Les séries trop courtes : Terriers, l’oubliée

Les séries trop courtes : Terriers, l’oubliée

Hank Dolworth et Britt Pollack

Hank Dolworth et Britt Pollack sont deux détectives privés qui travaillent dans la cité balnéaire d’Ocean Beach, en Californie. Fauchés comme les blés, ils vivent grâce à des petites affaires sordides, souvent des maris et femmes trompés. Et ils ont une capacité assez incroyable à se mettre dans de sales draps.

Terriers, FX, 2010. On a déjà parlé de cette série dans ces pages, pour louer sa qualité générale, et aussi pour se plaindre de la façon dont FX a sabordé l’entreprise (certainement involontairement, il ne faut pas voir le mal partout). Pour dire, aussi, qu’elle nous manquait. Avec le dossier actuel du Daily Mars, il nous semblait impératif de mettre une deuxième couche, et rappeler que Terriers est une série formidable.

Sur le papier, tout peut pourtant déraper très vite: une dynamique buddy-movie, une ville balnéaire, des enquêtes de détectives privés, et tout de suite on se met à imaginer le pire (ça donnerait un compromis entre Les dessous de Palm Beach et Un privé sous les tropiques). Mais s’il y a bien un dénominateur commun aux grandes séries, c’est qu’elles possèdent toutes des personnages fascinants. Terriers en fait clairement partie.

Hank Dolworth est donc la tête d’affiche de la série. C’est un ancien flic. Il est divorcé. Et c’est un ancien alcoolique. Après avoir tout perdu, Hank a repris sa vie en mains, et décidé d’emprunter le chemin de la rédemption. Ca se traduit dans ses affaires, Dolworth fait souvent passer l’humain avant le profit (hormis une fois, et il va le payer au prix cher). Ce n’est pas une démarche consciente, cependant. Hank ne juge pas, ne se place pas au-dessus des autres. Son humanisme lui vient naturellement. Tout comme sa propention à faire les mauvais choix, d’ailleurs.

Stephanie Dolworth (Karina Logue), second rôle passionnant et émouvant

Au cours des treize épisodes, Dolworth va nous montrer à quel point il n’a pas réussi à couper les ponts avec son ancienne vie. De part son travail, il est toujours en rapports avec la police (parfois cordiaux, souvent conflictuels). Il est aussi toujours présent dans la vie de son ex-femme, qu’il aime toujours profondément. Nous aurons aussi l’occasion de croiser sa soeur, Stephanie, génie autiste.

Là, encore, Stephanie Dolworth est un personnage fabuleux, introduit de la meilleure des manières. Hank a même dû établir des règles la concernant, pour les non-initiés : « Ne la laissez pas avec des objets coupants. Ne la laissez pas lire Proust. Ne l’emmenez pas au zoo. Ne lui donnez pas de vin rouge avec du poisson… ». Pire qu’un Mogwaï. De son introduction à son départ (émouvant au possible), Stephanie Dolworth est un second rôle magistral. Et voir Donal Logue intéragir avec sa propre soeur (Karina) est un pur bonheur.

Malgré tout, Terriers n’est pas une série sur Hank et sa soeur (ça pourrait, remarquez), mais sur Hank et son coéquipier, Britt Pollack. Avant de rencontrer Hank, Britt était une petite frappe. Malin, doué, agile, baratineur. Mais foncièrement bon. Hank en a fait un « honnête homme », et Britt a reconstruit sa vie autour de ça. Il s’est trouvé une femme merveilleusement belle, Katie Nichols (Laura Allen), qui termine ses études. Ils n’ont pas d’argent mais leur bonheur est palpable.

L’histoire d’amour entre Britt Pollack et Katie Nichols (Laura Allen), une histoire bouleversante

Durant la première saison, cependant, un assez énorme problème va venir bousculer ce bel équilibre. Britt en quittera Katie, qu’il aime pourtant comme un fou, et commettra un geste qui va lui créer d’autres problèmes par la suite. Là encore, la façon dont ce problème est géré est assez magnifique. Subtil et émouvant. Michael Raymond-James, acteur sous-estimé au possible, offre des performances de très haut niveau.

