L’échec intersidéral de Damon Lindelof (Watchmen / HBO)

L’échec intersidéral de Damon Lindelof (Watchmen / HBO)

Note de l'auteur

Une indigestion d’œufs de Pâques à la veille de Noël, voilà en gros à quoi nous a conviés Damon Lindelof pour son run sur Watchmen version série. Un scénario diarrhéique, une surexplication jusqu’à la nausée, et un modèle de raté sidéral. Le parfait inverse de la magnifique première saison de Leftovers. Attention, spoilers.

Sister Night face à Red Scare (c) HBO

Tulsa, 1921. Un jeune couple de Noirs-Américains, en plein massacre raciste par le Ku Klux Klan, cachent leur petit garçon dans le chariot d’un autre couple qui va tenter de fuir. Une ville en feu, des morts en pagaille, et le garçon se trouve debout, à la lisière de Tulsa rougeoyante, avec un bébé dans les bras. On file ensuite vers une époque non déterminée, et le meurtre d’un flic noir masqué par un blanc arborant la marque de Rorschach.

Toute la série Watchmen en deux séquences. Tous ses défauts. Son didactisme nauséeux, son propos « c’est pas bien le racisme » poussé au-delà de tout ridicule, et surtout pas grand-chose de plus à se mettre sous la dent. Pour faire court, Damon Lindelof (Lost, The Leftovers) a oublié de faire confiance à ses spectateurs.

Quant au trop-plein d’Easter Eggs, il est criant dès le premier épisode. Vision fugace de Dr Manhattan (dans un désert ? sur Mars ?), du smiley du Comédien (des yeux sur le plat), « The Future is Bright » (au lieu de « The End is Nigh »), « Veidt officially declared dead », le sang et l’eau sous la porte, la goutte de sang qui tombe sur l’insigne de police, la police de caractères et sa couleur jaune…

La suite est à l’avenant. L’idée de revisiter le comic séminal d’Alan Moore et Dave Gibbons à l’aune du racisme historique américain (donc anti-Noirs) n’est pas mauvaise en soi. Reste que Lindelof n’en fait rien ou si peu. Ou qu’il en fait trop, et de travers : le moment où Angela ouvre le compartiment secret de Judd pour trouver une tenue KKK sur fond de Requiem de Mozart… N’en jetez plus ! Crime encore plus grand, c’est d’une banalité carrément affligeante.

Hooded Justice (c) HBO

Le côté d’abord arty, « bizarre à 150% pour perdre le spectateur », est outré et franchement irritant. On est à la limite du fan-service débile : « Vous avez aimé la dimension mystérieuse et dense de The Leftovers ? Vous aimerez le nouveau chef-d’œuvre inclassable de Damon Lindelof ! » Sauf que… Ce qui fonctionnait merveilleusement avec The Leftovers est complètement dévoyé ici. On dirait une parodie, mais une parodie minable.

Quand il s’agit d’avaler l’ingrédient « dénonciation du racisme », on se prend à espérer que le fil narratif lié à Angela soit plus intéressant que le propos global. Et l’on déchante rapidement. Lindelof met en branle la totalité de l’argumentaire antiraciste mais se limite à cela. Et pour être bien sûr que son procédé soit compris du spectateur lambda, il appuie sur tous les boutons, et de toutes ses forces.

Si tout n’est pas complètement à jeter dans la série Watchmen, Lindelof parvient à écœurer tous les publics – les fans hardcore du comics comme les néophytes de la geste moorienne – par sa volonté de tout expliciter. Prenez cet élément déjà classique aujourd’hui : le changement de sexe d’un personnage à l’occasion de la transposition d’un média à un autre (déjà vu notamment dans Hannibal). L’agente spéciale du FBI Laurie Blake est le Silk Spectre II mais reprend nombre de traits de son père naturel, le Comédien, jusqu’à quasiment le remplacer. Elle répond ainsi, à quelqu’un qui l’accuse d’avoir tiré sur un « héros » (un sosie de Batman baptisé « Mr. Shadow ») : « He’s not a hero. He’s a fucking joke ». Ce qui est le leitmotiv du Comédien dans Watchmen le comics. Mais dans la cabine bleue où Laurie Blake raconte une blague par téléphone à Dr Manhattan, la blague se termine sur « And the hero goes to Hell » au moment où, en route vers l’enterrement du Chief Crawford, la voiture passe sur le panneau annonçant le nom du cimetière : Tartarus Acres… Ha ha. Lourdingue.

Les épisodes et certaines séquences se terminent fréquemment sur des phrases-chocs rabâchées. Comme « No, it’s only the beginning » (Veidt). Ou, au début de l’épisode 4, « That… is mine ». Un procédé des plus énervants. Et que l’on croyait réservé aux séries les plus formatées. Où est le génie tant décrit par les thuriféraires de Lindelof ?

Le showrunner repasse bien consciencieusement sur chaque lien qu’il peut tisser entre plusieurs éléments : le jeune homme mis à poil dans le labyrinthe aux miroirs, les « sept ans de malheur » traversés par son ex qui a tout fait pour le convaincre qu’elle ne partirait pas en le laissant nu… Verre cassé = sept ans de malheur… On aurait compris tout seul, merci bien. Il en va de même pour la discussion d’Angela et de Jon, avec cette image du tunnel (of Love ?) sur laquelle Angela elle-même insiste, au cas où on n’avait pas nous-mêmes compris.

