#Stones De retour d’Exile On Main Street

#Stones De retour d’Exile On Main Street

Foncer, tête baissée, ou crever ici et maintenant. Se défoncer, toucher à l’illicite bonheur des sens et de la pensée. Se réveiller et recommencer. Telle devrait être l’épitaphe laissée sur la tombe du rock and roll. Et sur cette tombe, nulle fleur fanée, simplement le dernier morceau de vinyle enregistré dans la sainte église de la débauche, là où les Stones se sont exilés pour rendre hommage à la musique. Exile on Main Street, rouler plein gaz, quitte à se crasher contre un mur.

Puisque la vie elle-même est une légende sombre, peuplée d’hommes prêts à se bouffer à la moindre peccadille; puisque ce monde est un pur brouet de violence, cuisiné par quelque Dieux cruels, il faut, d’une écriture alcoolisée, vous conter la dernière tentative alchimique moderne de rappeler à nous un monde de joie immédiate. Tentative dont le résultat laisse encore échapper une odeur de soufre et de magie noire.

Cette histoire, vous pouvez encore l’entendre de la bouche de vieux méditerranéens séchés par le soleil du midi, vieux santons témoins d’un temps lointain où l’art avait non seulement un sens, mais surtout une portée magique.

39074480-d6d257fa-560_dxoLa légende dit que tout s’est déroulé en 1971 dans les sous-sols d’une villa, à l’abri des regards indiscrets des objectifs photo et des oreilles magnétiques des journalistes. Nellcôte, antique demeure qui surplombe la mer méditerranée, comme si la présence de l’eau allait apaiser le feu de cet ancien fourneau mis en place dans les chambres les plus pourries et putréfiées de cette habitation. Villa devenue mythique, visitée par des hordes de curieux, ceux-là mêmes qui parcourent les caves du château de Gilles de Rais, monstre qui s’est perdu en chemin dans sa quête philosophique, condamné pour sorcellerie, sodomie et pour le massacre de trente-six enfants.

Mais ici, dans cette cave de Villefranche-sur-Mer, point question de meurtre. En tout cas, c’est aujourd’hui la thèse communément admise. Parce que, au bout du compte, personne ne sait quel rituel païen s’est joué dans la moiteur électrique de ce sous-sol. Au mieux, de vieux hommes se souviendront, au détour de quelques boissons anisées, avoir entendu parler d’autres vieux hommes qui étaient peut-être bien présents sur les lieux de l’incantation. Témoins, ou plutôt survivants, qui portent encore les stigmates de nuits passées dans des paradis artificiels, et qui aiment à se remémorer les images de ces sorciers s’agitant, front en sueur, autour de notes et de paroles, dans l’espoir d’une transe aussi noire qu’une transe africaine.

14440803_1193304634060406_1511300371631747632_nNul ne saurait dire si les spectres de Robert Johnson – celui-là même qui aurait vendu son âme au diable – et de Hank Williams sont revenus des enfers pour secrètement pactiser avec les Glimmer twins. Nul ne sait comment les maudits Anglais sont parvenus à enfermer dans quelques grammes de vinyle l’essence du rock’n’roll de façon à le délivrer au monde, comme un ultime cadeau, avant de se brûler définitivement les ailes. Il est au reste fort probable que la clause principale du contrat stipulait qu’en échange de la recette du parfait mélange entre musique noire et blanche, il faudrait abandonner, au terme de ce commerce maudit, toute force créatrice. Car à jamais, après ce rituel, les Stones allaient être marqués du sceau de la déchéance et de la décrépitude.

Mais qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse. Car aujourd’hui, dans un monde numérique, dans un monde régi par le un et le zéro, il reste encore dans l’air des volutes de whisky, de rock’n’roll et de magie. Au bout de la nuit chaude et poisseuse, lorsque tu bois la gorgée de trop, alors Mick Taylor vient te ventiler un blues dont lui seul possède le secret. Au bout de la nuit sombre et africaine, lorsque nos racines demandent à être déterrées, des chœurs noirs viennent prendre nos âmes pour aller voir son visage, ce visage que tu ne peux nommer. I just want to see his face… I just want to see his face…

I just want to see his face…

I just want to see his face…

“C’est drôle la vie. Avant je pensais que la limite c’était 30 ans. Après, la vie ne valait plus la peine d’être vécue. Et puis, j’ai eu 31 ans” Keith Richards, 2015.

