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« Les nuits du Boudayin » : cyberpunk en terre d’Islam

« Les nuits du Boudayin » : cyberpunk en terre d’Islam

Note de l'auteur

C1-boudayin-BD-716x1024L’histoire : Marîd Audran est un voleur à la petite semaine. Il n’a pas beaucoup d’ambition, à part gagner de quoi se payer à boire, coucher avec quelques femmes (des sexchangistes, parce qu’il a toujours eu du mal avec celles d’origine), et être libre. Puis un jour, des personnes se font tuées dans le Boudayin, des amis d’Audran. Il décide d’aider à l’enquête. Oui mais, à commencer à négocier avec le diable (ici « Papa », Friedlander Bey, le parrain du Boudayin), même pour une bonne cause, on peut se retrouver à lui vendre son âme.

Mon avis : Un ouvrage de toute beauté. Mnémos vous propose la trilogie des aventures de Marîd Audran, de son évolution dans les cercles du crime organisé. Si, certes, les histoires sont proches de celles du polar – meurtres à résoudre, enlèvements, justice à rendre – c’est l’atmosphère que George Alec Effinger a réussi à créer qui est incroyable.

Voilà un monde où des individus peuvent se faire « câbler » le cerveau, s’implanter des connaissances ou des personnalités, comme des jeux vidéo dans un PC. Ou les hommes et les femmes peuvent modifier leur corps à l’envie, ou les drogues permettent de s’acheter une part de bonheur.

GAE-Brown

George Alec Effinger et son Nebula Award. Photo de Charles N. Brown.

Mais surtout, nous voici au Maghreb. Dans un univers où le monde a éclaté en morceaux, où chacun se bat pour créer des royaumes, des républiques, des autocraties, Marîd vit dans le Boudayin. Un quartier clos, mal famé, où sévissent petits malfrats et danseuses orientales, alors que résonnent les chants des muezzins cinq fois par jour. Dans un monde où tout s’est effondré, nous voici dans un étranger mélange entre modernités et traditions, au milieu des sables à la manière d’un Dune, et des cheikh à la Mille et Une nuits . Des bédouins vivent encore archaïquement dans le désert alors que planent des navettes suborbitales. Certains préfèrent les jeans, d’autres les djellabas et ce petit monde se mélange allégrement et avec brio.

Récit écrit à la première personne, nous sommes tout de suite plongés dans la vie du Boudayin, avec ses bars et ses danseuses, ses personnalités et ses anti-héros. Marîd est un personnage attachant car très « normal » : un peu paumé, il apprécie le confort mais ne sait pas où est la limite entre concessions et morale. Un chic type, mais pas Superman. Un homme normal dans les habits duquel nous pouvons nous glisser. Alors, parfois, la fin peut paraître un peu abrupte. Car l’enquête n’est que le prétexte à la découverte de l’univers d’un XXIIIe siècle fantasmé. Un endroit où les autres religions restent respectées, où l’homosexualité n’est jamais jugée. Mais où « les affaires sont les affaires ». Bienvenue dans un monde en nuance de noir et de gris, où la place n’est pas au jugement, alors que Marîd monte petit à petit dans les sphères sombres de l’économie parallèle. Et où il change petit à petit, et nous avec.

Ouvrage écrit entre 1987 et 1991, George Alec Effinger est fortement en avance sur son temps. Si certaines technologies peuvent sembler obsolètes, d’autres sont réellement et simplement géniales. Ainsi les papies, qui permet à celui qui se l’embrochent de gagner une capacité, de parler arabe ou chinois, ou les mamies qui donnent accès à la personnalité de gens connus (Honey Pilar, star du X) ou fictifs, comme James Bond.

Couverture de la version anglaise.

Couverture de la version anglaise.

L’édition de Mnémos ajoute aussi huit nouvelles de l’auteur sur le Boudayin. Certaines ont encore pour personnage principal Marîd, d’autres mettent l’accent sur différents personnages, pour explorer un peu plus le monde proposé par George Alec Effinger. Un grand coup de cœur pour Le chat de Schrödinger qui montre la myriade de conséquences que peut avoir un choix. L’histoire, publiée en 1988, a d’ailleurs reçu les prix Hugo et Nebula. Si des nouvelles peuvent sembler très courtes ou abruptes, c’est qu’il s’agit des deux premiers chapitres d’un quatrième livre des aventures de Marîd Audran, livre inachevé suite au décès soudain de l’auteur en 2002, à l’âge de 55 ans (la nouvelle C’est la fête pour Marîd en était le premier chapitre). Pour autant chacune des histoires peut se lire séparément, et possède sa propre fin.

Si vous aimez : Dune sans le côté prophétie, les romans d’atmosphère, les anticipations, les récits orientaux. Mais aussi Scarface ou Le Parrain, bref, les bonnes histoires de mafia. Le cyberpunk, quoi.

Autour du livre : L’auteur s’est inspiré de la Nouvelle-Orléans, plus particulièrement du Vieux carré français et ses travestis, pour son Boudayin, et a transformé la moiteur de la Louisiane pour la chaleur étouffante du désert. Il cite régulièrement le Coran dans son livre et utilise des expressions arabes, ce qui rend crédible son roman, et non pas exotique. Il n’émet jamais aucun jugement, présentant la place de la religion dans la société du Boudayin comme celle de n’importe quelle religion majoritaire dans un pays.

Illustration d'une extension du jeu de rôle Cyberpunk 2020, sortie en 1992, inspiré du premier livre des aventures de Marîd Audran.

Illustration d’une extension du jeu de rôle Cyberpunk 2020, sortie en 1992, inspiré du premier livre des aventures de Marîd Audran.

Extrait : « Je choisis dans mon casier un mamie de productivité et l’enfichai sur ma prise postérieure. L’implant arrière fonctionne comme celui de n’importe qui. Il me permet de brancher un mamie et six papies.La prise antérieure, toutefois, fait modestement ma fierté : c’est celle qui est raccordée à mon hypothalamus et me permet d’utiliser mes papies spéciaux. Autant que je sache, personne n’a encore reçu un second implant. Je ne suis pas mécontent de n’avoir pas su que Friedlander bey avait demandé à mes médecins de tenter sur moi quelque chose d’expérimental et de follement dangereux. Je suppose qu’il ne voulait pas que je m’inquiète. Toutefois, maintenant que la partie terrifiante de l’opération était passée, je n’étais pas mécontent de l’avoir subie. Cela me rendait socialement plus productif et tout ça.

Quand j’avais un travail de police chiant à accomplir, ce qui arrivait quasiment tous les jours, je m’embrochais un mamie orange que m’avait donné Hadjar. Il portait une étiquette précisant qu’il avait été fabriqué en Helvétie. Je suppose que les Suisses appréciaient tout particulièrement l’efficacité. Leur mamie pouvait instantanément faire de l’individu le plus actif, le plus inspiré, un vrai tâcheron. Pas le crétin fini, comme c’était le cas avec la puce d’abruti du demi-Hadj, mais plutôt un travailler stupide, pas assez conscient pour se laisser distraire avant que tout le boulot ne soit empilé dans la corbeille SORTIE. Il s’agit là du plus grand progrès dans le travail de bureau depuis l’instauration de la pause-café. »

Sortie : janvier 2015, éditions Mnémos, 777 pages . 30 €.

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