Les chéris de ces geeks, ep. 4 : Roy Scheider

Les chéris de ces geeks, ep. 4 : Roy Scheider

Roy Scheider… Oui je sais il est mort l’année dernière. Mais où ai je écrit dans ce blog de bon aloi que Les Chéris de ces geeks ne traiterait que de chéris vivants, mmmh ??  Roy était mon héros. Aussi loin que je me souvienne, il fut, avec Kurt Russel dans New York 1997 de Carpenter, le premier choc de ma cinéphilie consciente lorsque je le découvris au cinéma dans Tonnerre de Feu, de John Badham (1983). Le premier acteur pour lequel je me pris de passion et me mis à guetter avidement chaque nouveau rôle ou rediffusion d’un film à la télé.

Comme d’hab avec LCDG (acronyme de la rubrique, vous suivez ouais ?), je ne m’adonnerai pas ici à une simple bio de l’acteur, je préfère raconter la façon dont ses films m’ont marqué, voire bouleversé, ce qui n’exclue pas quelques éléments biographiques.

Roy Scheider est né le 10 novembre 1932. Trois jours avant mon père, dites donc ! D’ailleurs, lorsque mon paternel a les cheveux courts, je lui trouve toujours un petit air de ressemblance avec Roy, le bronzage en moins. Mais foin de digression psychanalytique oiseuse.Scheider avait déjà cinquante balais lorsqu’un beau jour de mon année de 4e – j’avais 12 ans – je fus foudroyé par l’efficacité de Tonnerre de Feu/Blue Thunder, vu un samedi après midi dans une salle des Champs Elysées avec Didier, mon inséparable pote de l’époque. Etrange journée, d’ailleurs, où mon ami m’appris, en chemin vers le cinoche, que son papa venait de mourir d’un cancer. Mais je m’égare…

Les moins de 20 ne peuvent se rappeler qu’à l’époque de la sortie de Tonnerre de Feu- août 1983 en France – le mensuel de référence Starfix lui avait consacré un flamboyant numéro spécial. Le début des années 80 était alors, sans doute parce que je les verrai toujours avec les yeux du pré-ado que j’étais, une période totalement magique, un Eden temporel où, dans le sillage d’une SF révolutionnée par Star Wars, les classiques du cinéma de genre pulullaient et faisaient les beaux jours des pages de Starfix, mais aussi de Mad Movies et L’Ecran fantastique. Se succédaient dans les salles L’Empire contre-attaque, Tron, Blade Runner, Conan le barbare, E.T, The Thing, Mad Max 2….

J’avais dévoré le Starfix consacré à Tonnerre de Feu (on y causait aussi de Superman 3 mais beurk) et le film me fit faire le Grand 8. Je voyais en lui rien moins qu’un chef-d’oeuvre, délogeant Tron de mon panthéon cinéma. L’action trépidante, le scénario haletant, le score électronique d’Arthur Rubinstein… et bien sûr Roy Scheider qui, dans ce mètre étalon du thriller musclé fort sous-estimé (mais je vais te me corriger l’injustice dans un prochain post), interprète l’officier Frank Murphy.

 

Ha on fait moins les malins, là ?? Roy Scheider dans l’excellent Tonnerre de Feu, de John Badham

Ancien du Vietnam où il servit comme pilote d’hélicoptère, Murphy est devenu membre de l’Astro-division, police aérienne de Los Angeles. Murphy se voit confier par la ville la mission de tester le « Tonnerre de Feu » (Blue Thunder en V.O), super hélico de guerre bardé des dernières technologies de surveillance, conçu pour assurer la sécurité de Los Angeles lors des Jeux Olympiques de 1984. Murphy découvre qu’en réalité, un groupe de ronds de cuirs légèrement fachos au sein du FBI entendent provoquer des émeutes dans les quartiers chauds pour donner l’occasion au Tonnerre de Feu de prouver sa puissance dévastatrice dissuasive. Révolté, il pique le super joujou pour empêcher les ripoux de s’en servir mais ce faisant devient l‘ennemi public numéro un…

Certes, 26 ans après sa sortie, Tonnerre de Feu ressemble plus à un gros téléfilm d’action aux ficelles un poil usées qu’au vrombissant blockbuster écrasant toute concurrence en 1983. Mais purée quel claque à l’époque ! Roy Scheider incarna instantanément à mes yeux l’archétype du « seul contre tous », une force tranquille incassable et je trouvais sa dégaine, son regard, son timbre tout simplement très, très classes. Et je ne vous parle même pas de ce bronzage impeccable, que l’acteur prenait un soin maniaque à peaufiner entre deux prises (j’invente rien, c’est dans le making of du DVD de Tonnerre de feu !)

