Les Rats dans les murs : La descente aux tombeaux

Les Rats dans les murs : La descente aux tombeaux

Note de l'auteur

Comment (re)publier Lovecraft aujourd’hui ? Belle réponse d’Armel Gaulme qui illustre Les Rats dans les murs dans la collection “Les Carnets Lovecraft” chez Bragelonne.

Mon avis : Après Dagon et La Cité sans nom, Armel Gaulme illustre donc ces Rats dans les murs d’Howard Phillips Lovecraft. Une nouvelle rédigée en 1923 et publiée un an plus tard dans Weird Tales. Une histoire somme toute classique de retour au bercail, aux racines empoisonnées d’une famille dont on ne sait plus rien ou presque.

Classique ? Certes, notamment chez HPL lui-même – il suffit de penser à l’un de ses opus magna, L’Affaire Charles Dexter Ward, longue nouvelle écrite en 1927 mais publiée en mode posthume. Si on dépasse l’avant-plan assez traditionnel, cependant, on découvre une architecture narrative extrêmement solide, et une profondeur de propos assez étourdissante. Une richesse soulignée avec art par Armel Gaulme.

Prenez la « fausse » page-titre du dessinateur, avec ce château/crâne. L’artiste annonce d’emblée la couleur de l’écrivain : une fusion du lieu et de ses habitants, de l’architecture extérieure et organique, du bâtiment et du corps, et in fine, de deux destinées terrifiantes. Un espace et, partant, une famille et un héritier qui ne suscitent que la haine et la peur des villageois d’Anchester, le village le plus proche.

Voyez aussi le fils du narrateur, revenu de la guerre « mutilé et invalide » aux États-Unis (où un ancêtre dudit narrateur s’est installé après avoir dézingué la majeure partie de la maisonnée). Un fils qui meurt très tôt, trop jeune… et un décès qui sera le moteur de la réinstallation de son père au prieuré d’Exham. C’est la déchéance du corps, et l’arrêt de toute fonction organique, qui pousse ce père à retrouver ses racines. Littéralement, le dernier des de La Poer (nom né lui-même de la fusion de deux auteurs fétiches de Lovecraft, Edgar Allan Poe et Walter de la Mare) a disparu ; c’est l’avant-dernier qui revient au pays. L’anomalie est bien présente. Et le dernier corps familial refusionne avec les pierres antiques d’une demeure maudite.

En 1921, endeuillé et sans but, m’étant retiré de l’industrie alors que je n’étais déjà plus jeune, je décidai, pour les années qui me restaient, de m’occuper de ma nouvelle propriété. En décembre, je me rendis à Anchester où je fus reçu par le capitaine Norrys, aimable jeune homme grassouillet qui avait une haute opinion de mon fils. Il m’aida à rassembler plans et anecdotes pour me guider dans la future restauration. Voir le prieuré lui-même ne me procura aucune émotion ; ce n’était qu’un fouillis branlant de ruines médiévales couvertes de lichen, fouillis constellé de nids de corbeau et dangereusement perché au bord d’un précipice. Il ne restait ni planchers, ni cloisons ; juste les murs de pierre des tours indépendantes. »

Ce motif de la « maison étrange au bord de la falaise » se retrouve ailleurs chez Lovecraft comme chez de nombreux autres auteurs. On en retrouve un avatar passionnant dans la série Rork d’Andreas, avec toute une réflexion autour du temps qui passe (et parfois s’accélère) et du récit qui se construit dans et hors de la page.

C’est aussi tout l’intérêt du trait d’Armel Gaulme de ne pas se contenter de nous « faire voir » les lieux et (plus rarement) les personnes : il réinterprète, influence la lecture (la dissection/transformation du rat), et joue comme un dessinateur d’architecture venu réaliser des croquis d’une bâtisse avant sa rénovation. Avec ce petit côté « retour d’Égypte » qui accentue la dimension atemporelle – ou bien trop temporelle, selon le point de vue.

Le narrateur se donne certaines chances d’anéantir l’atavisme familial, puisqu’il opte pour un « bâtiment refait à neuf à l’exception des murs extérieurs » et s’entoure d’un « personnel équilibré ». Mais on réalise vite son erreur : il aurait fallu tout abattre voire, mieux encore, tout faire exploser… Car la nouveauté de l’intérieur ne le protègera aucunement des « rats dans les murs ». Ni de ce qu’il trouvera en descendant, toujours descendant. Un motif de la « descente dans les strates du temps » qui se retrouve tout aussi régulièrement dans le corpus lovecraftien.

On se demande toujours comment (re)publier Lovecraft sans se répéter. Ces petits volumes de la collection “Les Carnets Lovecraft” répondent à la question : ils complètent harmonieusement une bibliothèque consacrée au génie de Providence.

Les Carnets Lovecraft : Les Rats dans les murs
Écrit par
Howard Phillips Lovecraft
Illustré par Armel Gaulme
Traduit par Arnaud Demaegd
Édité par Bragelonne

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