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Les Hommes de paille : psycho killer, qu’est-ce que c’est ?

Les Hommes de paille : psycho killer, qu’est-ce que c’est ?

Note de l'auteur

Pas facile d’ajouter une pierre à la cathédrale boursouflée du serial killer en littérature. Michael Marshall y parvient néanmoins, dans un roman efficace au style davantage maîtrisé que la choralité.

L’histoire : Palmerston, Pennsylvanie, le 30 octobre 1991. Deux hommes, armés de fusils semi-automatiques, abattent 68 personnes. Avant de prendre la fuite, ils écrivent en lettres de sang : « Les Hommes de paille ». Onze ans plus tard, à Santa Monica (Californie), une adolescente est kidnappée. Le tueur en série que le FBI a surnommé l’Homme Debout a encore frappé. Dyesburg, Montana. Les parents de Ward Hopkins trouvent la mort dans un accident de voiture. Derrière eux, ils laissent pour seul message : « Nous ne sommes pas morts. » Trois faits divers, trois énigmes isolées qui annoncent une longue traque pour un héros improbable, jusqu’à la terrifiante confrontation avec les Hommes de paille.

Mon avis : Les Hommes de paille est le premier roman publié par Michael Marshall sous son nom raccourci. En 2001, l’auteur britannique affichait déjà trois romans publiés, relevant du fantastique ou de la SF, sous son nom complet de Michael Marshall Smith. The Straw Men était alors son premier thriller contemporain.

Ce qui n’a pas empêché l’infatigable blurbeur Stephen King de lâcher sa petite phrase qui orne dignement les couvertures aux States et les 4e de couv’ chez nous, gratifiant ces Hommes de paille d’un renversant « hors norme, terrifiant… un véritable chef-d’œuvre ». À la fois trompeur, survendeur et banal. Beau boulot, le King. Comme toujours (voir Fog pour se convaincre de ne plus suivre les avis du Roi de l’horreur… sans oublier son appréciation (somme toute tiède) de la récente série frenchie Marianne). Voici le blurb dans sa totalité :

“Just when you think there’s nothing new under the sun in the world of the suspense novel, along comes one hell of a nasty spider called The Straw Men. It’s brilliantly written and scary as hell — a masterpiece.”

Michael Marshall est d’un autre gabarit que James Herbert, cependant. Et c’est heureux. Il faut dire aussi que la période n’est plus la même : Herbert a lâché son brouillard mortel sur l’Angleterre des années 70, quand Marshall disperse ses tueurs sur l’Amérique du début des années 2000. On sent néanmoins, dans le second, un vrai talent d’écrivain qui échappe largement au premier. Et qui bénéficie largement d’une excellente traduction signée Jean-Pascal Bernard.

Un style qui ne se place jamais en travers de l’avancée narrative, mais qui procède par petites touches, précisément comme il faut. Durant l’enterrement des parents de Ward Hopkins : « Mary se tenait à mon côté, sa chevelure blanche ramenée en un chignon austère, les rides de son visage lissées par le froid. » Devant la maison de ses parents : « Pas de journal sur le perron. Davids avait dû résilier l’abonnement. À juste titre, sauf qu’ainsi la maison paraissait déjà couverte d’un drap. » À propos des objets dans ladite maison : « Les vendre et conserver la recette, ou la reverser à une bonne cause ? Ou bien vivre parmi tous ces objets, en sachant que je n’aurais jamais à leurs yeux qu’un regard de seconde main ? »

La narration éclatée joue aussi sur la personne : première personne pour le fil “Ward Hopkins”, troisième personne pour les passages sur Sarah Becker kidnappée et séquestrée, ainsi que pour John Zandt et Nina Baynam qui la recherchent. La dimension chorale n’est pas la mieux maîtrisée dans ce roman, même si la succession de première et troisième personnes ajoute vraiment de la clarté et de l’énergie au récit. Les passages subjectifs de Sarah Becker, en particulier, n’ajoutent absolument rien au livre ; au contraire, plutôt banals et statiques, ils ont tendance à ralentir le moteur, à court-circuiter l’histoire, quand il faudrait l’accélérer.

