Leto : Leningrad Calling

Leto : Leningrad Calling

Note de l'auteur

Dans le Leningrad des années 1980, des jeunes Russes vivent de rock et d’amour. Signé Kirill Serebrennikov, un hymne vibrant à la jeunesse, à la liberté et à la musique.

 

 

Mon ami, est-ce que je peux t’appeler mon ami ?

Ferme ton Facebook et ton Insta un moment, je voudrais te parler. Pas longtemps, trois minutes.

D’un petit film russe, beau et fragile. Quand tu vas le découvrir, tremblant de bonheur, tu vas pouvoir hurler, comme David Byrne dans la chanson des Talking Heads Psycho Killer :

« I’m a real live wire »

Je suis un fil électrique dénudé, c’est exactement ce que tu ressens quand tu sors de Leto (« été » en russe) parcouru par l’énergie rock’n’roll qui suinte de chaque image. Présenté à Cannes, le film de Kirill Serebrennikov (Le Disciple) raconte la scène rock du Leningrad des années 80. Un monde en noir et blanc où il est interdit de se lever, de frapper dans ses mains ou de danser pendant les concerts encadrés par la police, où il faut ruser pour trouver un 33 tours de Bowie, T. Rex ou du Velvet. « Les chansons de l’ennemi », comme le hurle le passager d’un train aux punks qui écoutent la musique occidentale. Il y a des filles qui se débrouillent pour entrer en douce dans les concerts, des garçons aux cheveux longs et avec des lunettes noires, et un triangle amoureux avec la belle Natasha et deux rockers qui ont vraiment existé, Mike Naoumenko et Viktor Tsoï. Véritable légende de la musique, Tsoï est mort dans un accident de voiture, mais près de 40 ans plus tard, c’est toujours une rock-star en Russie et ses chansons sont devenues des hymnes.

Mais attention, et c’est là que se révèle le génie étincelant de Serebrennikov, Leto n’est pas seulement un portrait de la jeunesse russe des années 80. Si le film t’arrache le cœur, c’est qu’il parle de l’adolescence, de notre adolescence, de la jeunesse, que tu aies aimé Les Beatles, David Bowie, Les Clash, Nirvana ou Jay Z. Ce que c’est d’avoir 16 ans, d’aimer, vibrer, se défoncer, trainer sur une plage avec tes meilleurs potes autour d’un feu de camp, embrasser la plus belle fille du monde… La force dingue de Leto, c’est de te propulser au plus profond de tes souvenirs, quand tu rêvais des heures en regardant des pochettes de disques, que tu croyais que tu étais invincible et que tout était possible. Que la musique te donnait des ailes et que tu pensais qu’elle allait changer le monde.

D’une incroyable splendeur, Leto est baroque, cocasse, mélancolique, grisant. C’est l’odyssée de notre pureté perdue, du Proust version rock. Et à plusieurs occasions, Serebrennikov fracasse l’écran avec de petites pastilles musicales absolument renversantes. Sur A Perfect Day de Lou Reed et Psycho Killer des Talking Heads, l’écran s’anime, se retrouve parasité par de petits dessins, de graffitis qui s’animent, comme dans un clip. Magique. Tu as juste envie de te lever, danser ou vivre dans l’écran.

Leto est un des grands films 2018, une œuvre sublime, électrique et belle. Attendant son procès dans la Russie de Poutine, Serebrennikov est assigné à résidence depuis plus d’un an. Espérons que le succès de Leto lui réchauffe le cœur, comme il a embrasé le nôtre.

« Don’t touch me I’m a real live wire »

Leto
Réalisé par Kirill Serebrennikov
Avec Teo Yoo, Roman Bilyk.
En salles le 5 décembre 2018

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