Le Top Cinéma 2013 de David Mikanowski

Le Top Cinéma 2013 de David Mikanowski

Après une année 2012 globalement tiède, 2013 devait marquer le grand retour de la science-fiction au cinéma. C’est globalement raté, même si la tendance se poursuivra en 2014 avec, on l’espère, de bien meilleurs films.

Face à l’avalanche de blockbusters sans magie et sans souffle, de films de super-héros infantiles et de suites, remakes, reboots et préquelles médiocres et inutiles, le cinéma d’auteur résiste et fait office de poumon d’oxygène dans un paysage dominé de plus en plus par de grosses machines sans âme qui font la devanture des multiplexes. Comble de l’ironie, le cauchemar marchand qu’est devenu Hollywood a été vilipendé en juin par le tandem Lucas-Spielberg… alors qu’ils ont contribué à créer ce modèle économique près de quarante ans plus tôt ! Les deux wonder boys prédisent aujourd’hui sa fin, en faisant part de leur pessimisme face à l’augmentation des coûts de production, du prix des places et de la multiplication des écrans. Ils ont même jeté un froid en parlant d’une future “implosion” du système.

En attendant ce krach industriel, on peut rêver à un cinéma américain plus adulte, centré sur les relations humaines, de vrais personnages et une intrigue solidement charpentée (en lieu et place d’assourdissantes démos de jeux vidéo – vade retro Destruction Porn !). Si l’âge d’or des blockbusters est révolu (où sont les artisans qui savaient les fabriquer ?), des cinéastes avec une vision d’auteur ont apporté un peu d’épaisseur à une production qui en est totalement dénuée. Le combat continue, donc. Même si les blockbusters destinés au jeune public – le seul qui se déplace encore majoritairement en salles – sont toujours indispensables à l’équilibre de l’écosystème.

2013 a aussi été émaillée de polémiques franco-françaises (le coup de gueule du producteur-distributeur Vincent Maraval ; le clash entre Abdellatif Kechiche et ses actrices de La vie d’Adèle, Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos). Avec seulement un film sur dix rentable cette année, le bilan est plutôt catastrophique dans l’Hexagone. Ce chiffre alarmant est dû a priori aux cachets exorbitants des stars et au budget des films qui explosent. René Bonnell a proposé, dans son rapport sur la rentabilité des films commandé par le CNC, cinquante mesures pour redynamiser le cinéma tricolore. On allume un cierge et on prie très fort.

Forcément très subjectif, mon Top 10 de l’année tente de combiner blockbuster mainstream et film d’auteur exigeant, production indé et feel-good movie grand public, qu’ils soient américains, français, italiens ou iraniens. Ces œuvres m’ont procuré bien du plaisir. Et c’est sur ce seul critère que je me suis basé. À vous de voir…

10. Cartel (The Counselor) de Ridley Scott.

Cartel est un film noir misanthrope, à la violence nihiliste et à l’humour tordu. La descente aux enfers d’un avocat arrogant (Michael Fassbender), pris au Mexique dans l’engrenage d’un trafic de drogue qui tourne mal. Très mal.

Suprêmement dialogué par le romancier Cormac McCarthy dont c’est le premier script original, Cartel n’est pas un film aimable. À 75 ans, Ridley Scott propose une vision du monde sans pitié. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le regard que porte le cinéaste sur l’humanité ne s’améliore pas avec l’âge. D’autant qu’il a appris lors du tournage du film le suicide de son frère, Tony.

Parsemée de scènes chocs, cette œuvre sur l’avidité et la prédation s’interroge aussi sur les conséquences de nos actes. Scott y promène sa caméra virtuose entre de luxueuses villas bling-bling et des décharges publiques où s’entassent les cadavres en putréfaction.

Incompris, mal-aimé, ce polar qui débute par un cunnilingus sous des draps en soie et s’achève dans un gigantesque bain de sang plonge ses personnages dans une spirale infernale. Si le chapeau texan de Brad Pitt fait sensation, Cameron Diaz impressionne en femme fatale à la sensualité venimeuse. Plus perfide que Lady Macbeth, la féline actrice se révèle, au fil du récit, bien plus dangereuse que ses deux guépards apprivoisés.

