Les séries mésestimées : Magnum (1980-1988)

Les séries mésestimées : Magnum (1980-1988)

Chemise à fleur, moustache et Ferrari : impossible d’échapper à l’indéboulonnable trilogie de cartes postales dés que l’on évoque Magnum. Ne nous méprenons pas : ces gimmicks, ainsi que l’inoubliable thème variéto-pop-rock FM de son générique (ha ce riff syncopé de guitare électrique !), signé Mike Post et Pete Carpenter et introduit seulement dés le 9e épisode, font partie intégrante du charme de la série créée en 1980 par Don P. Bellisario et Glen A. Larson. Mais Magnum vaut tellement, tellement mieux que son statut de feel good série du dimanche après midi. Pardon d’avance si le texte tourne un peu trop à la déclaration d’amour. Je vous le confirme : c’en est une.

 

J’ai une profonde, inextinguible et totale affection pour Magnum. Je l’ai aimée, chérie et défendue bec et ongles depuis mes dix ans dans la cours de mon collège, où rares étaient les camarades à partager ma jubilation du lundi matin pour l’épisode diffusé la veille sur Antenne 2 dans Dimanche Martin. Cherchez pas, les moins de 30 ans, c’était au début des eighties. A 20 ans et des poussières, entre deux cours au CELSA, je matais parfois en douce sur un écran du studio télé de l’école un bout d’épisode rediffusé l’après midi sur M6. On était au milieu des années 90 et ce type d’attitude kamikaze, couplée aux tentatives désespérées d’expliquer pourquoi Magnum était un chef-d’oeuvre incompris, vous valait de vous écraser en flammes sur le porte avion des vannes cyniques de vos futurs confrères. Encore aujourd’hui, tout en jouissant d’un gros capital sympathie, Magnum reste une sorte d’objet doudou des eighties dont les mille et unes audaces s’effacent derrière la façade chemise à fleur/moustache/Ferrari/générique. Et pourtant.

De gauche à droite : les personnages de Orville « Rick » Wright (Larry Manetti), Thomas Magnum (Tom Selleck), Theodore « TC/Terry » Calvin (Roger E. Mosley) et Higgins (John Hillerman)

Petit point info pour les vieux ignares ou les très jeunes qui pensent toujours, au bout de dix lignes, que je parle d’une série sur un gros flingue. Créée par Glen A. Larson et Don P. Bellisario sur la base d’un script de Larson, diffusée entre 1980 et 1988 sur CBS, Magnum suit les enquêtes d’un détective privé basé à Hawaii, Thomas Sullivan Magnum, ex-officier de la navy américaine. Résident à titre gracieux de la villa luxueuse de l’écrivain milliardaire (et jamais là…) Robin Masters, Magnum assure en échange la sécurité des lieux au côté du majordome britannique ultra guindé Jonathan Quayle Higgins III (Higgins pour les intimes). Aussi facétieux et désinvolte qu’Higgins est à cheval sur le protocole, Magnum voit son quotidien partagé entre : des enquêtes extrêmement variées (et souvent bouclées en fin d’épisode), d’innombrables guéguerres et négociations avec Higgins sur l’occupation du domaine de Masters et, enfin, quelques bières au King Kamehameha club avec Rick (proprio du club) et le pilote d’hélico Terry, deux anciens du Vietnam comme lui.

Voilà pour le postulat de base, qui n’a rien de révolutionnaire et aurait très bien pu suivre son cours tranquille sans faire de vagues. Sauf que non. Et presque 25 ans après son final, Magnum reste pour moi la quintessence même de la série télé dans ce que le genre peut avoir de plus noble. Un pur objet de divertissement qui, malgré son statut et les conventions de son époque, va au fil des ans : bouleverser son héros loin de ses stéréotypes initiaux, étoffer tous ses personnages (même ses troisièmes couteaux), créer une mythologie, faire exploser son concept, expérimenter des formes, briser quelques tabous (nous sommes sur CBS dans les années 80, pas sur HBO en 2012 donc chapeau), toucher à tous les genres, jongler entre rire, suspense et larmes. Et vous laisser, au terme du 162e et dernier épisode, avec comme une envie de serrer dans vos bras Magnum et ses complices Higgins, Rick et Terry pour ne jamais les laisser repartir.

Higgins et Magnum : l’attirance des contraires. Un duo qui fonctionne aussi grâce aux merveilleux jeux d’acteurs de John Hillerman et Tom Selleck, tous deux primés aux Emmy Awards et Golden Globes pour leurs performances.

Ho je sais ce que vous allez penser, comme dirait notre moustachu taquin (et sa voix française, le génial Francis Lax)… En huit saisons d’une vingtaine d’épisodes chacune, sauf la 8e réduite à treize pour le chant du cygne, Magnum a eu tout le temps d’offrir son lot d’histoires bouche-trou, de whodunit parfois laborieux, de poncifs de conclusion typiquement eighties que l’on se doit de replacer dans leur contexte. La forme paraitra parfois aussi bien vieillotte pour des yeux habitués au boom qualitatif des années 2000 (diffusion HD, réal’, photo et montage plus cinématographiques…), même si certains épisodes de Magnum, notamment dans les deux dernières saisons, dépotent sacrément niveau action et idées de mise en scène.

