Le Songe d’une nuit d’octobre : sarabande à part

Le Songe d’une nuit d’octobre : sarabande à part

Note de l'auteur

Lovecraft, Dracula, Raspoutine, Jack l’Éventreur, un haïku caché, le tout vu et lu à hauteur de chien qui ne parle à son maître qu’entre minuit et une heure du matin. Ce Songe est une sarabande drôle et étourdissante, tissée de références et cimentée par l’humour irrésistible de Roger Zelazny.

L’histoire : Octobre. Dans 31 jours, le portail s’ouvrira et les Grands Anciens déferleront sur le monde. Les Joueurs seront tous là. Mais feront-ils partie des ouvreurs avides de pouvoir ou des fermeurs qui s’opposeront aux horreurs indicibles ? Les familiers de ces personnages seront eux aussi impliqués dans cette murder party ésotérique. Tout particulièrement Snuff, le narrateur, un chien dont le maître, Jack, aime se promener la nuit dans Londres avec son grand couteau.

Mon avis : Voici un roman plutôt court (250 pages tout mouillé) mais parfaitement jouissif. Il s’avale en deux ou trois gorgées, tant l’écriture de Roger Zelazny est fluide, drôle, toujours en mouvement et au plus proche de son narrateur.

Le narrateur, justement, donne sa couleur si particulière au récit, puisqu’il s’agit de Snuff. Un chien, familier de Jack, l’un des participants au Jeu qui doit décider, durant la 31e nuit de ce mois d’octobre (nuit de pleine lune, ce qui, si l’on en croit la très passionnante préface de Timothée Rey, ne se produisit que cinq fois au XIXe siècle), de l’avenir du monde. Rien de moins.

Tout est raconté à hauteur de chien. Pour une fois, le familier n’est pas un personnage secondaire, au mieux compagnon cher au cœur de son maître ou de sa maîtresse, au pire faire-valoir voire chair à canon. Dans ce Songe d’une nuit d’octobre, ces animaux occupent le devant de la scène, éclipsant presque complètement les humains qu’ils accompagnent dans leur tentative de remporter la mise.

Ce procédé narratif ajoute, à ce qui s’apparenterait autrement à un “simple” roman policier mâtiné de fantastique (mais un peu plus tout de même, on le verra plus tard), une vraie dimension neuve. Celle d’un animal aux possibilités sensitives très marquées : importance de l’instinct, de l’affectif… Snuff est un vrai et littéral limier. Il est au moins l’égal de son maître Jack, et lui est peut-être même supérieur sur ce plan. Il dessine en pensée le schéma des lieux occupés par tous les Joueurs, afin de déterminer le centre du plan qui sera aussi le lieu de l’affrontement final. Il doit régulièrement refaire ses calculs, car, entre les personnages qui apparaissent et disparaissent et ceux qui restent incertains jusqu’au bout, les rebondissements seront nombreux. Tout comme, dès lors, les bouleversements dans les calculs du chien.

Les animaux et leurs maîtres composent une galerie des plus variées, même si l’on peut, dans la foulée de Timothée Rey, dégager plusieurs mythologies à l’œuvre. Ils ne sont jamais nommés clairement, mais les références sont évidentes. Le gothique victorien, tout d’abord, avec des persos tels que le comte Dracula, Victor Frankenstein et sa Créature, Sherlock Holmes, mais aussi des figures historiques (bien que teintées de fantastique par l’inconscient collectif), comme Jack l’Éventreur et Raspoutine.

La mythologie hollywoodienne, ensuite, qui s’est emparée de ces personnages pour leur donner une image, un son, une présence. On pense aux grands films de la Universal, Bela Lugosi dans le Dracula de Tod Browning, mais surtout Le Loup-Garou de George Waggner, avec Lon Chaney Jr., qui donne son nom (Larry Talbot) au loup-garou du Songe.

