Le Temps des humbles, de Désirée et Alain Frappier

Le Temps des humbles, de Désirée et Alain Frappier

Note de l'auteur

Les mille jours du gouvernement Allende, mais surtout la tentative des Chiliens de “s’approprier leur destin” : Le Temps des humbles fait ressentir la joie et la détresse de Soledad entre 1970 et 1973, et à travers elle, tous les sentiments d’un peuple qui tente, envers et contre tout, et échoue.

L’histoire : L’histoire se déroule au Chili. Soledad a 15 ans, Alejandro 18. Il est membre du MIR, mouvement de la gauche révolutionnaire ; elle est membre d’une fratrie de neuf frères et sœurs issue d’un couple de paysans pauvres. Ils se rencontrent en août 1970 sur le campamento Rigoberto-Zamora. Il est responsable de la toma, une occupation illégale de terrain sur laquelle se sont installées 360 familles dans l’espoir d’obtenir une maison. Elle fait partie des sin-casa, 60.000 familles vivant sous des tentes de fortune dans la périphérie de Santiago. Ils se marieront, auront deux enfants, s’impliqueront jour après jour dans les espoirs et les luttes de l’Unité populaire, mettant tout en œuvre pour défendre ce bref interstice conquis par les humbles. Leur histoire d’amour, portée par l’enthousiasme des mille jours de la présidence de Salvador Allende, prendra tragiquement fin avec elle.

Mon avis : « Si je devais résumer les mille jours de l’Unité populaire, je dirais qu’ils ont été le temps des humbles », confie Leopoldo Montenegro dans les premières pages de ce beau volume paru chez Steinkis en plein confinement. Ces premières pages, sur papier grisé, forment un anti-flashback : une introduction au quasi-présent, revenant sur les débuts de la conception de cette bande dessinée qui fait suite à Là où se termine la terre – Chili 1948-1970.

Désirée et Alain Frappier y interrogent des Chiliens d’aujourd’hui sur leurs souvenirs des mille jours du président Allende. Trois petites années d’Unité populaire, de révolution des pratiques et des lois, de l’approche sociale globale. Mais aussi trois années d’oppositions violentes aux forces du changement, de trahisons et de complots, d’implication américaine Nixon/Kissinger/CIA face à la « menace communiste » en Amérique du Sud. Les auteurs (elle aux textes, lui aux illustrations) y explorent aussi la question du temps qui a passé depuis leur précédent voyage comme depuis l’époque d’Allende. Créant ainsi une tension permanente, une émotion forte qui prend à la gorge et ne la lâche plus.

Dès qu’on les questionne sur l’Unité populaire, les Chiliens évoquent aussitôt le coup d’État d’Augusto Pinochet qui a mis fin à la présidence d’Allende. Pourquoi ? Parce que « la fin de la dictature s’est marchandée sur le dos de l’Unité populaire », répond un écrivain habitant le quartier de Concha y Toro :

On gardait Allende, personnage emblématique, aux discours et aux dernières heures héroïques, mais on faisait porter à l’Unité populaire toute la disgrâce du coup d’État. On a le droit de dire que c’était magnifique, mais je ne sais pas par quel accord secret il est défendu d’expliquer son programme, ses réussites, ses espoirs, ses réalisations… »

Désirée et Alain Frappier se posent également la question de la langue : « Avions-nous le droit de raconter l’histoire d’un pays dont nous ne connaissions pas les mots ? » C’est finalement Soledad qui débloque le récit, plaçant les auteurs dans une sorte de Fahrenheit 451 inversé, où les personnes ont la mémoire d’un livre à écrire plutôt que lu. D’un livre qui restait à écrire et qui se rédige et s’illustre sous nos yeux.

Le « temps des humbles », c’est donc cette courte période où le peuple a cru prendre le pouvoir. Tout commence avec Soledad, qui vit à la campagne, fille d’un inquilino, « moitié serf, moitié ouvrier agricole », qui touche une moitié de sa paie en nature et l’autre en salaire. Luis Segundo travaille une terre qui ne lui appartient pas, avec des outils qui ne lui appartiennent pas. Tout ou presque est propriété du patron. C’est pourquoi Luis décide d’aller en ville chercher sa liberté. Peut-on être libre à la campagne quand on a un patron ? Mais le sera-t-on davantage à la ville ?