Le temps nous rattrape. Il fait son office sur nos corps, nos rêves, nos vies. Les Stones se tiennent, en 2016, au bord du précipice qui nous attend tous au bout de la route. Leurs bagages sont prêts, les vieux nous ont donné tout ce qu’ils pouvaient, bon comme mauvais et, dans un dernier sursaut, nous offrent cet album, Blue and Lonesome, histoire de boucler la boucle et rendre un dernier hommage à leurs pères adoptifs.

Du haut de leur piédestal, Richards et Jagger dirigent leur regard vers un passé irrémédiablement emprisonné dans le cloud, passé dont les réminiscences nous parviennent sous forme algorithmique sur des smartphones tous identiques et des télévisions connectées. Et sur les souvenirs numérisés de la grande médiathèque mondiale qu’est Internet plane l’ombre de ces deux gosses élevés au milieu du Londres en ruines d’après-guerre, Keith et Mick, deux mômes dont le destin fut de redonner vie cette vieille transe noire américaine qu’est le blues. Ce même bon vieux blues qui nous prendra aux tripes lorsque les Stones partiront pour leur ultime voyage.

exile-on-deck_16950_1Alors, le moment venu, nous ferons, au titre de vilains enfants du rock que nous sommes, notre devoir ! Nous placerons Exile on Main Street et d’autres chefs-d’œuvre sur la platine, nous sortirons un vieux bourbon, nous monterons le volume de la Hi-Fi et nous convoquerons les fantômes du passé.

La veillée sera joyeuse ! Brian Jones jouera du marimba sur Under my Thumb, Mick Taylor nous enverra une fois de plus au tapis avec son Sway, Charlie Watts, avec ses accents rythmiques, rendra perplexe tous les batteurs rock, Bill Wyman inclinera le manche de sa basse avant de balancer un groove syncopé bien plus complexe qu’il n’y paraît, Keith Richards, le meilleur des plus mauvais guitaristes, aura à nouveau l’idée d’un riff dont lui seul a le secret, et enfin Mick Jagger compensera son absence de voix par son furieux harmonica et son jeu de scène totalement improbable.

img_0003-2Nous ne regrettons rien. Ni la mort de Jones en 69, ni le départ de Mick Taylor en 74, ni les années d’errance artistiques qui ont auront suivi. Nous nous amuserons des infâmes productions disco à la Miss You ou des tentatives reggae d’un Richards exilé en Jamaïque. Nous nous remémorerons les guerres fratricides entre les Glimmer Twins, épisodes rock and roll que les frères Gallagher, ces pauvres fac-similés, tenteront désespérément de reproduire des années plus tard. Enfin nous échangerons des anecdotes sur les Stones ; comment un ami a vu un couple se faire des gâteries au beau milieu du public lors d’un concert, ou comment la vision de Cocksucker blues, documentaire bootleg sur la tournée totalement trash de 72 aux USA, a pu nous rendre encore plus savoureux l’anoblissement de Jagger par la reine Elizabeth II.

Enfin, une fois cette veillée terminée, viendra le temps de foncer une dernière fois plein gaz vers la côte méditerranéenne, en quête d’un temps révolu et d’un exil impossible vers une rue principale qui n’existe plus, rendant ainsi un dernier hommage à ces mythiques pierres qui roulent. 

Exile on Mainstreet, it’s a strange street to walk downExile on Mainstreet, it’s a strange street to walk down

Exile on Mainstreet, it’s a strange street to walk down

Now let it loose, now come on, let it all hang down

Eh round up those people, move them out of town

Gimmie little drink from your loving cup

Now shake your hip mama, keep me all shook up

Feeling so doggone happy like a natural child

Oh help me do the boogie all down the line

Come on Virginia, let’s shoot some dice

My sweet black angel, shine a light

Exile on Mainstreet, it’s a strange street to walk down

Exile on Mainstreet, it’s a low down dirty ground.

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