À tous ceux qui ont reproché au film ses dialogues sentencieux, je rétorquerai que ce sont les mêmes qui se sont extasiés, cinq ans plus tôt, sur No Country for Old Men – tiré du même Cormac McCarthy. Tommy Lee Jones, en vieux shérif désabusé et philosophe, y tenait dans les derniers instants du film un discours métaphysique terriblement longuet, verbeux et pontifiant. Mais là, c’était génial et pas du tout ampoulé, bien sûr…

9. Lone Ranger – Naissance d’un héros (The Lone Ranger) de Gore Verbinski.

Le seul blockbuster que j’ai aimé en 2013. Mais aussi celui que le public américain a rejeté en bloc. Ce western produit par Jerry Bruckheimer et Disney a en effet été victime d’une campagne de dénigrement totalement incompréhensible. Et surtout très injuste. Résultat : ce divertissement a fait un flop terrible aux États-Unis (à peine 90 millions de dollars de recettes pour un budget de 215 millions). Tarantino, le réalisateur de Django Unchained, a déclaré à ce propos dans la presse : “En le voyant, je n’arrêtais pas de me dire : quoi, c’est ça le film que tout le monde trouve à chier ? Sérieusement ?…”. Car Lone Ranger est un formidable spectacle de cinéma. Les deux séquences ferroviaires qui ouvrent et ferment le film sont hallucinantes. Johnny Depp, qui retrouve ici l’auteur de Pirates des Caraïbes, est extrêmement drôle dans le rôle de l’Amérindien Tonto, le complice du justicier masqué. Et le soin apporté à la direction artistique, à la photo (signée du grand Bojan Bazelli), aux décors et aux costumes, forcent le respect. Voilà un produit hollywoodien parfaitement manufacturé. Gore Verbinski peut être fier de son rejeton.

8. Flight de Robert Zemeckis.

Bien qu’il ait sauvé la vie de la quasi-totalité de ses passagers, un pilote de ligne passe du statut de héros à celui de suspect dans une enquête sur le crash de son avion… Dans la peau de ce commandant de bord alcoolique et cocaïnomane, Denzel Washington livre une performance majeure dans ce film sur la rédemption, tourné par un Robert Zemeckis particulièrement inspiré (la séquence de crash d’anthologie). Ce drame marque aussi le grand retour du réalisateur au film tradi après un exil de douze ans dans l’univers de la performance capture (ses trois films d’animation Le pôle express, La légende de Beowulf et Le drôle de Noël de Scrooge). Bien que ce mélo impose une morale typiquement américaine (le final, dispensable), il s’impose comme l’une des plus belles surprises de l’année.

7. Happiness Therapy (Silver Linings Playbook) de David O. Russell.

Après huit mois d’hôpital psychiatrique, Pat (Bradley Cooper, qui trouve là son meilleur rôle) retourne vivre chez ses parents (Robert De Niro et Jacki Weaver) dans la banlieue de Philadelphie. Il se pense guéri et en état de reconquérir son ex-femme. Mais le trentenaire bipolaire fait la rencontre de sa voisine Tiffany, une jeune veuve maniaco-dépressive (Jennifer Lawrence, qui a remporté pour ce film l’Oscar de la meilleure actrice en 2013).

Signé par le réalisateur des excellents Fighter et American Bluff (prévu en salles le 5 février prochain), cette love story entre deux dépressifs, qui ne s’avouent pas d’emblée leur attirance réciproque, dispense une folie douce très agréable grâce à l’alchimie de son couple vedette. Cette comédie Prozac, avec un beau final dansé, est même le feel-good movie de l’année. Comme il n’y a pas de mal à se faire du bien – surtout au cinéma –, cette “thérapie du bonheur” est hautement recommandée.

6. Frances Ha de Noah Baumbach.

Succès surprise de l’été, cette comédie indépendante américaine en noir et blanc tournée en numérique fait le portrait d’une new-yorkaise de 27 ans, qui aspire à devenir danseuse. Faisant face à des déboires amoureux et professionnels, elle se trouve désemparée quand sa colocataire et meilleur amie déménage… Délicieuse de maladresse, Greta Gerwig nous subjugue dans la peau de ce personnage lunaire et loufoque. Le film, lui, emprunte autant à Woody Allen (la photo lorgne sur celle de Manhattan) qu’à la Nouvelle Vague (avec des références incessantes à Truffaut et Carax. Et même une visite express à Paris !). C’est le meilleur boulot à ce jour de Noah Baumbach, le coscénariste de Wes Anderson. Et son long métrage le plus émouvant depuis Les Berkman se séparent.

À noter que l’héroïne de Frances Ha, Greta Gerwig, a été sur un autre gros coup cette année : elle a tourné, lors de la cérémonie des You Tube Music Awards, un clip en direct et sans filet pour le groupe Arcade Fire. Le génial Afterlife, dirigé par Spike Jonze, où la reine du mouvement mumblecore se lance dans une chorégraphie endiablée.

La vidéo la plus euphorisante de l’année (cliquez ici) ! Greta “Great” Gerwig.

le-passe-15-05-2013-3-g5. Le passé d’Asghar Farhadi.