Roger Zelazny s’amuse visiblement beaucoup à entrecroiser ces motifs, ces références, ces morceaux de figures recousus pour composer un tissu neuf. Le « jeu des sept familles dans le cimetière », qu’évoque très justement Timothée Rey, est à ce titre exemplaire… et hilarant. L’auteur américain insère au passage très discrètement un haïku dans la trame même du texte – un détail pas facile à repérer, même si la musicalité propre à ce court passage est évidente.

La troisième mythologie est celle qui unit et fonde les deux autres : l’œuvre d’Howard Phillips Lovecraft. Une influence majeure de Zelazny. Ajoutons à cela quelques allusions à la culture judéo-chrétienne, notamment avec ce serpent incitant une chauve-souris à faire festin de ces fruits trop mûrs tombés sur le sol, et l’on obtient un survol assez complet des ingrédients de base du roman.

Roger Zelazny

Toujours au rayon des références, un mot sur le titre. Le titre originel, A Night in the Lonesome October, est tiré d’un poème d’Edgar Allan Poe. Le titre français tire résolument vers Shakespeare (Le Songe d’une nuit d’été). Toutefois, le motif du songe ne se retrouve guère dans le roman de Zelazny (à part un passage éclair de Snuff dans les Contrées du rêve lovecraftiennes). Le Barde immortel, en revanche, est indirectement évoqué par le nom de la chatte, Graymalk, version courte de Graymalkin, chatte d’une des sorcières de Macbeth.

Un titre tiré de Poe cache une œuvre très lovecraftienne ? Un autre exemple me vient en tête : The Haunted Palace, long métrage (1963) de Roger Corman. Même si l’on classe souvent ce film parmi les grandes adaptations de Poe par Corman, elle ne doit à l’auteur de Ligeia que le titre et le poème en exergue. Il s’agit en réalité d’une adaptation très directe de L’Affaire Charles Dexter Ward de HPL, où Vincent Price, comme d’habitude, excelle.

Dopé par une très grande proportion de dialogues, le Songe de Zelazny est à la fois un whodunit au sens propre du terme, un roman fantastique original, une exploration drôle en diable du Tarot de l’horreur. Et le tout, avec une finesse désarmante.

Pour le principe du jeu et de son enjeu titanesques (bien que dérisoires dans les faits), on pense beaucoup aussi à The Cabin in the Woods de Joss Whedon. Le Jeu qui occupe en apparence le cœur du récit reste au final assez secondaire (on n’a de vraies précisions à ce sujet qu’à la page 236, c’est dire). Le plus important, ici, est le jeu en général. L’amusement qu’éprouve Zelazny à tisser ses fils, à multiplier les situations cocasses (le pasteur hystérique qui poursuit la chauve-souris avec une arbalète à cause des méfaits de son maître, vampire de son état), à lancer Snuff (et son lecteur) sur des fausses pistes en pagaille. On se perd avec délice dans le labyrinthe.

L’extrait : « L’homme avait une curieuse manière de regarder les visages, les vêtements, les bottes, et d’écouter. En tant que chien de garde, je pus apprécier ses manières en connaisseur. Une vigilance très inhabituelle pour un humain. On avait l’impression que tout son être était concentré sur l’instant et qu’il nous analysait dans les moindres détails pour tirer un maximum d’informations de notre rencontre.
– Je vous ai déjà vu ici, certains soirs.
– Et réciproquement.
– Nous nous rencontrerons peut-être à nouveau.
– C’est fort possible.
– Entre-temps, prenez garde. Le quartier devient dangereux.
– Soyez prudent, vous aussi.
– Oh, je le suis, je le suis. Bonne nuit.
– Bonne nuit.
L’envie de grogner un peu pour faire de l’effet me démangea un instant, mais je sus me contenir. Je restai attentif au bruit de leurs pas bien après qu’ils eurent disparu de notre vue.
– Snuff, me dit Jack, souviens-toi de cet homme. »

Le Songe d’une nuit d’octobre
Écrit par
Roger Zelazny
Édité par ActuSF

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