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Les aventuriers de l’âme perdue (critique des Aventures de Tintin : le secret de la licorne, de Steven Spielberg)

Les aventuriers de l’âme perdue (critique des Aventures de Tintin : le secret de la licorne, de Steven Spielberg)

 Pari réussi pour Spielberg et Jackson : ce premier volet des aventures de Tintin offre une expérience visuelle tout simplement renversante. Et c’est tout.

 Synopsis dossier de presse

Parce qu’il achète la maquette d’un bateau appelé la Licorne, Tintin, un jeune reporter, se retrouve entraîné dans une fantastique aventure à la recherche d’un fabuleux secret. En enquêtant sur une énigme vieille de plusieurs siècles, il contrarie les plans d’Ivan Ivanovitch Sakharine, un homme diabolique convaincu que Tintin a volé un trésor en rapport avec un pirate nommé Rackham le Rouge. Avec l’aide de Milou, son fidèle petit chien blanc, du capitaine Haddock,un vieux loup de mer au mauvais caractère, et de deux policiers maladroits, Dupond et Dupont, Tintin va parcourir la moitié de la planète, et essayer de se montrer plus malin et plus rapide que ses ennemis, tous lancés dans cette course au trésor à la recherche d’une épave engloutie qui semble receler la clé d’une immense fortune… et une redoutable malédiction. De la haute mer aux sables des déserts d’Afrique, Tintin et ses amis vont affronter mille obstacles, risquer leur vie, et prouver que quand on est prêt à prendre tous les risques, rien ne peut vous arrêter…

Après la critique superbement enthousiaste (et joliment argumentée) du site Filmosphere, difficile d’oser émettre un petit bémol sur le dernier rejeton de Spielberg sans passer pour le pisse-froid de service. Comme disait cependant Charles Bronson avant de dégommer de la racaille au bazooka dans Death Wish 3 : c’est un sale boulot, mais il faut bien que quelqu’un le fasse ! Quoique l’a-t-il vraiment dit ? Mais foin de digressions et commençons par une banalité : ce Tintin-là est une réussite formelle éblouissante, inattaquable. Oui, Steven Spielberg, Peter Jackson, leurs scénaristes et la clique des magiciens de WETA ont accouché d’un magnifique objet transgenre, au carrefour de l’animation et de la prise de vue réelle. Chaque plan relève, au choix, d’une composition esthétique étourdissante ou d’une inventivité kinétique et d’un dynamisme à vous faire passer Roger Rabbit pour une bande molle de France 3 Nord-Pas-de-Calais. A l’évidence, comblé par ses joujoux technologiques (performance capture, Volume, caméra virtuelle, montage Avid qu’il découvre sur ce film…), papy Spielby a retrouvé une seconde jeunesse et une inspiration ludique qui lui faisaient cruellement défaut sur le scandaleusement nul Indiana Jones et le cristal machin

Témoin, dés les premières minutes, une mini course poursuite chez notre héros entre Milou et un siamois insolent, mettant à sac l’appartement au terme d’une succession de gags slapstick dignes des meilleurs Looney Tunes. Du sol au plafond, la caméra ne lâche pas d’une semelle les deux bestioles jusqu’à l’issue du pugilat et c’est un régal. Un simple hors d’œuvre pourtant, au vu de la succession de plats de résistance généreusement servis par grand chef Steven tout au long des 107 minutes de projection. On parlera encore certainement longtemps, dans les cours de récré comme dans les écoles de cinéma, des séquences de l’hydravion, de la poursuite en moto-side car (et son plan séquence de fou furieux) ou encore d’un abordage colossal du navire de l’ancêtre François de Hadoque par le méphistofélique Rackham Le Rouge lors d’un flash back subtilement fondu au présent. La richesse et la beaué chromatique, la perfection des textures, depuis les cheveux constituant la houpette de Tintin aux sublimes reflets du soleil dans la mer méditerranée, constituent des prouesses graphiques justifiant à elles seules l’achat d’une place de cinéma.

Pas – ou peu – de temps mort, expressivité maximale des personnage, un humour qui fait souvent mouche notamment grâce aux Dupond/Dupont…. Ajoutez à cela une très belle idée de mise en scène (dans un film qui en regorge) pour rendre hommage, en ouverture, à Hergé et voilà donc sans aucun doute un somptueux objet de cinéma. Les fans du Spielberg de la (très, très lointaine) grande époque apprécieront les madeleines jetées chichement par le maître au fil des scènes : ici une étoile filante dans un ciel nocturne, là un clin d’œil visuel à l’aileron du requin de Jaws et, tout au long du film, l’ombre permanente d’Indiana Jones. Quand on sait à quoi on a échappé en matière d’adaptations, du projet onirico-chiant de Jaco Van Dormael à celui d’Alain Berbérian produit par Berri (avec Jean Reno dans le rôle de Haddock, au secours !)… on remercie les anglo-saxons Spielberg, Jackson (et Moffat/Wright/Cornish au scénario) d’avoir kidnappé le bébé.