Le pilote en deux parties, Surtout pas de neige à Hawaii, n’a certes rien d’un choc. Tout juste revenu à la vie civile, Magnum enquête sur la mort suspecte d’un ex-compagnon d’arme revenu du Japon et dont l’autopsie du corps révèle qu’il passait de l’héroïne dans son estomac… Dans l’introduction plutôt humoristique, on y découvre notre privé athlétique arriver par la nage sur la plage privée du domaine de Robin Masters pour en forcer l’entrée puis tenter de piquer une Ferrari à la barbe et au nez d’Higgins. En voix off (autre gimmick génial hérité, lui, de la tradition des films noirs), Magnum nous apprend qu’il s’agit d’un pacte entre le majordome et lui : dans le cadre d’un test de la sécurité de la propriété, si Magnum parvient à s’emparer de la Ferrari, il pourra en conserver la conduite. Cette séquence introductive, modèle d’exposition sous son apparence badine, plante solidement le personnage : son humour (le plaisir enfantin pris par Magnum à piéger les deux dobermans d’Higgins, Zeus et Apollon) et son côté obscur (un flash back éclair sur son passé au Vietnam).

Ludique et alerte, la mise en scène joue de la profondeur de champ pour créer le comique de situation : tandis que Magnum cadré de profil s’affaire à ouvrir la portière de la Ferrari, l’arrière plan flou montre Zeus et Apollon se rapprocher dangereusement. A l’ultime seconde, Magnum réussira à piquer le véhicule devant un Higgins cramoisi de colère et humilié… Mais on apprendra plus tard que dans son rapport à Robin Masters, Magnum n’a rien dit de sa victoire et salué l’inviolabilité du système mis en place par Higgins, dont l’honneur est sauf. Déjà, on sent que malgré le gouffre culturel qui les sépare, ces deux hommes partagent sans se l’avouer beaucoup plus de valeurs qu’en apparence. L’un comme l’autre ont au moins en commun leur passé d’hommes de guerre et les profondes blessures qui en résultent. En filigrane, ils ont aussi tous deux été marqué par une relation problématique au père, source de blessures secrètes sur lesquelles la série reviendra avec tact et émotion, sans tambours ni trompettes. Entre Higgins et Magnum, ce “je t’aime moi non plus” fournira l’un des plus précieux fils rouges relationnels de la série, générateur d’immenses moments comiques (l’inoubliable épisode de la saison 7 Ascenseur pour nulle part) mais aussi de touchantes marques d’entraide mutuelle dans la tempête. Témoin le très impressionnant Mau-Mau (3.6), où Magnum découvre un épisode glaçant du passé militaire d’Higgins (NB : on reconnait à peine le tout jeûnot Ian McShane dans un rôle à double tranchant…).

D’une drôlerie régulière à (presque) chaque épisode, renforcée par une VF prodigieusement bien dirigée, Magnum sait aussi plonger dans les intrigues les plus noires brassant une hallucinante variété de thèmes. La plupart des épisodes suivent une enquête du privé en espadrilles mais peuvent tout aussi bien se concentrer sur Higgins, Terry et Rick ou partir sur des trames totalement à contre courant. Témoin le fameux et génial Record Battu (Home from the sea), premier épisode de la saison 4 : Magnum, dérivant au large suite à un accident de surf en solo, est submergé par un grand trauma d’enfance, la perte de son père, qui revient à la fois le hanter et l’aider à lutter en attendant les secours. Lors de sa première diffusion française, cet épisode bouleversant (le préféré de Tom Selleck) avait reçu l’insigne honneur d’une critique dythirambique dans les pages du supplément radio-tv du Monde. L’auteur du texte, à l’époque, soulignait déjà à quel point Magnum s’élevait bien au-delà de l’ordinaire des séries américaines. Mais l’article ne faisait que quelques lignes, on était bien loin d’une vraie reconnaissance…

On ne va pas vous la faire à l’envers : la plastique athlétique et le torse à moquette de Tom Selleck ne manquaient pas non plus d’être régulièrement mis en avant.

On se souviendra aussi longtemps de l’incroyable Comptes et comptines (épisode 6, saison 7), où Magnum est la cible d’un psychopathe lui annonçant ses prochains meurtres par téléphone. L’utilisation du titre Mama de Genesis pour illustrer une envoûtante séquence de traque entre Magnum et son persécuteur préfigure largement l’usage de morceaux du répertoire pop-rock moderne dans les séries. Un procédé qui pullulera la décennie suivante. On pourrait aussi passer de longues lignes à revenir sur l’arc lié à Michelle, épouse de Magnum laissée pour morte dans l’évacuation de Saigon et qui ne cessera de hanter le héros dés la saison 2, jusqu’à l’ultime et magnifique double épisode final (A la recherche de Lily). Allez un dernier pour la route (ho que c’est frustrant…), issu de la fabuleuse 8e et dernière saison, le poignant Raison d’Etat où Magnum, rendu fou par l’acquittement inattendu d’un chef de guerre vietnamien responsable de la mort de sa femme, planifie lui-même une exécution ciblée. Une opération désespérée à laquelle il devra, forcément, renoncer in extremis, au terme d’un examen de conscience déchirant.

