Les séries trop courtes : PROFIT, un homme d’ambition

Les séries trop courtes : PROFIT, un homme d’ambition

Note de l'auteur

Pour les cinq prochaines semaines, la rédaction série du Daily Mars vous propose un dossier « séries trop courtes ». Un rendez-vous quotidien pendant lequel vous pourrez découvrir ou re-découvrir ces séries « étoiles filantes » qui nous ont profondément marquées mais laissent un goût d’inachevé.

Jim Profit, c’est avant tout un collègue sympa.

Jim Profit a la trentaine. Propre sur lui, remarquablement coiffé. Aimable, prévenant. Travailleur, efficace. Ambitieux. Tellement ambitieux. Jim Profit travaille chez Gracen & Gracen, gigantesque entreprise tentaculaire, en tant que cadre supérieur. Il veut devenir le numéro 2. Par n’importe quel moyen. Car Jim Profit est prêt à tout: manipuler, mentir, détruire. Tuer.

La série a été créée par David Greenwalt et John McNamara en 1996, à l’époque ou la télévision américaine vivait ce que certains considèrent comme étant un âge d’ôr. NYPD Blue, ER, X-Files, Seinfeld, Les Simpson… autant de grandes séries qui marquèrent la maturité d’un système qui prend des risques, et qui fait confiance à l’intelligence des téléspectateurs. La chaîne qui va diffuser Profit, c’est la FOX, qui à l’époque fête ses dix ans d’existence. Elle ne diffusera que 4 épisodes (1).

Le problème de Profit, c’est que la série est arrivée sur les écrans 10 ans trop tôt. Jim Profit était quasiment le premier vrai anti-héro à être introduit comme étant le protagoniste principal d’une série diffusée à heure de grande écoute sur un réseau non câblé (2). Il n’était pas non plus un anti-héro à dimension humaine, comme pouvait l’être Andy Sipowicz dans NYPD Blue. Profit était froid, calculateur, dangereux, un vrai personnage machiavélique. Et le plus dérangeant dans cette série (ou brillant, suivant votre point de vue sur la question), c’est que Profit brise le 4e mur (3). Il s’adresse au téléspectateur, directement. Il le transforme en confident. En complice.

Ça ne vous rappelle rien ? Dexter, succès d’aujourd’hui, emploie quasiment le même procédé. Jim Profit n’a aucune émotion, Dexter Morgan non plus. L’un tue par nécessité, l’autre par besoin, mais tous deux sont des sociopathes. Tous deux s’adressent au téléspectateur pour les mettre dans la confidence. La grande différence, c’est que la première a été diffusée en 96 sur la FOX, et l’autre en 2006 sur SHOWTIME. De là à dire que débutée la même année sur la même chaîne, la série aurait connu le même impact, eu la même longévité…

On lui donnerait le bon Dieu sans confession, non ?

Si Profit fait penser à Dexter, il n’est pas non plus très loin d’une autre œuvre, littéraire, celle-ci: American Psycho de Bret Easton Ellis. Si les différence sont notables (personnage qui tue pour le plaisir d’un côté, pour l’ambition de l’autre; tout le discours sur la pop-culture, élément absent de Profit), la façon dont les deux œuvres dépeignent ce cadre supérieur, dépersonnalisé, noyé dans la masse, tellement normé qu’il peut agir en toute impunité est diablement similaire.

Durant les 8 épisodes, Jim Profit va être opposé à la responsable de la sécurité de G & G, Joanne Meltzer. Meltzer est vertueuse, et veut faire tomber Profit, sans succès. Près de 10 ans avant The Shield, Profit réussit l’impensable: que le télespectateur prenne fait et cause pour le pourri, le corrompu. La jubilation que provoque le fait de voir Profit se sortir d’une posture difficile est à la fois totale, et laisse un arrière-goût amer. Car la réalisation, l’écriture de Profit nous conditionne à être de son côté, quand la morale et le bon sens devrait faire de nous des complices de Meltzer.

Cette alchimie complexe, qui nécessite une écriture au millimètre, n’aurait peut être pas tenue sur la durée. La bio de Greenwalt et McNamara, post-Profit, se résume en duo à Vengeance Unlimited avec Michael Madsen, nettement moins aboutie. Si McNamara a été associé à des programmes mineurs (Fastlane, le reboot du Fugitif), Greenwalt, en solo, a pour lui d’avoir fait partie de la team Whedon sur Buffy, mais surtout Angel (4).

Un homme qui a le sens de la famille

Le rideau s’est refermé sur Profit lors d’une soirée organisée par le gratin de Gracen & Gracen. Sans clore toutes les pistes narratives, la dernière scène, qui voit Jim rejoindre sa belle-mère et parler de leur statut de “gens à part” sonne comme une fin presque satisfaisante. Non, on ne saura pas si Jim aurait gravi tous les étages de G&G. Non, on ne saura pas qui est le vrai Jim Profit (le protagoniste de la série ayant usurpé son identité). Et non, on ne verra jamais Jim Profit se lancer dans la politique, comme pouvaient l’imaginer les créateurs.

Mais cette fin abrupte a permit à la série de gagner ses galons de série mythique, d’œuvre certes inachevée, mais importante, mémorable. Qui sait si la série n’aurait pas dû s’adoucir au fil des années, ou pire, se banaliser comme Dexter aujourd’hui ?

De Profit, il nous restera donc 8 épisodes remarquables, un peu datés visuellement (surtout dans sa représentation de l’informatique), mais toujours aussi percutants. Il nous reste la meilleure composition d’Adrian Pasdar, inspiré comme jamais, et ce en donnant sa prestation la moins compliquée. En lisant les scripts, en notant l’absence d’émotion de Profit, Pasdar avait décidé… de ne pas jouer. Son minimalisme colle à merveille à la caractérisation du personnage.

En France, la série a été un évènement. Elle fut multi-diffusée sur Canal Jimmy, relayée par de nombreux spécialistes comme étant un chef-d’œuvre. Pour le coup (c’est assez rare pour être souligné), pour profiter au maximum de Profit, il valait mieux être français (5).

Profit est une œuvre fantastique, immanquable. 8 épisodes de pur plaisir sériephilique. Trop courte et à la fois presque parfaite.

PROFIT

Série créée et showrunnée par David Greenwalt et Brian McNamara

(8 épisodes diffusés sur la FOX puis TRIO)

Avec : Adrian Pasdar (Jim Profit), Lisa Zane (Joanne Metzger), Keith Szarabajka (Charles Gracen), Allison Hossack (Nora Gracen), Lisa Darr (Gail Koner), Lisa Blount (Bobbi Stakowski), Sherman Augustus (Jeffrey Sykes)

(1) : Il faudra attendre 2002 pour que la chaîne TRIO diffuse les 5 derniers.
(2) : Le très populaire JR Ewing n’était pas, au lancement de Dallas, le héro de sa série.
(3) : Le quatrième mur, c’est celui qui sépare le spectateur du spectacle.
(4) : Pendant un temps, une rumeur avait courue selon laquelle Jim Profit allait rejoindre le cabinet d’avocat de Wolfram & Hart dans la série Angel. Greenwalt le voulait, mais Pasdar était sous contrat avec NBC sur Mysterious Ways. C’eut été orgasmique. Ce ne fut pas.
(5) : La série est toujours disponible dans un très beau coffret DVD chez Free Dolphin en zone 2.

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