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Les Séries Trop Courtes : Reporters, l’info, la France et des mécanismes

Les Séries Trop Courtes : Reporters, l’info, la France et des mécanismes

Note de l'auteur

Thomas et Florence, couple passionnel

Dans ses premières années, la programmation série de Canal+ a pas mal joué du zapping : Sécurité Intérieure, La Commune et Scalp ont toutes été stoppées à l’issu de leur première saison. Reporters, la troisième série mise à l’antenne par la chaîne cryptée, avait réussi à être renouvelée dans le sillage d’Engrenages et de Mafiosa. Malheureusement, cette saison 2 ne fut qu’un trop court sursit.

Reporters a été créée par Olivier Kohn, dont c’était la première série en tant que scénariste, après plusieurs années passées à travailler côté coulisses, chez les chaînes ou bien chez le producteur Capa.

Elle suivait en parallèle deux rédactions. D’une part celle d’une chaîne publique généraliste (TV2F), dont le 20 Heures est à la recherche de coups pour rattraper celui de la principale chaîne privée qui la domine dans les audiences ; d’autre part, celle d’un quotidien national touché par la crise de la presse (24 Heures), et en train d’être racheté par un grand groupe. Dans la première saison, ces deux réactions étaient réunies par la prise d’otage d’une journaliste de 24 Heures et d’un caméraman de TV2F dans un pays de l’ex-URSS évoquant fort la Tchétchénie. Que cachent ces enlèvements ? Qui négocie leur libération au nom de la France, et pourquoi ? Ces questions préoccupent nos personnages principaux et les ramènent souvent à un homme politique : Barnier (qui pense beaucoup à la présidence de la République en se rasant).

A l’époque de sa première diffusion, en 2007, la différence de Reporters s’était incarnée dans un élément fort : elle faisait vrai. Son « réalisme » a régulièrement été traité sur le mode de l’anecdote, notamment quant il s’agissait d’évoquer les parallèles entre le sort de 24 Heures et celui de Libération (la réalité ayant rattrapé ce qu’avait imaginé les scénaristes avant la diffusion). Mais quelque chose de bien plus profond se cachait derrière cela. Pour la première fois depuis la première moitié des années 80, ou presque (l’exception Police District), une série française parvenait à suspendre pleinement notre incrédulité de spectateur. On y croyait. Olivier Kohn, son équipe de scénaristes, les réalisateurs dont Gilles Bannier, et évidemment le producteur Capa, s’étaient plongé dans les univers qu’ils voulaient décrire. Ils avaient construits des avatars de fiction crédibles, multidimensionnels.

Distribution principale de la première saison

En s’inspirant de mécanismes du monde réel (comme des affaires anciennes de financement illégal de partis politiques via des commissions et rétro-commissions, notamment) ils étaient parvenus à inventer des mécanismes fictifs qui reproduisaient le monde réel — au point parfois de sembler pouvoir le prédire. C’est ainsi que l’engrenage qui aurait conduit à l’attentat de Karachi, mesure de rétorsion suite à l’arrêt du versement de Commissions illégales, a été décrit dans Reporters avant que ne paraissent les premiers articles de presse émettant un doute sur la thèse originelle de l’attentat islamiste.

Coller suffisamment au vrai monde pour être capable d’inventer la réalité n’est pas une petite prouesse. C’est un des éléments qui faisaient de Reporters une série rare. Une série qui remplissait ce que j’oserai qualifier de rôle d’utilité publique. Il fallait un paysage audiovisuel aussi malade que le français, un pays aussi troublé sur ce qu’est la fiction et le rôle qu’elle doit jouer, pour que Reporters soit négligée par une bonne part de la critique et abandonnée par sa propre chaîne, qui n’a jamais su mettre en avant ses mérites.

distribution principale de la première saison

A l’intérieur de cette architecture ambitieuse qui tentait de plonger dans les entrailles de notre monde, Reporters nous proposait de suivre des personnages écorchés et attachants, sensibles et pudiques, très Humains. Plusieurs figures, et autant d’univers, s’entrecroisaient.

Thomas Schneider est un reporter d’investigation tête brûlée et jusqu’au-boutiste, ‘‘ayatollah de la vérité’’, incarné avec subtilité par Jérôme Robart qui savait lui apporter ce qu’il fallait d’abrasion et d’émotion. Schneider n’était pas facile à aimer, mais c’est justement pour cela qu’il était un formidable personnage, injustement mis au second plan dans la deuxième saison.

Florence Daumal (Anne Coesens) est la journaliste politique, habituée des déjeuners dans les grands restaurants de la Capitale, et des petites confidences off données au fil de conversations polies. Elle sait décoder l’adjectif ou l’intonation qui annonce un prochain remaniement minstériel.

Michel Cayatte est le fait-diversier, qui balade sa carcasse abîmée et son charisme (de fait celui de Patrick Bouchitey) dans les campagnes et les banlieues résidentielles sinistres de la « France d’en bas ».

Elsa Cayatte (Aïssatou Diop) est une jeune recrue, tout juste sortie de l’école de journaliste, vite repérée parce qu’elle est jolie et qu’elle appartient à une minorité visible et dirigée vers la présentation…

Ces personnages, et d’autres encore, incarnaient de multiples facettes du métier de journalisme dans l’Univers médiatique contemporain. Ne versant ni dans l’idéalisme utopique à la The Newsroom, ni dans un nihilisme désespéré, Reporters montrait des gens passionnés par leur métier et leur mission, et qui se débattaient de leur mieux face aux contraintes qui pesaient sur eux.

Alexandre récupère la caméra qui a filmé l’attentat qui ouvre la saison 2

Dans sa deuxième saison, Reporters a été déroutée de la promesse qu’elle avait esquissé à la fin de la première (raconter la campagne présidentielle de Barnier), mais elle a gardé son esprit, en cherchant à lui conférer une plus grande efficacité. L’aspect thriller est intensifié, comme l’incarne le premier quart d’heure du premier épisode, passionnante et dynamique entrée en matière.

Au fil de ses 18 épisodes, Reporters tend un miroir à la France d’aujourd’hui comme la fiction télé française ne le fait pour ainsi dire jamais. Alors oui,  c’était trop court, mais il faut reconnaître que c’est presque déjà beaucoup. Et on continue d’espérer que cet héritage ne sera pas oublié.

Reporters

Créé par Olivier Kohn. Produit par Capa Drama.

18 épisodes diffusés entre 2007 et 2009 sur Canal+

Avec : Jérôme Robart (Thomas Schneider), Anne Coesens (Florence Daumal), Patrick Bouchitey (Michel Cayatte), Grégori Derangère (Alexandre Marchand), Christine Boisson (Catherine Alfonsi), Aïssatou Diop (Elsa Cayatte), Jérôme Bertin (Alain Massart)…

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