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Les séries trop courtes : les Séries Britanniques : « C’est court oui mais c’est si bon ! » (par Nicolas Botti)

Les séries trop courtes : les Séries Britanniques : « C’est court oui mais c’est si bon ! » (par Nicolas Botti)

Comment ça dans le dossier séries trop courtes du Daily Mars il n’y a pas une série britannique ? Et Jekyll ? Et Spaced ? Et Black Books ? Et Fawlty Towers ? Et The Office ? Et Father Ted ? Et… oui, voilà. Par essence, les séries britanniques sont, selon les standards américains des séries trop courtes, la plupart de ses chef d’œuvres ne comptant qu’une vingtaine d’épisodes. (Et Le Prisonnier ? Et The Hour ? Et Coupling ?…) Du coup, plutôt que de ne mettre QUE des séries anglaises dans le dossier, on a préféré retourner voir Nicolas Botti (1), ardent défenseur des choses britanniques pour nous faire un petit topo de pourquoi elles sont si courtes, ces séries britanniques (Et Blackadder ? Et Absolutely Fabulous ? Et Extras ?… oh, faites-le taire, on a compris !).

Parler de séries trop courtes à la télévision anglaise semble a priori un pléonasme.

Fawlty Towers, de et avec John Cleese et Connie Booth

Fawlty Towers (L’hôtel en folie), classique du sitcom à l’anglaise élue en 2000 meilleure série de tous les temps, a commencé en 1975, s’est arrêté pendant quatre ans, pour reprendre en 1979 et atteindre le total faramineux de 12 épisodes !

Lors d’un documentaire spécial réalisé en 2009, John Cleese avoue qu’il lui a fallu avec son co-auteur (et sa femme à l’époque) Connie Booth six semaines pour écrire chaque épisode ! Et quand on lui demande pour la énième fois s’il compte écrire quelques épisodes supplémentaires il se contente de répondre qu’il est « trop vieux et fatigué » pour se lancer dans une telle aventure. Diantre !

Bon, on aurait dû se méfier du sieur John Cleese qui s’était largement dégagé de l’un des plus grands mythes de la télé britannique The Monty Python’s Flying Circus au bout de seulement trois saisons et 39 épisodes. La quatrième et dernière saison, limitée à six épisodes, se fera en grande partie sans lui.

Autre sitcom culte, Only fools and horses a connu une durée de vie exceptionnelle, débutant en 1981 et enregistrant son dernier « special » en 2003. Mais là encore le total reste modeste : 64 épisodes en tout et pour tout (soit l’équivalent de trois saisons de Modern Family). La liste est longue : Father Ted (25 épisodes sur trois saisons), Absolutely Fabulous (39 épisodes sur cinq saisons), Blackadder (24 épisodes sur quatre saisons plus trois specials),…

Bref, aucune sitcom anglaise n’a jamais pu atteindre un niveau d’industrialisation qui lui permette de rivaliser face aux classiques américains. Friends, et ses 236 épisodes en 10 ans, est juste inatteignable !

La raison en est bien entendu très simple. Pour reprendre l’exemple de Only Fools and horses, tous les épisodes, d’une durée variant entre 30 et 90 mn, ont été écrits par le créateur de la série qui a également composé et interprété le générique : John Sullivan. Et d’après vous combien de scénaristes ont travaillé sur « Friends » ? Pas sûr que les créateurs producteurs s’en souviennent encore malgré une équipe de base assez resserrée de sept scénaristes.En tout selon imdb, une cinquantaine de scénaristes différents se seraient penchés sur la série.

Blackadder, 4 saisons pour 24 épisodes et 3 spéciaux

Au mieux, en Angleterre, on a connu des duos de créateurs/scénaristes : Dick Clement et Ian La Fresnais (The Likely Lads), Richard Curtis et Rowan Atkinson (Blackadder), Jesse Armstrong et Sam Bain (Peep Show) Damon Beesley and Iain Morris (The Inbetweeners),…

Du coup, une sitcom à l’anglaise c’est souvent entre 6 et 8 épisodes par saison écrites par un ou deux auteurs créateurs de la série et parfois également acteurs principaux (voir The Mighty Boosh). Et la sitcom finit par s’arrêter d’elle même au bout de quatre à six saisons si ce sont des gros succès.