À la demande de son épouse française (Bérénice Bejo), un Iranien (le magistral Ali Mosaffa) débarque de Téhéran afin de régulariser leur divorce. Celle-ci vit désormais à Sevran avec un autre homme (Tahar Rahim). Ce nouveau drame psychologique d’Asghar Farhadi, après son chef-d’œuvre Une séparation, est doté d’une redoutable mécanique scénaristique. Parfaitement construite, l’intrigue alterne en effet les points de vue des personnages, composant une impressionnante mosaïque de sentiments.

4.The Place Beyond the Pines de Derek Cianfrance

Cascadeur à moto dans une fête foraine itinérante, Luke (le très charismatique Ryan Gosling, tatoué, les cheveux blond platine) apprend d’un ancien flirt (Eva Mendes) qu’il est père d’un jeune garçon. Pour subvenir aux besoins de sa famille, il s’improvise braqueur de banques. Mais il est traqué par un flic coriace (Bradley Cooper)… Ancré dans l’Amérique profonde, ce récit fleuve divisé en trois parties (l’histoire du motard, celle du policier puis celle de leurs fils) s’étale sur une quinzaine d’années. Le réalisateur du remarqué Blue Valentine (avec déjà Ryan Gosling) signe avec ce beau mélo un film sur la fatalité et la violence héréditaire, dans laquelle les protagonistes ne peuvent ni corriger les erreurs du passé ni échapper à leur destin.

3. L’inconnu du lac d’Alain Guiraudie.

Un été, au bord d’un lac du Midi, transformé en espace de drague gay, véritable Éden, des garçons naturistes batifolent dans les fourrés. Parmi eux, le jeune Franck (la révélation Pierre Deladonchamps) se sent irrésistiblement attiré par le serial lover Michel, un beau ténébreux à moustaches (Christophe Paou, parfait en grand méchant loup sexuel). Mais le danger rôde car un assassin sort du bois la nuit tombée et tue ses amants ! Avec ce huis clos à ciel ouvert, Alain Guiraudie (Le roi de l’évasion) livre un thriller ensoleillé et hypersexué sur la passion et le désir “fatal”. D’une crudité assumée (les fellations en gros plans), ce film sans tabou sur l’homosexualité développe un romantisme très noir digne de Genet. Tournée avec la Red Epic en Scope anamorphique, cette œuvre hédoniste se démarque aussi par la splendeur de ses images. L’ovni français de l’année, en tête du Top 10 2013 des Inrocks et des Cahiers du cinéma.

2. Mud, sur les rives du Mississipi (Mud) de Jeff Nichols.

Lors d’une escapade sur le fleuve Mississipi, deux gamins de 14 ans découvrent un fugitif (Matthew McConaughey), réfugié sur une île et poursuivi par la police et des tueurs à gages. Ils se lient d’amitié avec lui et décident de l’aider à retrouver l’amour de sa vie (Reese Witherspoon)… Il y a du Tom Sawyer et du Huckleberry Finn dans ce magnifique récit initiatique, raconté du point de vue d’un ado. Dans la tradition des grands conteurs américains (Mark Twain, William Faulkner), le talentueux Jeff Nichols s’impose, après Shotgun Stories et Take Shelter, comme l’un des jeunes cinéastes à suivre. Et une fois de plus, Matthew McConaughey renaît de ses cendres, tel le phénix, dans cette pépite cinématographique. Déjà un classique !

1. La grande bellezza de Paolo Sorrentino avec Toni Servillo.

Jep (fabuleux Toni Servillo) est un écrivain dandy de 65 ans qui vit à Rome. Revenu de tout, il déambule la nuit dans les milieux littéraires et mondains en portant un drôle de regard sur ses contemporains. En quête de sensationnalisme, il fréquente chaque soir la jet-set sur sa terrasse surplombant le Colisée et croise une faune décadente, qui feint de s’amuser en dissimulant mal son ennui. Mélancolique, ce film aux accents felliniens (La Dolce Vita et 8 ½ ne sont pas loin) offre une vision folle de la Ville éternelle. C’est aussi un portrait drôle et grinçant de l’Italie post-Berlusconi en pleine déconfiture culturelle et morale. La “Grande beauté” de Paolo Sorrentino a triomphé en décembre dernier aux European Film Awards, la grand-messe annuelle du cinéma européen, avec quatre prix au compteur (meilleur film, réalisateur, acteur et montage). C’est une œuvre d’une richesse, d’une profondeur et d’une sensibilité incroyables.

Mention très honorable : Gravity d’Alfonso Cuarón (pour son plan-séquence inaugural), Rush de Ron Howard, Ma vie avec Liberace (Behind the Candelabra) de Steven Soderbergh, Grand Central de Rebecca Zlotowski, L’attentat (The Attack) de Ziad Doueiri, Le dernier des injustes de Claude Lanzmann, Samsara de Ron Fricke, Elle s’en va d’Emmanuelle Bercot, Jeune & jolie de François Ozon, Michael Kohlaas d’Arnaud des Pallières.

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