Le temps fut : c’était demain

Le temps fut : c’était demain

Note de l'auteur

L’amour, la mort, le voyage : tous des pertes de soi dans la simultanéité, semble écrire Ian McDonald dans ce magnifique court roman qui prend à la gorge.

L’histoire : Bouquiniste indépendant, Emmett Leigh déniche un jour un petit recueil de poèmes lors de la liquidation de la librairie d’un confrère. Un recueil, Le Temps fut, qui s’avère vite d’une qualité littéraire au mieux médiocre… En revanche, ce qui intéresse Emmett au plus haut point, c’est la lettre manuscrite qu’il découvre glissée entre les pages de l’ouvrage. Une lettre d’amour qu’un certain Tom adresse à son amant, Ben, en plein cœur de la Seconde Guerre mondiale. Remuant ciel et terre – et vieux papiers – afin d’identifier les deux soldats, Emmett finit par les retrouver sur diverses photos, prises à différentes époques. Or, la date présumée des photos et l’âge des protagonistes qui y figurent ne correspondent pas… du tout.

Mon avis : Tout commence par cette phrase d’un romantisme échevelé : « Nous nous embrassons et la mer prend feu. » La métaphore en définitive plutôt classique d’un amour qui incendie tout ? Le Forest Fire de Lloyd Cole n’est pas loin, qui précisait dans ses lyrics : « It’s just a simple metaphor : it’s for a burning love. »

Mais non, cette phrase n’est pas qu’une belle image jouant sur l’oxymore pour exprimer toute l’intensité d’un sentiment. Enfin, oui, mais pas seulement. Et il faudra attendre la page 119 pour raccrocher les wagons et réaliser que la métaphore est en réalité une description parfaitement objective d’un événement du passé… voire du futur.

Les premières pages décrivent ensuite une sorte de « société de bouquinistes », ces spécialistes d’un certain type de livre – ouvrages traitant de la Seconde Guerre mondiale, manuels scolaires, premières éditions de Harry Potter – avec chacun sa manière de jouer les archéologues papivores, avec sa réputation, avec son surnom :

Ils sont arrivés comme des vautours, hésitant, rôdant, attirés par les phéromones des livres à l’agonie. J’en connaissais la plupart : c’est un petit milieu que celui des revendeurs. Le grand Lionel, dans son éternel costume anthracite luisant au cul et aux coudes, qui explorait les bacs en plastique à la manière d’un héron en chasse : il se tenait parfaitement immobile, puis capturait d’un coup sec un volume à couverture toilée. Louisa en Louboutin, masque antipoussière sur le visage, trottinait autour de la benne sur ses talons et ses semelles rouges caractéristiques en retournant des ouvrages au dos cassé du bout d’une pince à déchets, par crainte des moisissures qui se développaient dans les reliures des vieux livres humides. »

Et cela continue ainsi. Presque une société proustienne des bibliophiles, obsédés par le mot écrit, les vieux poches de SF, les romans policiers « le plus bas de gamme possible ». Ian McDonald fait d’emblée exploser son talent pour la description vivante, on se sent au cœur de ce petit groupe décalé, on fouraille dans les bacs, dans l’odeur de vieux papier et d’humidité. Au cœur de ce court roman (tout juste 140 pages) parfaitement passionnant.

Le titre de chaque chapitre est un nom de lieu (Proust, encore ?), mais c’est bien du temps qu’il s’agit ici. Ian McDonald, s’il ne donne pas d’entrée de jeu les repères chronologiques, livre suffisamment d’indices pour que les époques naissent du récit. Et l’on constate rapidement que deux histoires se déploient en parallèle, voire quatre ou cinq, mais qui n’en forment qu’une en définitive. Et il faut une vraie maîtrise pour que cette absence d’indications a priori ne desserve pas la narration ; dans le cas de Le temps fut, la maîtrise est parfaite.

Ian McDonald (c) Photo By Roberta F., CC BY-SA 3.0

Le narrateur de l’un des fils temporels, bouquiniste de son état, déniche un recueil de poèmes sans maison d’éditions et dont l’auteur n’est mentionné que par ses initiales. Ce recueil, dont il subsiste plusieurs exemplaires, servira de fil rouge à l’ensemble de l’histoire, passant de main en main, recelant des lettres venue du passé (?), d’un certain Ben à un certain Tom ou vice-versa. Des lettres d’amants éloignés qui semblent traverser le temps. Et l’on suit l’enquête du bouquiniste pour en savoir davantage sur ces deux hommes, démêler l’écheveau d’une impossible coexistence et, partant, (re)vivre avec eux des moments denses, tels qu’une « immersion dans la chaleur et la poussière du Caire de la guerre », depuis les rues humides de Londres ou la campagne inondée du Fenland.

Roman du sentiment, ou plutôt de la sensation, de l’intensité incroyable d’un moment quand l’émotion l’imprègne (« Si on veut écrire, il faut écrire sur ce qu’on a vécu. Sur ce que ça fait d’être cette chose. Il y a tout, dans un instant. »), Le temps fut mêle les approches, narrations à la première personne, échanges épistolaires, extraits de journal intime – toujours, donc, sur un mode personnel, intimiste. Une confession. Une pensée intérieure qui se transmet.

Avec, toujours, l’incertitude au cœur. Le risque qu’on prend à se confier ainsi. L’incertitude comme moteur quantique pour traverser les âges, sans savoir si l’autre est vivant ou mort. Ben et Tom voyagent mais paraissent attirés magnétiquement par la guerre, « la grande incertitude ». Cette guerre incertaine qui a été le moteur de leur départ, et qui les ramène toujours l’un à l’autre, séparés et ensemble en même temps. Dans ce livre, se voir et se revoir sont la même chose. Mais le contact n’est pas toujours de mise : « Je ne dirai pas un mot. Je ne peux pas dire le moindre mot. Je ne peux même pas le laisser me voir. (…) Si peu de temps. Si peu de temps ! »

L’amour, la mort, le voyage : tous des pertes de soi, semble dire l’auteur des poèmes du recueil intitulé Le temps fut :

“Ne me laissez pas”, a dit Chappell en tendant la main sur la pierre chaude du banc. J’ai posé ma main sur la sienne. Je ne pouvais pas le laisser. Nous étions les hommes perdus, les hommes endeuillés, les hommes les plus seuls de l’univers. Nous étions intriqués. »

Et si le twist final était largement prévisible, il n’entame en rien la qualité extrême de ce roman édité dans la belle collection Une heure lumière du Bélial’, décidément pleine de bonnes surprises. Ian McDonald y fait montre d’un style remarquable.

Le temps fut
Écrit par
Ian McDonald
Traduit par Gilles Goullet
Édité par Le Bélial’

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