Le Travail du furet : dystopie célinienne hard boiled

Le Travail du furet : dystopie célinienne hard boiled

Note de l'auteur

De la forme et du fond, du style et de l’histoire : ActuSF réédite en poche un sublime roman dystopique de Jean-Pierre Andrevon, où le cinéma le dispute à la littérature, les références se multiplient, et le polar se mêle à la SF.

Le livre : Un homme sans nom est « furet » : il dézingue de l’humain lambda tiré au sort pour éviter la surpopulation. La routine, parfois améliorée de la présence de Jos, une jeune prostituée qui le visite de temps à autre. Jusqu’au jour où un autre furet lui révèle le pot-aux-roses : les personnes choisies pour le dernier voyage ne sont pas désignées par le hasard. Mais que peut-on contre le Système avec un grand « S » ?

Mon avis : Ce polar dystopique, publié par J’ai lu en 1983 et republié cette année par ActuSF, tient autant du Philip K. Dick des Androïdes qui rêvent peut-être de moutons électriques que de Louis-Ferdinand Céline et de Tardi, avec ce Paris crado, en noir et blanc, gouailleux, le Paname du pauvre aussi honni que le riche. Le style, en effet, ne fait jamais défaut à Jean-Pierre Andrevon tout au long de ces 314 pages denses et belles, passant de la poésie à l’humour avec naturel et efficacité.

Céline disait : « Des écrivains ne m’intéressent que les gens qui ont un style ; s’ils n’ont pas de style, ils ne m’intéressent pas. Les histoires, il y en a plein la rue n’est-ce pas, j’en vois partout des histoires, plein les commissariats, plein les correctionnels, plein votre vie. Tout le monde a une histoire n’est-ce pas, et mille histoires. » Andrevon a mille histoires et du style pour les faire vivre.

Dans le narrateur, il demeure tout du long cette espèce de détachement qui fait les grands polars du cinéma hollywoodien. Un cinéma qui truffe le récit de références, directes (les citations par le narrateur, les posters dans son appartement) ou indirectes (les costumes qu’il endosse pour aller effacer du malchanceux). Un poster de Bogart dans son appart’ ? Le furet lui-même semble un Bogart français, un Bogart pas sûr de lui, pas dragueur pour un sou – lire le chapitre 5, très beau, avec Jos-la-prostituée (ce qui n’est jamais vraiment précisé, au passage), et qui se clôt sur une grande tension émotionnelle… et tout à la fois un désintérêt étonnant de la part du narrateur.

Certains passages évoquent furieusement des scènes de films. Par exemple, celle où le furet dépiaute son appartement pour trouver le mouchard qui forcément s’y cache. On pense à Conversation secrète (The Conversation), le film de Coppola de 1974 où Gene Hackman fout en l’air tout son intérieur pour dénicher le micro qu’il ne trouve pas. Magistral, tout comme le chapitre du livre d’Andrevon.

Le style n’est toutefois pas tout : il y a aussi une maîtrise magique de la mécanique narrative. Le chapitre 18, celui de la visite au zoo avec Jos, est magnifique de construction. On y voit l’émergence de la paranoïa dans le chef du furet, paranoïa qui structure à la fois sa pensée et la forme narrative elle-même, le texte entremêlant de plus en plus les observations « objectives » et les pensées « subjectives ».

Jean-Pierre Andrevon

L’action n’est pas en reste. On citera la formidable course-poursuite dans le métro, les égouts et le ministère de la Population. Haletant comme il faut, dense comme un polar grand cru, sec comme un coup de trique. Un sens de l’action qui, on le répète, n’entame en rien la présence d’un style recherché, varié, jouant sur toutes les tonalités sans que rien ne choque. Voir aussi, à ce sujet, l’extrait ci-après.

Autour du livre : Née d’abord sous forme de nouvelle en 1975, l’histoire du furet a été amplifiée par Andrevon pour une publication, au format roman, sous le titre Le Travail du furet à l’intérieur du poulailler, en 1983. Réédité à plusieurs reprises, le roman a été adapté pour la télévision par Bruno Gantillon en 1993, avec Fabrice Eberhard dans le rôle principal, et pour la bande dessinée avec le dessinateur Afif Khaled entre 2004 et 2007 (Les Chroniques de Centrum, 3 volumes).

L’extrait : « Au même moment je prenais le crâne de fer dans l’estomac. Il m’a semblé que le crâne passait à travers mon corps et me ressortait des reins en emmenant la moitié de ma bidoche. Je suis tombé. J’ai reçu encore des coups de barre et des coups de tête, je ne sais pas combien. Je n’ai pas compté, et à partir de la douzaine je n’étais même plus là pour le faire.
Je suis revenu par petits morceaux séparés. J’étais des morceaux séparés. J’étais des miettes. Un morceau de moi reprenait conscience dans la douleur, puis il sombrait, et un autre morceau émergeait, tout aussi douloureux. La douleur campait dans ma tête, dans ma nuque, dans ma poitrine et mon ventre. Il y avait à la fois une vaste marée de douleur lourde, sourde, profonde, qui stagnait dans mes intérieurs, et une multitude de points mobiles de douleurs grinçantes et piquantes qui couraient à la surface de ma peau. Le mélange des deux était comme la rencontre de la glace et de la lave dans un film-catastrophe. »

Le Travail du furet
Écrit par Jean-Pierre Andrevon
Édité par ActuSF

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