Horror Flashback: Les Griffes de la nuit (1985)

Horror Flashback: Les Griffes de la nuit (1985)

« Le Martien ne connait pas la peur », c’est vrai, mais « le Martien aime la contradiction », c’est vrai aussi. Alors pour cette semaine dédiée à Halloween, une partie de la rédaction du Daily Mars va vous partager ses plus grands frissons cinématographiques. Cinq trouilles sur cinq jours (nous eûmes pu faire six, pour le jeu de mots de circonstance, mais nous aimons la contradiction, je vous l’ai dit. Faut suivre, hein). Aujourd’hui, c’est au tour du grand Ray Fernandez, au patronyme de serial killer, de nous confier un de ses frissons d’adolescence. En joie.

Tout a commencé par une émission de télé consacrée au glorieux Festival du film fantastique d’Avoriaz, diffusée un matin de janvier 85 sur FR3. En ces temps primitifs, hormis la récente Canal+ à laquelle je n’avais pas accès, les programmes matinaux étaient quasi inexistants. D’ailleurs à 13 ans j’aurais dû être en classe mais je m’étais fait porter pâle, ce qui rendait le petit écran encore plus merveilleux. Cette émission sur Avoriaz, donc, comportait une visite de la station savoyarde, des interviews des membres du jury (De Niro, Guy Béart…) et des extraits des films en compétition. Terminator, Razorback, Horror Kid (aka Children of the Corn), La Belle et l’ordinateur (aka Electric Dreams) et d’autres encore. Le pire semblait côtoyer le meilleur, tout faisait envie.

Nancy (Heather Langenkamp)

Un extrait me frappe tout particulièrement. Il montre une jeune fille qui somnole dans sa baignoire. Sortant de l’eau, une main aux doigts prolongés par des lames se dresse entre ses cuisses, prête à l’éventrer. On frappe à la porte de la salle de bains, la fille se réveille, la main replonge dans l’eau et disparait. Puis la fille s’endort vraiment. Et la main aux griffes d’acier ressort de l’eau. Et là, j’ai peur. Je suis secoué par l’efficacité de cette ironie dramatique, sans bien sûr mettre de nom sur le phénomène, simplement conscient d’un danger que le personnage, la future victime, ignore.

Un, deux, Freddy te coupera en deux

Scénario de la peur, promesse de suspense, fille nue dans baignoire… les raisons d’aller voir Les Griffes de la nuit s’imposent à moi comme autant d’évidences. Je me mets dès lors à guetter la sortie du film de Wes Craven, un nom que j’ai déjà vu circuler dans mes magazines préférés, accolé à des titres aussi excitants que La Dernière maison sur la gauche ou La Colline a des yeux. A ce propos il me faut d’urgence un magnétoscope, mais mes parents ne veulent rien entendre. Trop cher, inutile, on regarde assez la télé comme ça, etc. Décidément les parents ont tout faux ! M’en fous, je bosserai, j’économiserai et je m’achèterai un scope si je veux, je suis plus un gosse, merde ! Pour preuve je n’ai plus besoin de recourir à la technique du changement de salles en tapinois dans le cas des films interdits aux moins de 13 ans, comme j’avais dû le faire pour Creepshow. Et s’il m’arrivera encore de me prêter à ce petit jeu quelques mois plus tard lors de la sortie des Jours et les nuits de China Blue, ce sera cette fois pour braver l’interdiction aux moins de 18 ans infligée au film de Ken Russell. Je vous en reparlerai dans un article encore plus narcissique que celui-ci dès que le Daily Mars ouvrira une rubrique “hard-on flashbacks”.

Trois, quatre, rentre chez toi quatre à quatre

Au fronton du Star, qui vient de vaillamment ouvrir ses portes au moment où les salles alsaciennes tombent comme des mouches, l’affiche des Griffes de la nuit est prometteuse : trois lames de métal déchirent le ciel nocturne et s’abattent sur les rues d’une paisible small town. Bon, comme d’hab c’est une VF. A Strasbourg en 1985, en dehors de l’art et essai, il est très difficile de voir des films en version originale. Pas grave, et d’ailleurs encore aujourd’hui Les Griffes de la nuit est de ces films, comme Re-Animator ou Le Retour des morts-vivants, que je préfère revoir en version française. En attendant, il n’y a pas grand monde dans la salle. Voilà les premières images, le générique de début. Une fille en chemise de nuit, différente de celle dans la baignoire mais qui me plait bien aussi, erre dans les couloirs d’une usine désaffectée. Elle croise un mouton. L’air est épais, on entend des bruits métalliques, comme si on forgeait quelque chose. Un type louche travaille dans la chaufferie. Il fabrique un gant avec des lames de métal. Il a vraiment une sale tête, porte un chapeau moche et un pull vert et rouge dégueulasse. Il enfile son gant et se met à poursuivre la fille… Ça a l’air pas mal mais je me suis peut-être un peu emballé. On voit tout de suite que c’est un rêve sinon pourquoi la fille serait-elle en chemise de nuit et, surtout, qu’est-ce qu’un mouton foutrait là ? Effectivement la fille en question, Tina, se réveille. Elle a l’air bien flippée quand même. Le plan est fort, très proche mais très ample. La suite du film également. Il y a de beaux moments de flottement comme ces gamines qui jouent à la corde à sauter, en marmonnant ou plutôt psalmodiant une étrange comptine. De l’humour aussi lorsque Glen téléphone à sa mère en lui faisant croire qu’il dort chez sa tante alors qu’il est avec Nancy, sa copine. Je reconnais ça et là certains principes de ce qu’on nomme alors le teenage movie. Comme ce film qui va bientôt sortir, Breakfast Club. Il faudra aussi que j’aille le voir celui-là.