Soledad a 15 ans quand elle se rend au campement afin d’occuper un espace et, ainsi, espérer obtenir une maison. Une belle scène sombre nous présente la première assemblée à laquelle elle assiste, et l’on pense soudain à la petite Marjane de Persépolis. Des actions de protestation sont menées contre les programmes de rénovation urbaine, accusés de servir surtout à chasser les pauvres au profit de quelques familles riches, mais aussi pour en « mettre plein la vue » aux journalistes étrangers venus suivre l’élection : « Nous étions fin août. Plus l’élection présidentielle approchait, plus la tension montait dans le campamento. »

Des conflits éclatent parfois avec les étudiants d’une université majoritairement de droite, les flics, l’extrême-droite. Ce qui explique que les actions menées sont « de plus en plus violentes dans les rues de Santiago ». Le jour de la présidentielle, un hélicoptère survole le campement toute la journée, diffusant la peur. Puis c’est la joie qui prévaut : l’Unité populaire a gagné. Des cars emmènent les résidents du campamento célébrer la victoire. Salvador Allende et Pablo Neruda sont présents.

La joie « politique » se double, pour Soledad, d’une joie proprement physique et émotionnelle, celle de son attirance pour Alejandro. « Même le soleil ne se levait plus tout à fait pareil » : Alejandro et Soledad sont doublement amoureux, l’un de l’autre et ensemble de cette nouvelle vie qui s’annonce. Allende est dans tous les cœurs : « Cette élection était la sienne, c’était aussi la nôtre. »

Nixon s’était abstenu de féliciter Allende et on s’en foutait pas mal de l’approbation des Yankis. Je n’oublierai jamais la blancheur de ces sourires si souvent troués par la misère ! Ces embrassades ! Ces farandoles ! Même les mouchoirs riaient dans la nuit, agités par des milliers de mains dansant la cueca ! »

Après l’élection du 3 novembre 1970, l’espoir occupe les esprits :

Je ne sais comment traduire ici l’ampleur et l’effervescence de l’espoir en ce début d’année 1971. La teneur vivifiante de l’air qui remplissait nos poumons. La force de cette énergie politique, partisane et joyeuse, dans notre ardent désir de contribuer à la mise au monde d’un Chili nouveau, expérimental et révolutionnaire. L’entière sincérité de cette volonté innocente et puissante d’en déraciner la misère sociale. Espoir dans les campagnes… Espoir dans les usines… Espoir dans les rues de Santiago… Espoir dans les mines… Espoir dans les universités… L’école ouverte à tous ! La littérature accessible à tous. Et il y avait cet engagement bénévole et collectif. Avec de grandes campagnes de soins distribués gratuitement… Et nous chantions. Et nous riions, nous riions beaucoup ! »

Le prénom du garçon de Soledad et Alejandro est lui aussi un signe de révolution, de nouveauté absolue : « Marx est né le 18 juillet 1971 entre un tremblement de terre et une éruption volcanique. » Un entre-deux des plus dangereux qui illustre bien la situation politique du pays, avec un Salvador Allende pris entre de multiples feux allumés par l’opposition et l’extrême-droite, les États-Unis et les médias (sur 64 journaux, 54 appartiennent à l’opposition). S’engage une véritable guerre des nerfs économique et sociopolitique, jusqu’au dénouement que l’on connaît :

Le rideau pétrifié de la cordillère se referma sur nous.
Le palais de la Moneda fut bombardé, le compañero presidente, suicidé, les frontières, fermées et, par un effroyable retournement de situation, le général Pinochet se mit à la tête d’une junte militaire composée d’un commandant pour chaque corps d’armée.
Ensemble, ils proclamèrent l’état d’urgence, suspendirent la Constitution, supprimèrent les libertés publiques, interdirent les partis politiques, abolirent la liberté de la presse, instaurèrent le couvre-feu… »

Autant document que roman graphique, enquête qu’autobiographie, Le Temps des humbles nous fait entrer dans la vie quotidienne d’une militante qui connut l’avant-Allende, les mille jours d’une utopie difficile, et la chute terrifiante dans l’autoritarisme. Comme le dit bien Luis Sepúlveda, « plus qu’un roman graphique, cette œuvre est une saga qui raconte les mille jours du gouvernement d’Unité populaire dirigé par Salvador Allende et de la volonté du peuple chilien de s’approprier son destin ».

Le Temps des humbles
Écrit par
Désirée Frappier
Dessiné par Alain Frappier
Édité par Steinkis

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