 

Dans Tonnerre de Feu, Scheider impose une voix, une nonchalance, une autorité, un humour, une classe virile et une probité rassurantes et qui font mouche. On a beau savoir que Frank Murphy est revenu du Vietnam avec un pet au casque, qu’il est sujet à d’inuiétants cauchemars et qu’il contrôle sa santé mentale via un jeu dérisoire avec sa montre à quartz, rien à faire : on est à 100% avec lui quant il s’agit de dégommer en plein ciel ce gros salopard de Malcolm McDowell, alias le colonel Cochran. Peu importe que le scénariste Dan O’Bannon hurle à la trahison de son script initial, où Murphy était un vrai psychopathe aux commandes du Blue Thunder. Le film fonctionne très bien tel quel et Scheider y brille de son charisme suave.

Roy Scheider était un grand acteur mais hélas, comme souvent lorsqu’un comédien s’illustre trop souvent dans le cinéma de genre, tout juste considéré comme un excellent second couteau… et le héros des Dents de la mer/Jaws. Trop jeune pour voir le film au cinéma (j’avais cinq ans en 1976, faut pas pousser !), je l’ai découvert en 1985 sur FR3 (ancêtre de France 3), avec diffusion en carré blanc de rigueur. Nouveau choc. Les Dents de la mer est un chef d’oeuvre sur lequel, pour le coup, le temps n’a pas de prise.

Mon Roy irradiait une fois de plus dans le rôle du shérif Martin Brody, chef de la police de la petite station balnéaire d’Amity aux eaux hantées par un gros squale. Un héros fragile, terrorisé par l’eau à la suite d’un trauma dont le scénario ne nous laissera entrevoir qu’un seul mot (« noyade »…), lâché sèchement par Brody lorsque sa femme tente d’expliquer les racines de sa phobie à l’océanographe Hooper (Richard Dreyfuss, un autre chéri de ces geeks, tiens…). Scheider aurait mérité au moins une nomination à l’Oscar pour Jaws, tant il rend attachant son personnage et sait jouer tout en retenue sur une riche palette émotive.

 

Y a pas à dire : dans Jaws (S. Spielberg), Scheider avait de la gueule.

Témoin cette touchante scène où, dépité par la mort d’un gamin dévoré par le requin, le shérif broie du noir chez lui, tête dans les mains, avant de se prêter à un petit jeu de grimaces muet tes avec son fils de quatre ans, venu en silence s’assoir à côté de lui. Scheider passe en quelques secondes de l’abattement total au réconfort trouvé dans l’amour de son gosse. Grâce au génie de Spielberg, à la musique discrètement émouvante de John Williams et au jeu profondément humain de Scheider, cette courte séquence amuse autant qu’elle serre la gorge. Sans jamais trop en faire.

Le rôle de Brody dans Les Dents de la mer restera jusqu’à sa mort le plus célèbre de Roy Scheider, grâce entre autres à l’immortelle et désopilante réplique « We gonna need a bigger boat » (« Il nous faudrait un plus gros bâteau ») marmonnée par le shérif juste après un petit face à face inattendu avec le requin en pleine mer. Le film sera d’ailleurs l’unique raison pour laquelle les JT français daigneront signaler la disparition du comédien, le 10 février 2008.

Les années 70 furent une période féconde pour la carrière de Roy Scheider. Après des débuts dans la série Z (The Curse of the living corpse en 1964), cet ancien boxeur universitaire finalement séduit par le théâtre apparait sur les radars de la profession après un second rôle marquant dans Klute d’Alan J Pakula (1971) et surtout l’immense French Connection, de William Friedkin (1971). Son interprétation nerveuse et hyper réaliste de Buddy Russo, le partenaire de Jimmy « Popeye » Doyle, lui vaudra une nomination à l’Oscar du meilleur second rôle masculin. En examinant la filmo de Scheider au cours des seventies, que de prestations inoubliables dans des films déterminants ! French connection (1971), Les Dents de la mer (1975), Marathon Man (1976), Le convoi de la peur (1977), Que le spectacle commence (deuxième nomination, cette fois dans un premier rôle – 1979)…

 

Russo et Doyle, un duo de flic plus burné que Tubbs et Crocket (French Connection, de W. Friedkin)

