, NBC sculpte en HD les êtres et leurs visages, l’Anatolie, les saisons, le souffle du vent dans un arbre. Tout n’est que beauté : beauté des mouvements de caméra, des cadres, des plans-séquences invisibles, des ellipses, de la lumière… Avec son talent, la pureté de sa mise en scène, NBC parvient même à transfigurer la scène ultra-classique du baiser. Sinan retrouve un amour d’enfance, une femme sur le point d’être mariée de force. Il y a une cigarette, des cheveux bercés par le vent, les branches qui remuent imperceptiblement, une larme, un baiser, une morsure… C’est simple, c’est intense, c’est beau, comme si pas un baiser de cinéma n’avait existé depuis Friedrich Wilhelm Murnau.

Pour résumer, Le Poirier sauvage est un sublime voyage au bout de l’émotion, un chef-d’œuvre doux comme un rêve cotonneux, un film mélancolique, hypnotique, envoûtant. Dans la dernière partie du film, les fils narratifs se resserrent autour de la relation père/fils. Un très lent rapprochement s’opère entre les deux hommes. De l’hostilité, de la haine, des remords, de l’incompréhension, va naître, peut-être, une réconciliation. Tout à coup, les protagonistes et le film s’illuminent, et le spectateur a l’impression de vivre une épiphanie.

Nuri Bilge Ceylan est un magicien.

Le Poirier sauvage 
Réalisé par Nuri Bilge Ceylan
Avec Dogu Demirkol, Murat Cemcir, Bennu Yildirimlar.
En salles le 8 août 2018

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