Le romancier s’appuie néanmoins sur une idée plutôt originale, ajoutant sa petite pierre à la cathédrale déjà largement boursouflée du serial killer (voir à ce sujet notre chronique de la série Mindhunter saison 2, et la discussion à la fin dudit article). Aux yeux de John Zandt, ex-CIA :

« Les serial killers ne ressemblent pas aux portraits flamboyants que dresse d’eux le cinéma : des génies charmeurs, pétris de cruauté, les adeptes charismatiques d’un art sanglant. Ils doivent davantage à l’alcoolisme ou à la folie légère. Impossible à approcher ou à raisonner, reclus du monde dans une vision indicible, inaccessible à ceux qui ne la partagent pas. On en trouve de toutes formes et de toutes sortes. Certains sont des monstres, d’autres des individus tout à fait corrects – n’était, bien entendu, leur propension à tuer des innocents et à détruire la vie des êtres qui les ont aimés. »

Quant au fait de savoir s’il reste beaucoup de tueurs en série en activité, le même Zandt a une réponse claire :

« Chaque année, des centaines de personnes meurent entre les mains de ces types-là. Des centaines, pour ne pas dire plus. On ne les coince pratiquement jamais. On fait tout un foin quand on en prend un, comme si on avait rentré le tigre dans sa cage. Mais ce n’est pas le cas. Il en naît un tous les mois. Les rares que l’on attrape sont malchanceux, ou idiots, ou parvenus au stade où ils commencent à faire des erreurs. L’immense majorité passe entre les gouttes. Ces gens-là ne sont pas des aberrations. Ils incarnent une facette de ce que nous sommes. C’est toujours la même histoire. La survie des plus forts. Des plus malins. »

Michael Marshall Smith

Dans la discussion prolongeant le papier sur Mindhunter, je cite notamment un article de The Atlantic qui explore de façon assez succincte les raisons de la quasi-disparition des serial killers de l’actualité. Parmi les explications invoquées : une expertise accrue dans le chef des tueurs en série, qui auraient étudié leurs prédécesseurs et appris de leurs erreurs. Michael Marshall, dans son roman de 2001, part déjà de ce principe pour développer sa vision des serial killers. Je n’en dirai pas plus pour ne rien divulgâcher. Mais l’auteur britannique a bossé son sujet, ça se voit.

Ce roman est une plongée dans une certaine psyché, non celle des tueurs en série à proprement parler, mais celle de ceux qui les poursuivent… et de ceux qui permettent leurs crimes, en l’occurrence. Où l’on voit qu’un système est à l’œuvre, qui installe les conditions pour que de telles atrocités soient commises dans la plus parfaite impunité. Métaphore, sans doute, de notre société qui fabrique ses propres monstres.

Ce roman est aussi une œuvre de ténèbres, l’expression du désespoir (non synonyme de laisser-faire, malgré tout), une tragédie à l’échelle de l’humanité. L’une de celles qui évoquent forcément la citation archirabâchée de Nietzsche sur l’abîme et le regard…

« Certains aspects du comportement humain étaient inéluctables, mais ceci ne l’était assurément pas. Ou c’eût été admettre que nous ne possédions aucune limite. Le fait que nous soyons doués pour l’art n’autorisait pas à qualifier ce spectacle-ci de simple aberration ; à ranger sous la barrière “humain” ce que nous admirions, et le reste dans la catégorie “monstrueux”. Les deux étaient l’œuvre des mêmes mains. L’intelligence n’endiguait pas la barbarie, elle la perfectionnait. En tant qu’espèce nous en étions totalement responsables, et chacun portait en lui son frère des ténèbres. »

On pardonnera à Marshall un twist final un tantinet ridicule, une fin docte et quelques passages de type “cheminement mental” un poil longuets. Reste un thriller mâtiné de “familles qui cachent bien leurs secrets”, comme un Twin Peaks hard-boiled. Cerise sur le gâteau : c’est une notion d’architecture à la Frank Lloyd Wright qui lance le héros sur la piste de la solution.

Les Hommes de paille
Écrit par
Michael Marshall
Édité par Bragelonne

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