Les séries trop courtes : Rubicon, la discrète

Les séries trop courtes : Rubicon, la discrète

Note de l'auteur

Il était un temps où AMC ne battait pas des records d’audiences avec des shows sur des zombies. Un temps où le label de la chaîne avait une valeur immense. Un temps où elle était de la trempe du HBO de début 2000. C’était en 2010. Cette année-là, la chaîne a lancé Rubicon, série d’espionnage sur un “think tank” (1). Une série qui a changé, en partie du moins, ce qu’est AMC. Une série trop courte.

Le think tank de Rubicon en plein travail

Rubicon est aussi lente que fascinante. Aussi belle qu’austère. En prenant le pli de nous montrer l’envers du décor de l’espionnage, Jason Horwich dans un premier temps, puis Henry Bromell, signent l’anti-Alias. L’anti-24. Une série qui se concentre sur un groupe de personnes qui se réunissent dans une salle pour comprendre l’actualité, la décortiquer, l’exploser puis la reconstruire. Pour donner du sens. Pour aider à prendre des décisions capitales. Des décisions impossibles.

Rubicon n’est pas seulement une série qui traite du quotidien des membres du “think tank”. Elle se concentre aussi sur une intrigue fil rouge, autour d’une conspiration. Le protagoniste de la série, Will Travers (fabuleux James Badge Dale), se voit offrir le poste de son mentor, David Hadas (Peter Gerety), après que ce dernier soit mort dans un accident de train très suspect. Tout en acceptant le poste, Travers va lever le secret sur des pratiques illégales qui le mettent personnellement en danger.

Une image de promo très 70’s

Rubicon emprunte autant aux Trois Jours du Condor qu’à Conversations secrètes. L’ambiance est telle qu’on croirait que la série à été tournée dans les années 70, si ce n’était pour les occasionnelles mention à la technologie (et les vêtements et les coupes de cheveux, bien sûr…). La technologie, d’ailleurs, n’est pas au centre de tout. Le Think Tank travaille souvent devant des monceaux de papiers, rarement devant des ordinateurs. On est donc loin de Jack Bauer qui reçoit des plans hyper précis et détaillés sur son téléphone, ou des agents secrets de Spooks qui ouvrent des portes avec un baladeur MP4.

La série ne se sort pas trop mal de son aspect conspirationniste, axe narratif casse-gueule au dernier degré. Si c’est parfois confus, la progression n’en est pas moins naturelle, organique. Au delà de ses multiples fils rouges, Rubicon possède un groupe de personnages passionnant (c’est au final un dénominateur commun sur grand nombre de grandes séries).

Comme on le disait plus haut, James Badge Dale est fabuleux en personnage principal. C’est d’autant plus marquant que rien ne préparait à ça dans sa carrière. Pour l’avoir vu se prendre les pieds dans le tapis dans 24, y livrant un personnage sans charisme avec une fin ridicule, on pouvait douter de sa capacité à réaliser une telle performance, tout en sous-jeu, tout dans la subtilité, mais avec une intensité incroyable. Autour de lui, tout le monde est à niveau, de sa collègue alcoolique Tanya (Lauren Hodges), au génie inadapté social Miles (Dallas Roberts), en passant par son assistante, amoureuse de lui, Maggie (Jessica Collins).

Will Travers en pleine « conversation secrète » avec Kale Ingram, personnage fascinant

Si Travers est le personnage principal, un autre mérite un éclairage spécifique. Kale Ingram (Arliss Howard). L’homme est froid, calculateur, ambivalent. Il bouffe l’écran dès qu’il apparaît, attire l’attention, captive. La façon dont son personnage est traité est fascinante. L’homme est si secret, cloisonne tellement, que la découverte de son quotidien par le regard de Will est une réelle surprise, en plus d’évacuer une bonne cargaison de clichés par la même occasion.

Le pilote est d’une beauté formelle incroyable. Tourné à New York, rarement la série nous a fait autant sentir “dans” une ville que celle-là, sans appuyer par les passages obligés à haut rendement touristique. A l’heure où grand nombre séries américaines sont tournées soit à Vancouver, soit à Los Angeles, se trouver en condition, sur place, fait une vraie et belle différence.

La série a bien commencé au niveau des audiences, avant de baisser notablement au fil du temps. Si la série était venue à l’antenne au même moment que Mad Men, elle aurait peut-être perdurée (en tant que série de vitrine). Mais elle est arrivée en même temps qu’une anomalie d’audience : The Walking Dead. Face aux résultats du show qui fait “arrrghlaaaaa arrrghhh graaaa”, les cérébraux de Rubicon n’avaient rien à proposer. Comme le soulignait Daniel Fienberg (2) dans le podcast Firewall & Iceberg, AMC a redéfini ce qu’ils considéraient être un succès, à l’aune des résultats de The Walking Dead. Rubicon n’en était pas un. Adieu à elle.

Est-ce que ça vaut le coup de la voir quand même ? Rubicon, c’est 13 heures de fiction dont pas mal assez grandioses. Si on excepte un final assez maladroit dans sa tentative de relancer la machine pour une saison 2, après que Will Travers ait globalement obtenu les révélations qu’il souhaitait, Rubicon fonctionne presque comme une oeuvre finie, consommable malgré son arrêt en pleine course.

Si le créateur de la série est Jason Horwitch, ce dernier a quitté le bateau après que le pilote ait été produit, officiellement pour divergence de vue avec la chaîne (ah, tiens, c’est marrant, ça… déjà en 2010, AMC se séparait d’un auteur… bref). Il fut remplacé par un petit chéri de la rédaction du Daily Mars : Henry Bromell (oui, dit comme ça, ça n’est pas forcément impressionnant). Le CV du bonhomme fleurit de noms de séries qu’on respecte ou qu’on aime : Chicago Hope, Northern Exposure, Carnivale, et surtout Homicide (il écrivit et réalisa même un petit film bien troussé, Panic, avec William H. Macy dans le rôle d’un tueur à gage qui va chez le psy, Neve Campbell et Donald Sutherland).

La saison 1 de Rubicon est de grande qualité, et là encore, rien ne dit qu’une saison 2 aurait pu être au même niveau. Des personnages incroyable, une ambiance fabuleuse, une tension discrète et en même temps oppressante… une série qu’on regrette, mais qu’on conseille, surtout en ces temps d’Homeland-mania. Juste à titre de comparaison.

RUBICON

Série créée par Jason Horwitch

Showrunnée par Henry Bromell

(13 épisodes diffusés sur AMC en 2010)

Avec : James Badge Dale (Will Travers), Jessica Collins (Maggie Young), Lauren Hodges (Tanya MacGaffin), Dallas Roberts (Miles Fiedler), Christopher Evan Welch (Grant Test), Arliss Howard (Kale Ingram)

(1) : Groupe de réflexion. Et là, vous allez me dire que je traduis un terme super facile à comprendre. C’est vrai, mais c’est surtout pour pointer du doigt le scandale de la traduction intempestive, comme sur les pubs qui se sentent obligés de traduire après un astérisque des termes aussi communs que « Fresh » « Yes » ou « So good ». Rejoignez-moi dans mon combat.

(2) : Journaliste chez Hitfix.com.

Partager