Les séries mésestimées : Blue Bloods (2010/…)

Les séries mésestimées : Blue Bloods (2010/…)

Blue Bloods est victime de son genre. La série policière. Diffusée, rediffusée, re-rediffusée… elle sature les antennes.

Elle est aussi victime de la réputation de son diffuseur américain : CBS, le network des Experts, Esprits Criminels et autres Mentalisto-Hawaïfivo-Unforgettable. Bref une chaîne qui propose de la série policière au mètre.

De son pilote aussi. De loin le plus mauvais épisode de la série. Qui n’a pas aidé à installer une réputation positive à son arrivée en France sur M6.

Blue Bloods est une série mésestimée. Plus ambitieuse que son genre. Moins policière qu’elle ne parait. Plus complexe. Moins primaire. Plus chaleureuse aussi.

Une série policière à l’ancienne. Revenons quelques instants sur ceux qui ont fait, ou qui font encore, Blue Bloods.

La série a été créée par Robin Green et Mitchell Burgess, deux anciens camarades de route de David « Soprano » Chase. Deux orfèvres de l’écriture récompensés aux Emmys. Deux scribouillards adeptes de personnages aussi épais que fissurés. Deux plumes trempées dans la nostalgie. Dans l’équipe de production, on retrouve également la trace d’un certain Leonard Goldberg, vétéran parmi les vétérans de l’industrie, qui n’a pas que participé à des chefs d’œuvre télévisuels (loin de là) mais qui en a vu défiler des séries et des années. Et Blue Bloods n’aurait pas vu le jour sans la caution Tom « Magnum » Selleck, icône télévisuelle éternelle dont la renommée en a été le principal atout commercial.

Quel est l’intérêt de ce « name dropping » ? Tout simplement souligner que Blue Bloods est à l’image de ceux qui l’ont façonné. Un cop show à l’ancienne, old school.

Une série policière totalement à contre-courant, anachronique. Où les enquêtes se jouent sur le terrain, dans des ruelles (superbement) mal éclairées, au flair, entre les murs d’une salle d’interrogatoire un peu défraîchie. Et non pas dans les labos, derrière des écrans de contrôle high tech ou en collaboration avec un consultant génial et sympathiquement antipathique.

Dans Blue Bloods, les flics patrouillent dans des voitures portant misérablement leurs 10 000 bornes au compteur, les détectives sont mal payés, flirtant parfois dangereusement avec la pauvreté, les procureurs croulent sous les dossiers en attente, par manque de moyens… Bref sans verser dans le documentaire, Blue Bloods joue la carte d’un réalisme sincère et d’une modestie respectueuse. Les flics résolvent leurs enquêtes parce qu’ils sont bons, et non parce qu’ils sont « super bons » ou qu’ils font joujou avec des outils technologiques disséquant la moindre fibre tout en projetant une lumière super cool à l’écran… Et mieux : les enquêtes donnent l’impression (fausse, bien entendu) d’avancer à une vitesse « normale », parfois « lentement » même, sans pour autant provoquer l’ennui ou dépasser les 42 minutes de rigueur.

Par les temps qui courent cet anachronisme est paradoxalement rafraichissant. Mais peut aussi se révéler déstabilisant…

La scène du repas, un des gimmicks de la série

Une série familiale. Blue Bloods n’est pas une série policière. Mais une série sur une famille de policiers. Mine de rien, ce décalage est à la base de son originalité, mais aussi peut-être du malentendu qui l’entoure. Et c’est aussi via ce biais narratif qu’elle démontre son ambition supérieure et, sans en avoir l’air, prend le plus de risques.

Dans Blue Bloods, les enquêtes sont suivies professionnellement et vécues personnellement par chaque membre de la famille Reagan, en fonction de sa place dans la hiérarchie judiciaire et de son niveau de responsabilité. Un corps sans vie découvert à Times Square par le flic en patrouille Jamie n’a pas la même portée pour Frank, le commissaire principal de la ville, Danny, l’inspecteur en charge de l’enquête et Erin, qui poursuivra l’affaire dans les tribunaux pour le bureau du procureur.

