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Les meilleures B.O. des pires films (5/10) : Damnation Alley de Jerry Goldsmith

Les meilleures B.O. des pires films (5/10) : Damnation Alley de Jerry Goldsmith

« Les cinéphiles mélomanes le savent mieux que tout le monde : l’avantage des pires nanars, c’est qu’ils peuvent, parfois, offrir paradoxalement des compositions d’un souffle et d’une force inversement proportionnels à leur crasse médiocrité artistique. Sheppard a sélectionné 10 B.O. du genre dont la beauté fait d’autant plus amèrement regretter la pauvreté des films qu’elles accompagnent. Deux semaines durant, du lundi au vendredi, Sheppard rendra ainsi un vibrant hommage à l’un de ces trésors discographiques, à redécouvrir séance tenante à défaut de réhabiliter les purges correspondantes. Bonne lecture et bonne écoute ! »
Damnation Alley de Jerry Goldsmith

Si la longue et prolifique carrière de Jerry Goldsmith est jalonnée par une collection impressionnante de chef d’œuvres, nombreux sont aussi les bouses ou les films juste pas terribles. C’est normal. Quand on a composé quelque chose comme 250 B.O. en 48 ans, on est fatalement amené à tomber un jour où l’autre du côté obscur du nanar. Mais, alors que la plupart des excellentes B.O. dont je vous ai parlé jusqu’ici n’a finalement eu que peu d’incidence sur la piètre qualité du film, celles de Goldsmith peuvent parvenir à relever d’une façon inattendue la pire des merdes. Il est l’exemple parfait de ce qu’une musique peut apporter à un film et comment une partition peut radicalement changer la perception d’une scène.

Damnation Alley (Les survivants de la fin du monde) est sorti le 14 juin 1978 en France. Je devais donc avoir 7 ans la première fois que je l’ai vu. Mis à part quelques images, dont celles d’un camion futuriste qui parcourt des paysages arides et surtout celle d’un squelette ou d’un homme s’étant fait bouffer tout cru par des insectes, j’avais, avec le temps, totalement occulté le reste. Il m’était impossible de mettre un nom sur ces images, ce n’était qu’un souvenir lointain perdu dans les limbes de ma mémoire défaillante.

 Jusqu’à ce que je tombe sur le merveilleux coffret Jerry Goldsmith at 20th Century Fox. Si certains films représentés ici étaient parfaitement connus, d’autres en revanche tenaient du mystère total. Dont cet étrange Damnation Alley, de Jack Smight qui ouvre le 6ème disque. Forcément désireux d’en savoir plus, je fais une recherche, et là paf ! Je tombe sur l’affiche avec le fameux camion en plein milieu. Nom de Marcel Proust, j’ai retrouvé ma madeleine ! Forcément, le truc avait l’air tout de même passablement mauvais et donc je n’ai pas poussé mes recherches plus avant. Je pouvais enfin mettre un nom sur ces images que j’avais trimballées pendant plus de 30 ans, ça me suffisait. J’étais celui qui avait vu Les survivants de la fin du monde à 7 ans en salle et j’aime autant vous dire que ça en impose sévère dans les soirées mondaines.

Damnation Alley est un score charnière entre l’ancien Jerry, celui de Planet of The Apes pour les percussions, ou de Logan’s Run pour les synthés, et le nouveau Goldsmith, celui d’Alien ou d’Outland. Le compositeur avait profité de ce que le film soit présenté dans un nouveau format sonore, le Sound 360, pour explorer de nouveaux territoires. Ces expérimentations serviront de bases à ses futurs travaux comme The Omen II, lui aussi présenté en Sound 360. Ainsi, on retrouve cette attirance typique pour les effets stéréophoniques, ou les panoramiques totaux (droite et gauche) qui deviendront quelques années plus tard l’une de ses marques de fabrique.

Il y a aussi cet hommage quasi constant à Miklós Rózsa dont le score du Spellbound d’Alfred Hitchcock (La Maison du docteur Edwardes) poussa le compositeur à travailler pour le cinéma. Cette influence majeure est ici flagrante sur les plans d’expositions du monde post apocalyptique de Damnation Alley. Mais s’il est un morceau qui montre pleinement l’évolution vers le futur Goldsmith, c’est bien le fantastique Cockroach Attack.

À bien des niveaux, ce morceau peut apparaître comme une matrice, une démo de la fameuse « chase music » (ou « musique de poursuite ») à la Goldsmith. Ce style si particulier dont la tension extrême dépasse celle du film et qui connaîtra son avènement avec Alien et l’incontournable Hot Water tiré du score d’Outland. On retrouve cette sensation de course frénétique, où l’auditeur est pris à la gorge par un suspense qui semble insoutenable et qui le laisse dans un état d’essoufflement improbable. Personne ne savait mieux jouer sur ces sentiments que Jerry Goldsmith.

Pour le bien de cette chronique et avec une totale abnégation envers mes souvenirs d’enfance, j’ai revu Damnation Alley. L’expérience fut moins douloureuse que prévu. Je ne suis pas tombé sur le nanar innommable auquel je m’attendais (enfin si, mais non), mais plutôt sur un film tout droit venu d’une époque révolue. S’il était sorti 15 ou 20 ans avant, ce serait sans doute devenu un classique et la musique de Goldsmith aurait été pour le coup révolutionnaire. Car Damnation Alley a tout du film de SF à l’ancienne, avec des personnages monolithiques qui vivent une aventure pleine de dangers.

Seulement voilà, alors que la Fox avait tout misé sur le succès du film de Jack Smight, en décalant même la sortie de 10 mois pour lui permettre d’être techniquement le meilleur possible, elle décida de programmer son autre film de SF pour le coup un peu en avance. Cet autre film allait projeter l’ensemble de l’industrie du cinéma vers l’avenir, balayant tout sur son passage et renvoyant toutes les productions du même type à l’âge de pierre. Ce film, c’était évidemment Star Wars de George Lucas. Damnation Alley fut lui sacrifié sur l’autel du progrès et s’il n’est pas tombé définitivement dans l’oubliette à nanars, c’est en grande partie grâce à la musique de Jerry Goldsmith.

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