Les choix musicaux ne sont pas meilleurs ni plus fins. Le Requiem mozartien revient à plusieurs reprises mais semble toujours à côté de la plaque. Trent Reznor et Atticus Ross s’en sortent mieux avec leurs synthés, mais ne relèvent pas du génie non plus. Leur réinterprétation de Life on Mars, particulièrement, est d’une triste fadeur et surtout une vraie tarte à la crème – on l’attendait depuis le premier épisode, ou plutôt on la craignait.

Adrian Veidt, aka Ozymandias (c) HBO

Quant à l’épisode 6 où, après avoir absorbé les cachets de Nostalgia renfermant les souvenirs de son grand-père, Angela revit les événements-clés de la vie de celui-ci, on entend vraiment Lindelof crier : « Attention, ça va être un super-épisode de fou sur la vie d’un Noir américain à une époque ultra-raciste, vous allez voir mon génie à l’œuvre dans un montage incroyable et inédit ! ». Pourtant, narrativement comme techniquement, cet épisode n’ajoute rien. L’invention des origines de Hooded Justice est plutôt bien vue, mais c’est long, c’est lent, et Lindelof avait déjà parlé de tout cela dans les épisodes précédents. Et puis, il a quand même la main lourde côté effets spéciaux… On dirait du Zach Snyder (réal de Watchmen le film) formaté pour le petit écran, ce qui n’est pas un compliment. On parle beaucoup de l’extrême virtuosité de cet épisode, mais cela sonne creux en l’absence d’une véritable moteur narratif.

Prenez l’épisode 7. La mort des parents d’Angela était déjà outrée, mais celle de la grand-mère, venue la sauver d’un orphelinat peu reluisant, se révèle franchement hénaurme. Watchmen la série, c’est l’anti-Leftovers : Damon Lindelof veut tout montrer, c’est quasiment pornographique mais sans l’excitation ni a fortiori le climax. Il ne crée aucune tension, c’est du pur cérébral, et même là, il fait tout pour débrancher le cerveau qui regarde. Aucunes viscères, aucunes tripes, aucune émotion, aucune empathie. Que du cerveau mais sans l’électricité pour animer le tout.

Que du cerveau… Bien que le scénario souffre de faiblesses évidentes. Car on pourrait (peut-être) pardonner un côté « show off » au scénariste qui aurait produit une histoire absolument géniale. Pas de ça ici. Le scénario de Lindelof est d’une terrifiante banalité, plein de poncifs et de clichés, de non-rebondissements et de « surprises » auxquelles on s’attend avec trois épisodes d’avance. Mention spéciale pour le plan final du dernier épisode, avec ce pied qui s’approche de l’eau… et… cut. Au secours.

Et ce, quand les erreurs ne crèvent pas les yeux. Le dispositif attaché au bras d’Angela aurait dû être relié à son système sanguin via une aiguille ; or, elle l’enlève sans aucun problème. Quant au show que Trieu a absolument voulu produire avec le sénateur Keene transformé en soupe, s’il est relativement cohérent avec son côté narcissique, il ne coïncide guère avec le fait qu’elle aurait pu/dû prévoir que Jon pourrait passer par ce liquide sanguinolent pour téléporter Blake, Veidt et Tillman.

L’agente spéciale Blake (c) HBO

Qu’en est-il des acteurs ? Car il faut avouer que The Leftovers reposait en (bonne) partie sur l’intensité de ses acteurs et actrices, au premier rang desquels Justin Theroux. Dans Watchmen, Regina King consent des efforts considérables pour incarner Angela Abar/Sister Night, mais elle ne peut sauver un rôle aussi faible – et ce n’est pas la multiplication des « fucking » dans ses répliques qui change la donne, au contraire : elle ne fait que souligner la volonté trop affichée de Lindelof de faire d’Angela une badass…

Toute la distribution fait son possible mais ne parvient pas à sauver la série. Don Johnson bénéficie d’une belle présence. Jeremy Irons en fait des caisses dans le rôle d’un Ozymandias vieillissant, dont l’ennui affiché pendant son « procès » est aussi celui du spectateur. Et Jean Smart est très bien dans son rôle d’agente spéciale du FBI revenue de tout. Et c’est l’une de ses répliques qui résume le mieux, en définitive, le sentiment qui se dégage de la série elle-même : « I’m tired of all the silliness… Just know that I don’t give a shit. »

Pour un parcours temporel centré sur un personnage, on préférera l’épisode 7 de Castle Rock saison 1, où l’on suit une Sissy Spacek atteinte d’Alzheimer naviguer à travers le temps, et avec ce qui manque cruellement à la série de Lindelof : de l’émotion. Une vraie, belle et violente émotion. Et pour un retravail ahurissant de matériau littéraire pour le petit écran, on préférera – et de loin – l’Hannibal de Bryan Fuller.

WATCHMEN (HBO) Saison en 9 épisodes
diffusés en France sur OCS à partir du 21 octobre 2019
Série créée par Damon Lindelof
Épisodes écrits par Damon Lindelof, Nick Cuse, Lila Byock, Christal Henry, Carly Wray, Cord Jefferson, Stacy Osei-Kuffour, Claire Kiechel et Jeff Jensen
D’après le comics d’Alan Moore et Dave Gibbons
Épisodes réalisés par Nicole Kassell, Stephen Williams, Andrij Parekh, Steph Green, David Semel et Frederick E.O. Toye
Avec Regina King, Don Johnson, Jean Smart, Tim Blake Nelson, Hong Chau, Louis Gossett Jr., Sara Vickers, Jeremy Irons, etc.

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