Tina (Amanda Wyss) et Rod (Nick Corri)

Cinq, six, n’oublie pas ton crucifix

Le choc se produit peu après, avec la mort de Tina. Réveillée par le bruit d’un petit caillou lancé contre la fenêtre de sa chambre, comme si quelqu’un cherchait à attirer son attention, Tina s’approche et regarde dehors. Nouveau petit caillou, qui cette fois entame le verre de la fenêtre. Sursaut de Tina. Je commence à être un peu tendu, même si Tina est à l’évidence en train de rêver. Mais dans la réalité, c’est pire. Tina est déchiquetée par le sadique aux griffes d’acier resté du côté du rêve. Elle est trainée le long des murs et jusqu’au plafond, ballotée comme une poupée entre les mâchoires d’un chien enragé. La séquence me paraît très longue, Tina projette des litres de sang à travers la pièce puis finit par retomber sur son lit en éclaboussant le visage de Rod, son petit ami, qui n’a rien pu faire et n’a rien compris. Pour finir, son corps en charpie glisse mollement le long du lit et s’échoue sur le sol. A ce moment-là, je ne sais pas que je viens de voir un plan devenu rare à moins de posséder une VHS d’époque, un plan aujourd’hui censuré du corps de Tina rendu comme une véritable épave. La rubrique Mad Cut du numéro 255 de Mad Movies a récemment fait le point sur le sujet. Ayant revu le film depuis, la nuance ne me paraît pas fondamentale. Mais en 1985 la scène me bouleverse. La suite du film est un pur bonheur. Les séquences d’anthologie se succèdent : le mur élastique, la salle de classe et la lecture d’Hamlet, la pendaison de Rod, le téléphone avec la langue et, peut-être la pire de toute, le geyser Johnny Depp dans son premier rôle ciné. Jusqu’au sang qui goutte du plafond, suintant de la pièce du dessus. Que dit le médecin-légiste ? Rien, il est en train de vomir. Humour.

Glen (Johnny Depp dans son premier rôle au cinéma.)

Sept, huit, et surtout ne dors pas la nuit

Sur le moment je me rends bien compte que Les Griffes de la nuit est imparfait, notamment lorsqu’il faut en finir (avec le film, pas avec cet article). Est-ce parce qu’en cette même année 85 MacGyver commence à frimer à la télé que Nancy se pique de fabriquer en un temps record cinq pièges mortels avec un chewing-gum et deux épingles à nourrice ? Ça c’est du grand n’importe quoi, on croit rêver ! Mais non, on ne rêve plus. Freddy a bel et bien traversé le miroir dans cette fin qui flassouille pas mal avec son côté fourre-tout et son épilogue que l’on jugera, selon les fins alternatives vues depuis, au mieux rigolo, au pire opportuniste. Dans la salle j’attends évidemment la fin du générique avant de sortir, obligé de me taper l’intégralité d’une chanson atroce qui hurle “It’s just a nightmare, just a dream, a dream…” Des paroles qui résument parfaitement le programme du film. A l’exception des deux ou trois fois où Nancy s’endort volontairement et qu’un fondu au noir l’aide à passer dans le monde des rêves, chaque transition vers le sommeil est accidentelle et ne se perçoit qu’avec l’avènement progressif d’indices révélateurs, comme dans cette scène à l’école où Nancy se met à suivre le cadavre de Tina dans sa housse mortuaire et croise une élève qui porte un pull vert et rouge. Puis qui montre ses griffes. A la différence des futures sequels, toute la terreur que m’inspire alors A Nightmare on Elm Street est bien dans cette question de la perméabilité entre le rêve et la réalité, pas dans le guignol au chapeau mou et aux griffes d’acier.

Les parents ont toujours tout faux !
(Ronee Blakley, John Saxon et Heather Langenkamp)

Neuf, dix, il est caché sous ton lit.

En sortant du cinéma je me sens intimement concerné par le film, sans clairement savoir pourquoi. Nancy et Glen doivent absolument rester éveillés, c’est une question de survie. Et quel est leur principal obstacle ? Les parents bien sûr, qui sont en dessous de tout. La mère de Nancy cherche à la faire dormir par n’importe quel moyen, et son flic de père est incapable de lui venir en aide. Les parents de Glen, eux, parce qu’ils débranchent le téléphone, sont directement responsables de la mort de leur fils dont ils n’ont plus qu’à éponger les restes. Et tous les parents ordinaires de la très ordinaire Elm Street sont responsables d’avoir lynché un homme. Fred Krueger était un monstre, la justice a certes failli, mais ils ont commis l’irréparable et ce sont leurs enfants qui paient. Décidément, les parents ont toujours tout faux !

A Nightmare on Elm Street

1984. 1h30. Sortie française le 06 mars 1985.

Réalisé par Wes Craven.

Avec Heather Langenkamp, Johnny Depp, Amanda Wyss, Nick Corri, Ronee Blakley, John Saxon, Robert Englund…

 

Partager