Le triangle du diable – Satan m’habite !

Le triangle du diable – Satan m’habite !

Note de l'auteur

jaquetteInvisible depuis près de quarante ans, ce téléfilm américain tourné en 1974, qui a traumatisé le public français, vient de bénéficier d’une sortie tardive en DVD, grâce à l’initiative d’un éditeur indépendant, qui a permis à ce petit trésor caché d’être enfin disponible en vidéo. Ceux qui l’ont découvert lors de sa diffusion dominicale sur TF1 ne l’ont jamais oublié. Car Le Triangle du diable donne des sueurs froides — et pas seulement parce que Kim Novak est au casting.

« Durant les trente dernières années, à l’est des côtes américaines, plus de mille hommes, femmes et enfants ont disparu sans laisser de traces. Nul ne sait comment, ni pourquoi. Voici une explication… ˮ C’est par ce carton que débute Le Triangle du diable, un téléfilm qui a traumatisé, dans la France giscardienne, toute une génération lorsqu’il a été diffusé le dimanche 4 février 1979 à 18 h 10 sur TF1 — soit à une heure de grande écoute, quand les enfants et leurs familles sont devant le poste de télé. Ce qui a provoqué à l’époque un immense tollé ! On se souvient notamment de la réaction de nombreux parents en colère, envoyant des lettres d’insultes et de protestation à TF1, voire d’indignation au courrier des lecteurs de revues comme Télé 7 Jours (« Mes gosses font d’horribles cauchemars depuis des semaines à cause de cette abomination ! C’est proprement scandaleux ! ˮ). On se demande d’ailleurs quel fou a programmé en access prime time ce téléfilm-choc sur le Triangle des Bermudes, alors que d’habitude à cette heure-là nos chères têtes blondes regardaient le magazine de Jean-Pierre Hutin 30 millions d’amis, consacré aux animaux de compagnie (poissons rouges, cochons d’Inde, hamsters…) ? Sans le rectangle blanc d’usage, placé en bas et à droite de l’écran, ce Trianglea terrifié des millions de téléspectateurs — dont votre serviteur qui a eu le malheur de le découvrir, seul à son domicile, alors qu’il faisait nuit. Je devais avoir 8 ans. Et je traîne, depuis, des souvenirs abjects de cadavres flottant mystérieusement dans les airs et de femme habitée par le Diable, arborant des rictus démoniaques. Vu qu’à l’époque, il n’existait que trois chaînes hertziennes (TF1, Antenne 2 et FR3), on avait de fortes chances de tomber sur cette œuvre blasphématoire, passée un soir de grève sur l’antenne de la première chaîne, à la suite d’une compétition de patinage artistique ! Le lendemain, en cour de récré, les gamins ne parlaient que de ça. Ce truc angoissant qui les avait fait flipper à mort, au point de provoquer des malaises. Et les jeunes de la génération actuelle ne peuvent imaginer à quel point ce film a marqué les esprits lors de son passage sur le petit écran. Les quadras qui ont vécu l’expérience en garde un souvenir tenace… et désagréable. Il suffit d’évoquer ce polygone à trois côtés lors d’une conversation entre cinéphiles pour constater que Satan’s Triangle a marqué les esprits (ce Movie of the Week a été très commenté sur les forums de discussion). Si d’ailleurs vous faites partie des victimes qui ont subi ce traumatisme cathodique, n’hésitez pas à relater votre supplice en laissant un commentaire en bas de page — car cet article peut servir d’exutoire et faire office de thérapie.

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Haig, le garde-côte joué par Doug McClure, écoute-t-il le Papa-Tango-Charly de Mort Shuman, où un pilote se perd dans le Triangle des Bermudes ?

Il se trouve que j’ai refoulé pendant des années ce téléfilm dans une zone sombre de mon inconscient, tant sa vision m’avait laissé un goût amer et déplaisant. Celui-ci a d’ailleurs disparu (dans le Triangle des Bermudes ?) pendant trois décennies : indisponible en vidéo et jamais rediffusé sur la petite lucarne, il était devenu une authentique rareté. En 2011, l’un de mes proches retrouve sa trace sur le Net et télécharge un fichier de mauvaise qualité (un Rip VHS) que j’ai refusé de regarder, par décence. Cinq ans plus tard, Showshank films, un courageux éditeur français, exhume Satan’s Triangle et le sort pour la première fois en DVD, dans un nouveau master restauré ! Cette fois, c’est sûr, je vais le revoir. L’occasion est trop belle. Je m’apprête donc à revivre un bon vieux trauma, sans une certaine appréhension. À moins que cette seconde vision ne provoque un grand éclat de rire libérateur (je me dis même qu’avec le temps, ce truc a dû horriblement mal vieillir). Après la redécouverte du film, le couperet tombe : plus de quarante ans après sa diffusion sur un network américain, Satan’s Triangle fout toujours autant les miquettes, en 71 minutes chrono !