Alors évidemment quand les Américains reprennent les séries mythiques anglaises ils tentent de la passer à leur moulinette. Souvent ça casse et ne dépasse pas le pilote (souvent même pas diffusé !) mais parfois ça passe : The Office (14 épisodes dont deux specials sur deux saisons écrits par Ricky Gervais et Stephen Merchant pour la BBC ) est devenue aux USA une série NBC de 192 épisodes sur neuf saisons dont les crédits d’écriture sont partagés entre une trentaine de personnes !

Evidemment, le phénomène ne concerne pas que les sitcoms. Le maitre étalon de la télévision anglaise en matière de fiction est établi dans les années soixante : c’est le « single play » d’une heure diffusé dans des séries d’anthologie restées célèbres comme Armchair Theatre (ITV) ou The Wednesday Play ou Play for today (BBC). Des modèles de perfection, écrits entre autres par Alun Owen, Harold Pinter, Alan Bennett, et qui continuent de hanter la télévision d’aujourd’hui.

Au cours des années 80,les singleplays vont lentement s’éteindre. Face à un climat de récession économique,les directions de chaine sont en quête de fidélisation dudit téléspectateur et d’économies d’échelle. Les mini séries (également appelées « serials » au UK) prendront alors le relais.

Les miniséries comprennent généralement 6 ou 7 épisodes d’une durée de 50 à 80mn. C’est le nouveau format préféré des auteurs « sérieux » à partir du milieu des années 80 : Troy Kennedy Martin (Edge of Darkness, 1985), Dennis Potter (The Singing Detective, 1986), Alan Bleasdale (GBH, 1991),… Certains seront quand même plus aventureux comme Peter Flannery avec Our Friends in the North (1996) décliné en 9 x 70 mn. Quelle audace structurelle !

Photo dont le but premier est d’illustrer l’article, et le but second de faire grincer les dents de Plissken

Ce format de serials est encore très à la mode aujourd’hui bien qu’étiré et modifié à volonté – et surtout pouvant se décliner sur plusieurs saisons en fonction du succès rencontré – floutant la barrière qui les sépare des séries traditionnelles. Comme par exemple dans Sherlock qui adopte un format atypique de 3 x90 ou Downtown Abbey (6 ou 7 épisodes entre 47 mn et 66 mn et 90 mn pour les specials). Mais elle peuvent également rester fidèle au schéma plus classique : The Hour (6×60 mn) et Parade’s end (5×60 mn),… Notons que Parade’s end avait été conçue dès le début comme une mini série à part entière (et d’ailleurs a été écrite par un vieux de la vieille Tom Stoppard), et que The Hour respectait la structure narrative d’un serial qui n’appelait pas forcément de suite (alors que la fin de la saison 2 finira elle sur un cliffhanger – mais ne connaitra pas de suite, la série ayant été annulée par la BBC).

Dans cette courte liste, seuls Sherlock et Downtown Abbey ont été écrites à plusieurs mains. Steve Thompson est venu renforcer les créateurs Mark Gatiss et Steven Moffat sur « Sherlock » et deux autres auteurs sont intervenus sur Downtown Abbey en plus du créateur Julian Fellowes.

Dans l’immense majorité des cas on reste dans le cadre du créateur de la série et mini-série qui écrit lui même tous les épisodes. Avec la limite créative et le risque d’épuisement qui vont avec. Nous devons ici faire face à une limite intrinsèque, inévitable de la télévision à l’anglaise qui est tout d’abord une télévision de scénaristes contrairement à la télévision américaine (une télévisions de créateurs-producteurs-showrunners (2)) et au cinéma où les réalisateurs règnent en maitres (il faut un Tarentino pour rappeler en recevant l’oscar pour le meilleur scénario sur Django Unchained qu’un réalisateur n’est rien sans un bon script).

Toutes les séries britanniques ne se retrouvent cependant pas dans ce modèle du créateur-scénariste, véritable Dieu de la série à l’anglaise. Mais ce sont souvent celles qui n’ont pas été créées par une seule personne (Doctor Who est le cas le plus célèbre), les séries pop des années 60 destinées au marché américain (Le Saint, Danger Man, The Avengers,…) ou les soaps. Toujours en activité, le soap Coronation Street a été créé en 1960 et a dépassé récemment le cap du 8.000e épisode! Pourtant à la base il ne s’agissait que d’une courte série de 13 épisodes tous écrits par son créateur Tony Warren. Par contre là aussi il ne faut pas comparer avec les Américains. Plus jeune de 23 ans, Les Feux de l’Amour a lui dépassé le cap du 10.000e épisode en septembre 2012.

