Edito : Le prix de la souffrance

Edito : Le prix de la souffrance

longmire_walt_fergEst-il encore utile de rappeler la condition sacerdotale du sériephile ? Il doit apprendre la patience entre chaque épisode ou chaque saison. Il doit comprendre la frustration de suivre un récit morcelé. Il doit assimiler le caractère particulier de regarder une œuvre comme un processus. C’est le principe du récit sériel où tout nouvel élément est une actualisation de la création en cours.

C’est un don ou une malédiction. Capable de produire des émotions uniques ou de plonger dans une dépression abyssale. C’est l’édification d’un art complexe ou sa destruction. C’est voir débarquer un nouveau chef d’orchestre magnifier la partition ou la réduire à une simple ritournelle. C’est l’incertitude la plus totale quand tant de facteurs extérieurs sont à prendre en compte. Car si le mal peut venir de l’intérieur, il en est un plus impitoyable et retors : le diffuseur et l’annulation.

Ces derniers jours, nous avons pu suivre le sacrifice de Longmire par la chaîne A&E. Une décision injuste, douloureuse, perverse, tyrannique par une vision égocentrée. Où des aspects bassement mercantiles de stratégie financière s’oppose à l’artistique. Longmire était l’un des secrets les mieux gardés de la télévision américaine (mais qui faisait les meilleures audiences de sa chaîne). Longmire était un peu à l’écart du temps, donc intemporel. Son annulation est un crève-cœur (mais l’espoir n’est pas perdu). Et cette disparition est symptomatique du calvaire que peut devenir le parcours du sériephile.

Bien sûr, il n’a pas fallu attendre la série pour observer des œuvres inachevées. Le requiem de Mozart, la Mise au Tombeau de Michel-Ange, La vie de Marianne de Marivaux, Something Got to Give de George Cukor… tous les arts en sont parcourus. L’unique différence tient au facteur synchronisation : nous la vivons en direct. Le processus est interrompu de façon abrupte, sans conclusion. Une annihilation pure et simple d’une pièce artistique en construction. Paroxysme de frustration, de colère et d’incompréhension, il n’ a pas de sentiment plus tourmentant que de voir une série coupée avant sa fin. Mentionnez Firefly à ses fans et vous comprendrez le désarroi du sériephile. Et même après plusieurs années, la douleur est toujours vive chez des créateurs, comme Winnie Holzman sur My So-Called Life.

La condition de sériephile impose une dose latente de masochisme. Il existe des moyens de se prémunir contre cette douleur : attendre. Attendre de voir si la série possède une vraie fin avant de commencer. Attendre avant de s’impliquer. Mais si tout le principe moteur de la série est basé sur l’attente, celle-là est un peu contre nature. Elle brise l’excitation, ce rapport avec l’inconnue qui nous traverse à chaque nouvel épisode. Et cette fébrile interrogation quand vient l’heure des bilans comptables et savoir si la série sera renouvelée. Malgré tout, le sériephile continue de se projeter ainsi et vivra le pretium doloris qu’impose l’annulation. Aujourd’hui, c’est Longmire, comme si les meilleurs partaient toujours les premiers. A nous de rappeler qu’elles existent et que nous n’oublions pas, car chaque année, la liste s’allonge…

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