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Eva (Kim Novak), le visage à moitié dans la pénombre. Ange ou démon ?

 

BULLSHIT OR NOT ?

De nombreux livres, films et documentaires ont traité du mystère du Triangle des Bermudes. Dans cette zone de l’Atlantique qui aurait plus ou moins la forme d’un triangle reliant les Bermudes, Porto Rico et la côte de Floride, avions et bateaux de toutes tailles auraient disparu sans laisser de traces, comme s’ils avaient été transportés dans une autre dimension (Bullshit or not ?). Spielberg faisait allusion à ce phénomène dans Rencontres du troisième type, où des pilotes réapparaissaient de nos jours dans le désert du Mexique, après une absence de plus de trente ans. Diffusé aux États-Unis le 14 janvier 1975 sur ABC, Le Triangle du diable (O Triângulo do Diabo en brésilien !) débute au large de Miami. Deux garde-côtes américains, Haig et Pagnolini, répondent à un SOS. Un signal de détresse en pleine mer qui va bouleverser leur existence. Les deux sauveteurs en hélicoptère partent secourir les passagers d’un bateau en perdition dans le Triangle des Bermudes. Sur cette goélette à moteur d’environ vingt-cinq mètres, où un prêtre mort pend du haut du grand mât et le capitaine gît empalé sur l’écoutille, à l’avant du navire, une jeune femme est la seule survivante du massacre. Elle s’appelle Eva (Kim Novak, âgée de 42 ans) et porte une croix autour du cou. Quand Haig (Doug McClure, doublé en VF par Marcel Bozzuffi) descend à bord et inspecte le bâtiment, il interroge cette ancienne prostituée et lui demande ce qui s’est passé. Si les quartiers de l’équipage semblent vides, Haig découvre, dans une chambre réfrigérée, un troisième cadavre… en suspension au-dessus du sol !

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Le cadavre en lévitation du Triangle du diable.

 

À ce moment, une grosse tempête se lève, suivie d’un violent orage. Haig perd le contact radio. Et Pagnolini (Michael Conrad), en manque de fuel, est contraint de repartir à la base avec son hélicoptère, obligeant son coéquipier à passer la nuit sur le voilier avec la jolie blonde. Celle-ci en profite pour lui raconter son histoire. Débute un long flash-back… On y apprend qu’elle accompagnait sur le bateau Hal Bancroft (Jim Davis), un riche millionnaire fan de pêche, qui pourchassait un marlin rayé de près de 90 kg (un espadon dans la VF) au beau milieu de l’océan pour la modique somme de 5 000 dollars. Mais à environ 300 kilomètres au nord-est de Santo Tomás, dans l’État de Mexico, le commandant du Requite (l’ineffable Ed Lauter) aperçoit un homme à la mer, qui dérive sur un radeau de fortune. C’est un prêtre, le père Martin (Alejandro Rey, vu la même année dans Mr. Majestyk avec Charles Bronson) qui a survécu à un crash d’avion. En recueillant ce naufragé à bord, le cauchemar ne fait que commencer pour les passagers du bateau… On ne dévoilera rien de plus sur l’intrigue afin de vous laisser la surprise. D’autant que l’énigme s’achève sur un twist plutôt astucieux. Et que la fin ouverte laisse présager le pire.

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L’homme d’Église (Alejandro Rey) et la fille de joie à la beauté diabolique (Kim Novak, dix-sept ans après Vertigo).

HORREUR, MALHEUR !