Un regret cependant, mais il est de taille : tout cela reste au stade de la flamboyante démonstration. Parce que finalement, on s’en fout de Tintin ! Cet horripilant puceau confit dans sa suffisance hautaine, qui n’éprouve jamais la peur, la tristesse, la honte, la jalousie, l’amour (hormis celui de son fox terrier… hem…), la haine… Aucun conflit intérieur, aucun doute, ni passé, ni parents, juste une énervante machine à vivre l’aventure aux quatre coins du globe attifé comme un premier de la classe, avec son putain de pantalon retroussé. Un éternel homme-enfant boyscout, issu d’une immaculée conception, qui forcément ne pouvait que parler à Spielberg lorsque celui-ci découvrit, sur le tard, les albums à l’aube des années 80. D’accord, le quota « humanité » du film est rempli par le capitaine Haddock, marin au cœur d’or qui noie dans l’alcool le poids d’une écrasante hérédité. Ca ne suffit pas, en ce qui me concerne, à me faire décoller au-delà d’une « simple » admiration pour le travail technique accompli. Spielberg nous offre une oeuvre visuellement époustouflante, révolutionnaire, mais finalement bien creuse et sans âme. Il ne pouvait évidemment pas en être autrement avec une adaptation fidèle de la BD d’Hergé, principalement braquée sur l’aventure au détriment d’une évolution de personnages abstraits désespérément coulés dans le béton. Un univers qui m’a fasciné dans l’enfance mais dont le hiératisme, la désincarnation et l’universalité plan-plan a fini par me gonfler dés l’adolescence.

Je veux bien applaudir l’exploit graphique et l’inventitivité du résultat, mais qu’on ne vienne pas me seriner que ce film renoue avec le glorieux passé de Spielberg : c’est faux, archi-faux. Tintin, aussi abouti qu’il soit dans sa forme, n’égalera jamais une seule seconde l’humanité et la puissance émotionnelle de Jaws, Rencontres du 3e type, 1941, Les aventuriers de l’arche perdue ou E.T. Indiana Jones, figure archétypale au possible, sera toujours infiniment plus attachant que le petit reporter casse-cou(illes). Tintin, projet gonflé ? On croit rêver : il n’y a pas de pari plus sûr que celui-là ! Re-gambergé, après moult faux départs, dés 2003 par Spielberg (tiens, l’année du triomphe de Pirates des Caraïbes, étonnant !), ce Secret de la licorne navigue dans des eaux sûres parfaitement cartographiées. Il est l’objet rêvé pour un studio américain : un blockbuster virtuel bien lisse, aux héros mondialement connus (youpi, le marketing !) et sans une once d’ambiguité

Tintin est bel et bien le film de son époque, aligné sur la demande d’un Hollywood qui rechigne de plus en plus à sortir l’artillerie lourde sur autre chose que des franchises établies et tout public, sauf quand c’est Cameron qui régale. Voilà un film pensé pour consoles dont on ne sait plus trop, à certain moment, si finalement ce n’est pas le jeu vidéo qu’on nous projette (disponible dés les 20 octobre, merci !). J’en veux à Spielberg de n’être plus capable de retrouver son énergie des grands jours que sur un projet d’animation formaté, quand trois ans plus tôt il assassine son plus beau héros dans un film live poussif. Oui, j’ai bien écrit « animation », qu’elle soit hybride ne change rien à l’affaire, arrêtez la branlette les gars. Je lui en veux, à l’ami Steven, de n’être plus capable de retrouver sa magie d’antan sans puiser dans une franchise ultra-familiale aux histoires connues par coeur.

Qu’ils aient ou non été adaptés de romans, tirés de faits réels ou imbibés de culture serial, les chef-d’œuvres cités plus haut nous éblouissaient avec un univers créé de toutes pièces. Un environnement de chair et d’os, qui vous colle encore aujourd’hui une chair de poule, une surexcitation ou des torrents de larmes autrement plus marquants que le simple fun, aussi monstrueux soit-il, du Grand 8 des péripéties tintiniennes. Brillant mash-up de trois albums, Les Aventures de Tintin… consacre l’effacement des acteurs réels sous leur « maquillage numérique » (sic), sans qu’on puisse reconnaître absolument quiconque, qu’il s’agisse de Jamie Bell (son Tintin ressemble d’ailleurs étrangement à Gollum dés qu’il sourit, regardez bien), Andy Serkis en capitaine Haddock ou Daniel Craig en Sakharine. Mais finalement peu importe, n’est ce pas ? Je lis, ici et là, que certains confrères donnent du « chef d’oeuvre » à cette entreprise et je suis consterné mais visiblement l’affaire est entendue, tout débat interdit, presque sous peine d’insulte dirait-on ! Les accros de la belle image et de la virtuosité sortiront des salles la mine émerveillée d’avoir reçu leur fix de « waouh », ils n’auront qu’une seule envie, y retourner fissa, la bave aux lèvres. Les nostalgiques du Spielberg des années 70 se sentiront, eux, définitivement orphelins. Le pire, c’est que moi-même, je risque pourtant aussi d’y goûter une seconde fois parce que franchement, oui, Les Aventures de Tintin en met plein la vue et une seule vision ne suffit pas à cerner la richesse graphique de ce travail d’orfèvre. Il fera probablement un triomphe mérité dans les salles du monde entier. Mais je ne peux, paradoxalement, ressentir de réel amour pour un film aussi « safe », appelant plus aux mirettes qu’au palpitant et, au final et logiquement, à l’image de sa BD : désespérément désincarné. Steven, tu fais chier.

PS : les fans de Gad Elmaleh seront ravis de voir à quel point notre désopilant humoriste, après Minuit à Paris, poursuit une brillante carrière de quatrième couteau à Hollywood sous les traits numériques de Ben Salaad (trois répliques).

PS2 : la 3D ? Comme d’hab, au bout de quelques minutes, on s’en fout complètement.

 

End of transmission…

 

Les Aventures de Tintin, le secret de la licorne, de Steven Spielberg (1h47). Sortie nationale le 26 octobre.

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