Les Témoins, Oeuvre Miroir

Les Témoins, Oeuvre Miroir

A l’occasion de la diffusion des derniers épisodes des Témoins, petit retour sur l’oeuvre de Hervé Hadmar et Marc Herpoux. Attention, ce texte contient des spoilers importants sur l’oeuvre du duo.

Vous pouvez également retrouver la critique de Flore Di Sciullo

© France 3

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Il existe dans l’oeuvre de Hervé Hadmar et Marc Herpoux (H²) des passerelles. Des liens tissés entre leurs différentes créations. Les Témoins, un titre révélateur de cette tendance, tant la série regarde le passé, le travail réalisé et révèle ces tendances, ces motifs, ces figures obsessionnelles. Les témoins, ce sont des cadavres dans une maison, placés pour recréer une cellule familiale. Comme une volonté de recréer un passé, une scène de vie, tout ce qu’il y a de plus commun. Un fantasme. Ce besoins de s’inventer une famille, de retrouver une famille, de révéler le passé, il traverse tout l’oeuvre de H². Des jeunes filles disparues, arrachées à leur famille et tombées dans l’oubli (Les Oubliées), un orphelin vigilante (Signature), un homme qui recherche sa soeur (Pigalle, La Nuit). Avec Les Témoins, H² ajoutent un alter ego à Toman (Signature), orpheline poussée par un besoins vengeur. Le sacrifice de la famille entraîne tous les maux. Déconstruction mentale, identitaire (sans famille on n’est plus personne), perdition, des troubles qui caractérisent les personnages principaux. Avec l’explosion de la famille, s’accompagne une réédification. C’est ce chemin que montre les auteurs. Comme un parcours initiatique où de la vérité naît l’apaisement, la restauration complète.

© Tibo & Anouchka / LINCOLN TV / CANAL +

© Tibo & Anouchka / LINCOLN TV / CANAL +

Les Témoins malaxe la matière familiale, la travaille sous toutes ses formes pourvues qu’elle soit perfectible, incomplète. La mort de la femme de Paul Maisonneuve entraîne l’explosion de sa famille : sa tentative de suicide, les ponts coupés avec son fils ; le couple de Sandra Winckler plie sous le poids de l’adultère et sa relation maître/élève conflictuelle avec Maisonneuve poussa sa fausse couche ; Justin est divorcé et voit à peine son enfant ; le plan machiavélique de Kaz Gorbier est motivé par le besoins de retrouver sa famille ; Laura ne cherche qu’à venger la mort de sa mère et révéler la vérité. Cette dernière, qui motive la série, représente le mieux cette obsession d’une famille reconstruite. Orpheline, promenée dans différentes familles d’accueils, ne cherche que la représentation idéale de la famille qu’elle n’a jamais eu. Mais sa vision souffre d’un antagonisme malade : symbole d’une union familiale dans un univers factice, fait de faux semblants : la maison témoins ; mise en scène servant à révéler le passé meurtrier du patriarche. Les témoins, ce sont elle et sa mère qu’elle projette dans ce jeu de rôle macâbre.

© B. Barbereau

© B. Barbereau

Dans l’une de ses premières apparitions, Laura est vêtue comme le petit chaperon rouge. La dimension du conte a toujours été importante dans l’oeuvre de H². Privilégiant l’ambiance à une narration trop instructive (légère exception dans Les Témoins, volonté de France 2), leurs séries naviguent à la lisière du fantastique. Importance du décors, l’urbanisme foisonnant de Pigalle, La Nuit, la dimension rousseauiste de La Réunion avec ses plans empruntés à Malick (Signature) et le Nord aussi bien dans Les Oubliées que dans Les Témoins, avec ses couleurs désaturées. Il y a dans cette volonté d’imposer une ambiance avant même de raconter une histoire une orchestration de l’errance. On attend beaucoup dans les séries de H². On se laisse porter. Le temps coule sur les personnages comme les spectateurs.

Cette déambulation quasi noctambule figure parfaitement l’obsession qui caractérise les personnages de H². Leur quête (puisqu’il est toujours question d’une quête) s’implante si profondément dans leur esprit qu’elle rejaillit sur la série. L’ambiance sert le vagabondage narratif le plus souvent silencieux (Les Témoins doit être leur série la plus didactique), l’attente, la réflexion, l’introspection (quête intérieure). Les auteurs aiment placer l’Homme face aux éléments. Qu’ils soient naturels ou fabriqués. Le décors joue un rôle dominant. C’est pourquoi H² soigne toujours aussi bien leur réalisation, la composition de leurs cadres, leurs mouvements de caméra où même l’utilisation de plans très larges (vues d’hélicoptère) sert à imposer l’atmosphère comme écraser ses personnages. Le jeu d’échelle est significatif : caméra collés aux corps dans Pigalle, La Nuit, sensation de promiscuité mais aussi d’étouffement, que l’on retrouve dans certains passages des Témoins. Il y a une lutte constante entre ces rapports, gros plans contre plans larges. C’est le Tréport vu de loin avec ses hautes falaises la plaçant à deux niveaux et son funiculaire. Une traversée reliant les hauts et bas quartiers. Tunnel sombre ressemblant à une expérience de mort imminente avec sa lumière au bout du chemin. Le parcours que prend Paul pour se recueillir sur la tombe de sa femme et ainsi renouer avec l’idée de famille.

les-témoins-signatureLes Témoins est peut-être l’oeuvre la plus riche du duo Hadmar Herpoux. Elle possède ce côté synthèse où les motifs récurrents semblent s’aboutir. Elle multiplie également les trajectoires, lignes narratives jusqu’à se gonfler. Peut-être un peu trop. La richesse est parfois l’ennemi de la justesse. Où le trop plein accompagne un sentiment d’écrasement. Les Oubliées ou Signature possédait une sécheresse narrative, Pigalle, La Nuit se rapproche davantage des Témoins par une volonté de placer Pigalle en personnage à part entière. Avec Les Témoins, il manque ce juste milieu qui aurait réaliser le grand écart entre ces deux courants. Si les deux hommes n’ont pas leur pareil pour imposer une atmosphère, poser un suspense diabolique, générer une attente, leurs séries souffrent parfois d’une résolution bancale, déceptive. A cause d’un retour à une situation pragmatique, où la dimension fantastique s’envole pour des préoccupations plus terre à terre. Un peu comme Stephen King qui a souvent du mal à finir ses romans, H² ahanent dans la dernière ligne droite, un peu fatigués, voire désintéressés. Comme si les moyens ne justifiaient pas la fin…

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