Dans la peau de Haig, le héros de Satan’s Triangle, on retrouve le Californien Doug McClure qui embrayera, à 39 ans, avec une série de films fantastiques adaptés du Cycle de Pellucidar imaginé par Edgar Rice Burroughs. À savoir Le Sixième Continent (The Land That Time Forgot, 1974), Centre terre, septième continent (At the Earth’s Core, 1976) et Le Continent oublié (The People That Time Forgot, 1977). Sans oublier deux films d’aventures aquatiques Les Sept Cités d’Atlantis (Warlords of Atlantis, 1978) et Les Monstres de la mer (Humanoids from the Deep, 1980). Son rôle de garde-côte dans Le Triangle du diable est intéressant dans la mesure où il interprète un personnage totalement cartésien et rationnel confronté à des événements surnaturels. Par exemple, dans les premières minutes du téléfilm, son collègue Pagnolini lui avoue sa foi en la religion (« Quand on croit en Dieu, on croit au Diable. »). Haig, lui répond avec un certain cynisme : « Moi aussi je crois en Dieu. En Dieu, au père Noël et au lapin de Pâques. » Et si, par la suite, il tentera de trouver une explication logique aux événements qu’il traverse, Haig devra bien admettre que quelque chose ne tourne pas rond dans ce lieu maudit. L’hérétique paiera d’ailleurs très cher son incrédulité… Star du feuilleton Le Virginien dans les sixties, McClure est dirigé ici par Sutton Roley, un vieux routier de la télévision qui s’est illustré aussi bien dans le western (Rawhide, Gunsmoke, Bonanza) que dans les séries policières (Mannix, Baretta, Hawaï, Police d’État, Kojak, Starsky et Hutch, Mike Hammer, Supercopter), mais aussi l’espionnage (Des agents très spéciaux, Mission : Impossible) et la SF (Les Envahisseurs, Perdus dans l’espace, Le Sixième Sens).

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Ce solide artisan réalisera également un long métrage pour le cinéma en 1974, l’année de Satan’s Triangle : le rarissime Chosen Survivors où onze individus, sélectionnés par le gouvernement, sont kidnappés, héliportés, puis traînés de force, à plus d’un kilomètre sous terre, dans un abri antiatomique situé sous une montagne. Sur place, ils apprennent qu’un holocauste nucléaire vient d’avoir lieu et qu’ils ont été choisis par ordinateur pour perpétuer l’espèce humaine. Mais un sas de canalisation ayant par mégarde été ouvert, une colonie de chauves-souris vampires s’y engouffre pour agresser le groupe et se nourrir de son sang ! À noter que ce film d’exploitation est disponible en DVD en import zone 1 dans la collection Midnite Movies de MGM (en double-programme avec The Earth Dies Screaming).

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« Alors Pagnolini ! Rejoins ton Dieu Pagnoooliniii !!! »

 

A TALE OF MOUNTING TERROR

Bien qu’imparfait, ce Triangle du diable au style visuel très marqué par les années 1970 (filtres, ralentis, zooms, stock-shots, grands-angles déformants) n’en demeure pas moins captivant. Bien mené, efficace, ce film à l’atmosphère lugubre suinte l’angoisse et ménage un véritable climat anxiogène, grâce notamment à la BO sinistre de Johnny Pate (l’arrangeur de la musique de Shaft, les nuits rouges de Harlem). Cinq séquences se terminent par un fondu au noir lourd de sens, qui nous laisse à chaque fois en plein cliffhanger (et tient le spectateur en haleine entre les coupures de pub). Et s’il est moins virtuose que d’autres téléfilms comme Duel (1971) de Steven Spielberg, Meurtre au 43e étage (Someone’s Watching Me !, 1978) de John Carpenter ou Les Fleurs de sang (Dark Night of the Scarecrow, 1981) de Frank De Felitta, ce fleuron du genre, auréolé d’une réputation élogieuse, mérite de rejoindre le Panthéon des réussites cathodiques. Il nous permet surtout de (re)découvrir ce que la télévision américaine est capable d’offrir de meilleur.

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Oh mon bateau !

L’ÉDITION VIDÉO

Le DVD édité par Showshank films propose un très beau master respectant le format carré d’origine et offrant de superbes couleurs (malgré quelques plans en retrait). La VF, au volume puissant (au moins 6 dB de plus que la VO), semble reprendre le doublage d’époque. On trouve enfin dans les bonus une interview passionnante du journaliste Jérôme Wybon (auteur de l’ouvrage Nos années Temps X : Une histoire de la science-fiction à la télévision française) qui nous apprend notamment que ce téléfilm était déjà passé une première fois sur TF1, sans faire de vague, le mardi 11 novembre 1975 à 20 h 30. Un horaire nettement plus adapté pour les images dérangeantes de ce fameux Triangle.

Le Triangle du diable (Satan’s Triangle).
De Sutton Roley (USA, 1974). 1 h 11.
Avec Kim Novak, Doug McClure, Alejandro Rey, Ed Lauter, Michael Conrad, Jim Davis, Zitto Kazann.
Format : 1.33:1 4/3. Son : VF et VOST en mono d’origine.
Prix public indicatif : 15 € le DVD. Éditeur : Showshank films. Disponible.

Remerciements à Jean-Baptiste Péan de Cartel.

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