Tourné après Les Dents de la mer, Le convoi de la peur marqua les retrouvailles de Scheider avec William Friedkin en 1977. Remake du Salaire de la peur de Henri-Georges Clouzot, le film devait faire l’événement et parachever le statut de star de Roy, en état de grâce dans la foulée du triomphe astronomique des Dents de la mer. Damned ! Déroutante, noire, impénétrable et massacrée par la critique, l’odyssée métaphysique de Friedkin sortit aux Etats-Unis le même jour que… Star Wars et fut balayée en moins de temps qu’il n’en faut pour dire « four commercial ». L’échec monumental du film cassa net l’élan des carrières respectives de Friedkin et de Scheider qui, lit-on ici et là, en conserva un profond et durable ressentiment pour le film et son réalisateur. Avec la patine des ans, Le Convoi de la peur est aujourd’hui considéré unanimement comme un chef-d’oeuvre mais à l’époque, quel désastre !

Roy Scheider, malgré un ultime sursaut dans le magnifique Que le spectacle commence/All that jazz de Bob Fosse (1979), ne parvint hélas pas à s’imposer comme l’acteur de tout premier rang qu’il aurait dût être, à l’instar d’un Robert de Niro ou Al Pacino.

Les années 80, marquées pour lui par Tonnerre de Feu et 2010 (la suite très honorable de 2001, en 1984, vous me suivez ?), furent celles de sa banalisation en tant qu’acteur charismatique de films musclés. Un physique au rasoir, version plus élégante et décontractée d’un Lance Henricksen, taillé pour jouer les hommes d’action, comme dans les thrillers Paiement cash (1986) et Cohen et Tate (1989). A mesure que les printemps défilèrent, mon espoir adolescent de revoir mon idole dans un rôle digne de sa trempe se désintégra peu à peu, hormis quelques apparitions réjouissantes dans Le Festin nu de Cronenberg (1991), Romeo is bleeding (1994) de Peter Medak ou L’Idéaliste, de Coppola (1998). Oublions l’atroce série Seaquest produite par l’ami Spielberg (1992) instantanément ringarde dans sa tentative de Star Trek meets Abyss et heureusement rapidement interrompue.

Un total contre emploi dans All that jazz (B. Fosse) : nouvel échec cuisant pour Scheider après Sorcerer mais une seconde nomination à l’Oscar.

 

Roy Scheider incarne le Dr Heywood Floyd dans cette suite casse-gueule mais très correcte de 2001

Mon ultime sursaut Scheiderien fut provoqué en 2002 lorsque, dans une poignée d’épisodes de la série New York 911, l’acteur vieillissant (70 ans, quand même…)réussissait à nous épater encore dans la peau du mafieux russe intimidant Fyodor Chevchenko. Toujours ce jeu à cheval entre décontraction et soudaine gravité… Je me souviens du grand plaisir ressenti à la vision des scènes de Roy, sacré vieille carne qui n’avait certainement pas dit son dernier mot.Je rêvais pour lui d’un come back, un rôle en or inattendu que lui aurait confié un petit génie de la caméra ou un vétéran avisé, une ultime chance pour que le monde se souvienne quel acteur de grande classe était Roy Scheider. Une ovation aux Oscars, un discours bouleversant statuette à la main, une revanche jouissive et une justice en ce bas monde pour un artiste jamais reconnu à sa juste valeur. La Faucheuse, par le truchement de cette saloperie de crabe, ne lui en a pas laissé le temps. Et lasalope aemporté mon héros d’enfance.

Il est mort sans avoir pu finir une scène cruciale sur son dernier film : le thriller dramatique Iron Cross, du britannique Joshua Newton. L’histoire d’un flic retraité de New York (joué par Scheider) dont la famille fut massacrée en Pologne durant la guerre et qui rend visite à son fils à Nuremberg, avec lequel il va fomenter une vengeance.Je ne sais pas si le film sortira en salles cette année ou directement en vidéo. J’ai lu qu’avec l’accord de sa veuve, le réalisateur a complété la scène manquante de Scheider via des images de synthèse.

Il est permis d’espérer que l’ultime rôle en or de Roy Scheider soit celui là. A voir… Mais que le film déçoive ou pas, Scheider aura marqué à jamais les mémoires et les coeurs des vieux geeks. Il me manque et je lui souhaite que le soleil brille au paradis des acteurs classieux, durs à cuire et bronzés !

End of transmission…
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