En déroulant ainsi une affaire sur l’arbre généalogique des Reagan, les scénaristes réussissent à exposer simplement le mécanisme judiciaire, en déclinant en outre les objectifs, les pressions… les répercussions professionnelles, politiques, médiatiques aussi. Dans le passé, d’autres séries ont joué aux chirurgiennes du système judiciaire. On pense à Law & Order, bien évidemment. Mais si Blue Bloods reprend pour elle cette ambition, elle la dépasse, en s’aventurant pleinement sur le terrain « personnel », « intime » même de ses personnages.

On en revient encore et toujours à la dimension familiale de la série. Chaque affaire devient un sujet de discussion, d’échanges, de tension aussi, pendant le sacro-saint repas du dimanche des Reagan, durant lequel le nerveux Danny s’écharpe régulièrement avec le progressiste Jamie. Et lorsque les deux frères réussissent à s’entendre c’est Nicky qui est choquée devant le fossé idéologique qui la sépare de son arrière grand-père Henry. Ainsi, sans brusquer, Blue Bloods présente des points de vue divergents sur une même affaire, tout en jouant sur le simple constat que la société, les méthodes, les priorités changent… Une multiplication d’arguments contradictoires qui place aussi le téléspectateur devant ses propres dilemmes moraux. On a parfois taxé la série de n’être que bêtement réactionnaire, quand la réalité de ses intrigues, personnages et dialogues montre clairement et régulièrement le contraire.

Ce fameux repas du dimanche donne de la chair à la série et de l’épaisseur aux membres d’une famille… à laquelle on a envie de faire partie. Car Blue Bloods est une série familiale complexe, intelligente, humaine et chaleureuse.

Tom Selleck est sans aucun doute une des plus grandes stars télévisuelles de ces 40 dernières années…

Une série new yorkaise. Si New York est sans doute la ville la plus photogénique du monde, il ne suffit pas de poser sa caméra devant le Flatiron Building pour faire de belles et signifiantes images… n’est-ce pas Géraldine Nakache ? Blue Bloods appartient à cette belle tradition des séries new yorkaises, tournées réellement dans les rues de Big Apple et dont les intrigues ne pourraient être situées nulle part ailleurs. Elle respire New York. Elle capte son énergie, sa beauté, ses espaces architecturaux, sa grandeur, son caractère, mais aussi sa dureté, sa cassante froideur… Et elle réussit en outre à dépasser ce statut, en refusant l’imagerie carte postale. Elle est à Gossip Girl ce que Girls est à Sex & the City, en quelque sorte.

Une série imparfaite… bien entendu. Si cet article a pour but de défendre une série définie comme « mésestimée », il serait tentant de passer sous silence ses carences ou ses ratés. Mais ce serait manquer de respect aux Reagan… On peut faire un reproche majeur à Blue Bloods : son manque de confiance dans le feuilletonnant. La première saison – la meilleure à ce jour – était une pleine réussite parce que son fil rouge (une société secrète de flics corrompus, baptisés « Les Templiers de l’ordre ») était le plus solide. Sans être la trame majoritaire, elle constituait une intrigue toujours présente et de plus en plus oppressante au fil des épisodes. Le semi-abandon de cette histoire rampante dans les 2 saisons ultérieures prive la série d’une gaine dramatique réjouissante…

Laissez lui du temps ! Blue Bloods se déguste lentement. Son charme, réellement persistant, ne peut agir qu’au bout d’une demi-saison… minimum. Son ambition narrative se révèle tardivement. Les Reagan forment un vrai clan, qui ne vous adoptera qu’après avoir fait vos preuves de téléspectateurs. Mais au bout, quelle récompense… Une série mésestimée ? Attendez de la voir… ou redonnez-lui une chance.

Bande-annonce de la 1ère saison de Blue Bloods :

BLUE BLOODS (CBS)

Créée par Robin Green et Mitchell Burgess

Showrunnée par Ed Zuckerman

(Diffusion en cours)

Avec Tom Selleck (Frank Reagan), Donnie Wahlberg (Danny Reagan), Bridget Moynahan (Erin Reagan-Boyle), Will Estes (Jamie Reagan)

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