Avec l’aide de Shawn Ryan, Ted Griffin (1) a offert un bel ouvrage de télé, complètement passé inaperçu, qui ne possède pas d’édition DVD ou BLURAY, que personne n’a acheté en France pour le diffuser. Autant dire une série qui n’a jamais existé. Et pourtant, tous ceux qui ont vu Terriers n’ont pas pu l’oublier.

On se demande toujours si ça vaut le coup de regarder une série dont la fin n’a pas été décidée par son auteur principal. Si l’engagement vaut le coup. Lorsque Ted Griffin a présenté le projet de Terriers à Shawn Ryan, il ne savait pas où allait la série. Il n’avait pas un plan sur sept ans. Il avait juste des personnages riches. La question que se posait Ryan était « mais quel est l’épisode 17 ? »… Comment transformer une bonne idée en série, en objet de divertissement censé tenir 13 heures par an ?

Le fil rouge de la saison, qui tourne autour de la construction d’un aéroport gigantesque par des gens peu recommandables, a été trouvé au fil des réflexions, et trouve une résolution quasi-parfaite. Les arches des personnages, si elles ne sont pas closes totalement, donnent une impression d’apaisement suffisante. Et il y a le final. L’un des personnages, pour ne pas trop spoiler, se trouve face à un choix assez énorme. En gros, fuir, ou prendre ses responsabilités. Les deux possibilités ont des conséquences assez lourdes. On laisse Hank et Britt à un croisement (littéralement), sans jamais savoir quel choix sera prit.

Bring back Terriers ! Mais faites-le bien, s’il vous plaît…

Et pourtant, ça marche, comme fin. C’est émotionnellement fort, car il met en avant l’amitié qui soude les deux hommes. En fait, peu importe le choix au final, ce qui compte, c’est la proposition, tellement révélatrice. Donc oui, jetez vous sur Terriers, une des meilleures séries FX, à ranger aux côtés de Justified et The Shield. Une série qui traite de la noirceur avec virtuosité, et sans en appeler à tous les artifices possibles et imaginables, sans la verbaliser continuellement, et maladroitement (2).

En Aout 2012, Shawn Ryan annonçait qu’il n’avait pas tiré un trait sur Terriers. Qu’il voulait tenter l’expérience Kickstarter avec ce projet, en faire un film (3). On aimerait que ça soit vrai, mais entre temps, Shawn s’est rétamé avec Last Resort, et la rumeur n’a plus jamais rebondit. Il est injuste de voir que Terriers est une série ingnorée. Elle mérite d’être vue, elle mérite une belle édition DVD, qu’un diffuseur français se batte pour la mettre à l’antenne en lui donnant la meilleure place possible, sur un canal choisi. Elle mérite 100 fois d’être ressuscitée par Netflix, ou Amazon, ou… Cdiscount.

Elle mérite qu’on se souvienne d’elle. Aussi courte fut-elle. Ted Griffin, son créateur, au moment de parler de la façon dont les choses se sont terminées avec FX (en bons termes), aura ces mots, qui résument tout : « Iwill miss those characters. I would have liked to watch them do more stuff. »(4). Pas mieux.

TERRIERS

13 épisodes diffusés entre septembre et décembre 2010

Créée par Ted Griffin

Showrunnée par Shawn Ryan et Ted Griffin

Avec : Donal Logue (Hank Dolworth), Michael Raymond-James (Britt Pollack), Laura Allen (Katie Nichols), Kimberly Quinn (Gretchen Dolworth), Jamie Denbo (Maggie Lefferts), Rockmond Dunbar (Mark Gustafson), Karina Logue (Stephanie Dolworth)

(1): Ted Griffin avait écrit le scénario du film Matchstick Men, de Ridley Scott avec Nicolas Cage, Sam Rockwell et Alison Lohman. Par certains aspects, les rapports entre le personnage de Cage et celui de Rockwell font incroyablement penser à ceux entre Hank Dolworth et Britt Pollack. Pour le meilleur.

(2): Là, l’air de rien, je parle d’une autre série de FX qui m’agace profondément. Mais je ne la citerai pas. Mais Man… it’s deep… you know.

(3): Maureen Ryan (The Huffington Post), sur son compte twitter, a comparé la phrase « on fera un film pour clore la série » avec « on a envoyé le chien à la campagne ». C’est très juste.

(4): « Ces personnages me manqueront. J’aurais aimé les voir vivre d’autres aventures »

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