On pourrait encore consacrer un article entier aux expérimentations formelles et narratives de Magnum : l’usage de l’humour “méta”, 30 ans avant les branlettes sympas de Community, notamment dans le génial L’Orchidée noire (saison 1) ou A la recherche de l’art perdu (saison 8, pastiche d’Indiana Jones en clin d’oeil au rôle qui échappa à Selleck, “piégé” par son contrat avec Universal) ; la destruction régulière du « 4e mur » par les regards complices de Magnum au spectateur ; l’intrusion du fantastique et de l’onirisme dans plusieurs épisodes ; les intrigues crossover avec d’autres séries (Arabesque, Simon&Simon…) ; une maitrise virtuose des retournements de situation. On pourrait tout autant aligner, dans le désordre et en mode boulimique, la myriade de sources de plaisirs, petits ou grands, apportés par la série : son exploration du choc des cultures asiatique et occidentale ; ses guest stars géniales et parfois récidivistes (Frank Sinatra, Patrick McNee, Angela Lansbury, Ted Danson, Sharon Stone, Ernest Borgnine, Morgan Fairchild… ou encore Orson Welles pour la voix de Robin Masters dans 4 épisodes) ;  les gimmicks humoristiques (Magnum et les dobermans, les vannes récurrentes sur son côté crevard, les anecdotes assommantes d’Higgins…) ;  les troisièmes couteaux terriblement attachants (Mac, Tanaka, Maggie Poole, Carole Denvers, Agatha Chumley, le papy mafieux Pic à glace…) qui, tous sans exception, auront droit à un développement décent. Magnum, c’est l’application à la lettre de la doctrine Shakespearienne : pas de fiction crédible sans seconds rôles incarnés.

Final du double season premiere de la saison 3 (« Avez vous vu le soleil se lever », 1982) : Magnum abat de sang froid un ennemi de longue date au terme d’une véritable embuscade punitive. La noblesse du héros télé des eighties en prend un coup !

Au final, une évidence : de toutes les séries des années 80, Magnum est la seule à avoir autant expérimenté, s’être remise en question, avoir bouleversé sa routine et touché à autant de cordes émotionnelles. Devant Magnum, j’ai ri comme un bossu ou pleuré à chaudes larmes. Exulté devant certaines scènes puissamment badass. Fini certains épisodes bouche bée ou avec la simple satisfaction, au minimum, d’avoir passé un agréable moment conclu par mon générique chouchou. Alpha et oméga de l’écriture télé, bonne petite série du dimanche après midi autant que magnifique tragédie aux résonances vertigineuses, Magnum était tout simplement la plus grande série de la décennie 80, avec Hill Street Blues. Elle reste certainement l’une des plus grandes séries de l’Histoire tout court. Et encore aujourd’hui, Magnum, Higgins, Terry et Rick et leur fabuleuse humanité me manquent beaucoup.

 

Post-scriptum 1 : je ne pouvais clore cet article sans rendre un big coup de chapeau au magazine Génération Séries qui avait consacré une de ses couvertures à Magnum. On était encore des années avant que la crème des mag tendance ne décide que les séries, c’était hype, et un petit gars courageux nommé Christophe Petit était le rédacteur en chef de cette superbe publication. Hormis Alain Carrazé et Martin Winckler, il était le seul en France, dans les années 90, à parler séries avec autant de passion et d’érudition. Le dossier sur Magnum, signé à l’époque par Thierry LePeut ou Jacques Baudou (pardon pour l’incertitude), était en lui-même un petit chef-d’oeuvre, truffé d’infos et cernant parfaitement toutes les dimensions et l’incroyable richesse de la série. Sans oublier un guide des épisodes très complet avec des pastilles signalant les meilleurs segments. Je voulais lâchement piller le texte pour ma prose mais je l’ai lamentablement égaré et c’est un vrai drame personnel. Si une bonne âme a eu la bonne idée d’en conserver un exemplaire, je lui rachète à prix d’or ! Bravo encore à Christophe Petit, dont je n’ignore le destin récent mais je lui adresse en tout cas toute ma gratitude pour Génération Séries !

 

Post-scriptum 2 : cet article n’étant pas un making of ayant pour vocation de tout vous apprendre sur Magnum, je vous renvoie à deux excellentes sources d’informations : le génial site Magnum Mania et cet excellent article de Thierry LePeut.

 

Post-scriptum 3 : l’intégrale des saisons 1 à 8 de Magnum sont disponibles en DVD chez Universal.

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