Voyons également de plus prêt le cas de Doctor Who, série qu’on ne présente plus et qui a été créée notamment par le producteur canadien Sidney Newman. En fait depuis son retour à l’antenne en 2005, la plus vieille série de SF du monde encore en production a été pilotée par deux grands scénaristes : Russel T Davies et Steven Moffat, qui font régulièrement appel aux mêmes scénaristes… et qui ne conçoivent pas les épisodes en équipe autour d’une table comme on se l’imagine côté US (manquerait plus que ça !).

Inspecteur Frost, une série de longue durée, certes, mais globalement écrite par une seule personne

Même les interminables séries policières ne s’écartent pas complètement de cette logique auteuriste, malgré qu’elles s’étalent sur de nombreuses saisons et sont écrites souvent par plusieurs auteurs : neuf en tout, dont l’auteur des romans originaux, pour les 42 épisodes de Inspecteur Frost produits entre 1990 et 2010.

Et la fameuse adaptation ITV des aventures de Sherlock Holmes avec Jeremy Brett, lancée en 1984 et multi rediffusée ne comporte finalement que 41 épisodes écrits principalement par John Hawkesworth et réalisés sur dix ans.

Particulièrement prolixe, le Hercule Poirot version ITV avec David Suchet dans le rôle titre, compte ses 70 épisodes (1989-) qui ont été toutefois écrits presque pour moitié par Clive Exton. La richesse du matériel de base (les romans d’Agatha Christie) permet à Poirot de rivaliser avec Columbo (série US atypique il est vrai avec ses « seulement » 68 épisodes répartis entre 1971 et 2003) mais sur lesquels se sont penchés 21 scénaristes. Les créateurs de Columbo, le duo de producteur-scénariste William Link et Richard Levinson, ont misé sur la diversité des plumes pour garantir la qualité d’écriture de la série, démarche totalement inconcevable au Royaume Uni.

Donc finalement, j’aurais tendance à penser que les scénaristes britanniques sont aussi productifs que leurs collègues américains mais la politique d’auteur rattachée à la télévision britannique limite la multiplication des épisodes comme de vulgaires petits pains.

Ceci dit, 12 épisodes de Fawlty Towers sont-ils intrinsèquement inférieurs aux 180 épisodes de Seinfeld ? Les deux séries sont devenues des classiques, et sa brièveté n’a pas empêché Fawlty Towers de devenir mythique. La frustration de la brièveté fait partie du plaisir quasi masochiste de tout fan des fictions made in UK : « Comment ça il y a 42 épisodes sur six saisons ??? Ne m’en dites pas plus. Comment pouvez vous croire que je vais condescendre à regarder une telle merde commerciale ! » (sur ce, il se lève fièrement et claque violemment la porte s’il en trouve une à proximité).

La télévision britannique fait mentir les obsédés de la longueur. Ce n’est pas la taille qui compte mais bien comment on s’en sert. Et les séries anglaises gagnent indiscutablement en cohésion ce qu’elles perdent en longueur.

Morale de l’histoire, les séries anglaises, c’est court oui mais c’est si bon !

par Nicolas Botti

(1) : Pour rappel, Nicolas Botti a créé les sites http://lesfictions.blogspot.fr/, http://www.cinemaderien.fr et  http://www.gos-uk.fr. Ce dernier site est celui du Grand Ordre de la Serviette (dont Nicolas est co-fondateur et « Grand Maître »), association de promotion de l’humour anglais, le nonsense, l’esprit et la culture britannique. Une affaire très sérieuse !

(2) : NDLR : Alors jusqu’ici j’opinais doucement du chef, je me suis laissé à deux ou trois « il a raison ». Mais sur le coup de la télé américaine aux mains de producteurs, je m’inscris en faux, et je renvoie à notre article sur les showrunners. Si, en réaction à l’extrême industrialisation du système américain (pour le pire et le meilleur), les séries sont  gérées par des producteurs touche-à-tout, ils viennent à 95% de l’écrit, car ce sont des scénaristes, des auteurs. En dehors de ça, très bon article, mon petit, vous irez loin. Et ça a l’air pas mal ces séries britanniques, faudra que je jette un œil un jour.

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