L’Étrange Festival 2013 : Jour 8 ( Bad film, Belenggu)

L’Étrange Festival 2013 : Jour 8 ( Bad film, Belenggu)

Deux films au programme de ce huitième jour d’Etrange Festival : Bad Film de Sono Sion et Belenggu réalisé par Upi Avianto. Surtout si vous arpentez les couloirs du forum des images aujourd’hui et que vous croisez une créature désorientée au visage émacié et à la démarche hésitante, n’appelez pas la sécurité. Ce n’est pas un zombie, mais bien votre serviteur.
 

BAD FILM, DE SONO SION

Tourné en vidéo en 1995, alors que Sono Sion était leader du collectif artistique Tokyo Gagaga, Bad Film peut être considéré comme une performance filmée. Une oeuvre collective brute de décoffrage qui laissera plus d’un spectateur sur le carreau de par son apparence bricolée et sa durée de quasiment trois heures, mais qui renferme avant tout à l’état embryonnaire bien des idées que Sion exploitera durant sa carrière. Un film matriciel donc, pour ce réalisateur génial qui établit ici sans conteste l’univers dynamique et foisonnant qu’on retrouvera plus tard dans des films comme Hazard, Love Exposure ou, comme nous l’avons vu, Why don’t you play in hell ?

Nous aidant à trouver notre chemin dans ce film labyrinthique, un narrateur vociférant pose les bases de l’intrigue. Deux gangs tokyoïtes, les japonais du Kamikaze et les chinois du Baihubang, se livrent une guérilla urbaine sur fond de tensions raciales. Dans cet environnement chaotique, une femme chinoise et l’autre japonaise, tombent amoureuses et exacerbent involontairement les tensions entre les deux clans.

Nous nous trouvons donc ici clairement face à une relecture urbaine de l’histoire de Roméo et Juliette. Un film foutraque, manifestement tourné sans autorisation dans les rues de Tokyo, propulsé par une énergie folle nous permettant d’excuser les défauts propres à une production si décousue. Car Bad Film est à la fois une oeuvre généreuse, apparemment largement improvisée et avant tout profondément punk. Le terme est en l’occurrence tout à fait adapté. Comme les groupes punk qui se souciaient peu d’être des virtuoses de la guitare avant de composer une chanson, Sono Sion ne fait pas dans la dentelle et semble porté par un élan créatif. En résulte donc un film sauvage accumulant faux raccords, approximations dans le jeu, montage parfois hasardeux et même quelques moments durant lesquels la caméra est clairement visible dans le champ.

Mais tous ces détails n’ont au final aucune importance. Tout ce qui compte dans ce film, ce qui le différencie des simples films amateurs, c’est son dynamisme, sa vitalité et son ambition démesurée. Transgressif, amusant, parfois émouvant, Bad Film est aussi un plaidoyer contre la xénophobie et l’homophobie. Un manifeste retentissant pour la tolérance et l’acceptation de l’autre dans toute sa différence. On y retrouve ainsi la volonté omniprésente dans la filmographie de Sono Sion de faire se confronter les extrêmes pour en tirer une réflexion sur ce que nous sommes prêts à concéder à l’autre pour le laisser s’épanouir, quitte à sacrifier un peu de nous-même en chemin.

Foisonnant, chaotique, dynamitant déjà la narration traditionnelle pour raconter son histoire, Bad Film est une oeuvre de jeunesse remarquable. Un film capturant à la volée une énergie dévastatrice, quitte à écraser quelques règles essentielles de la grammaire cinématographique sur son passage, creuset originel brassant à l’état brute des idées que Sono Sion approfondira durant son hétéroclite carrière.


 

BELENGGU, DE UPI AVIANTO

Jeune homme névrosé et solitaire harcelé par des visions violentes, Elang traverse la vie comme une ombre. Gagnant sa vie entant que barman dans un rade miteux, il rencontre un soir une jeune fille nommée Jingga qui va rapidement bouleverser son existence. Au même moment, un tueur en série sévit dans le quartier et sème la paranoïa.

Belenggu pèche clairement par excès d’ambition narrative. En essayant de bâtir sa structure sur une succession interminable de twists prévisibles, ce film à l’ambiance pourtant séduisante se tire inévitablement une balle dans le pied. Le thriller psychologique de la réalisatrice indonésienne Upi Avianto fonctionne en trois mouvements bien distincts. Tout d’abord, l’histoire originale installe un univers nébuleux et cauchemardesque, très inspiré par l’univers de David Lynch ou par le Paranoïa Agent de Satoshi Kon. Ici, rien n’est vraiment clair et définitif, mais une belle tension perceptible sous-tend l’ensemble, rendant ce début plutôt prometteur. Le personnage d’Elang ère alors comme une âme en peine dans une ambiance éthérée ouverte à toutes les interprétations.

Puis arrive le premier twist, pas vraiment surprenant, qui place au centre du film une enquête interminable censée répondre aux questions précédemment posées. Cette partie accumule maladroitement les fausses révélations découlant logiquement du twist original et ne réserve de ce fait pas la moindre surprise. L’ambiance retombe comme un soufflé raté et nous entrons ainsi dans le terrain de la surenchère masquant l’absence de vraies bonnes idées.

Enfin, arrive le deuxième twist, lui aussi totalement prévisible et imposant une relecture en flashback du début du film. Plus sombre, plus violente, cette dernière partie n’en est pas moins extrêmement tirée par les cheveux et finalement très peu cohérente. Belenggu se rapproche alors des fictions roublardes à la Lost. Ces histoires trop tortueuses et peu maîtrisées dont on écrit le début sans connaître la fin et qu’on bidouille au dernier moment en espérant que ça passe. Ici malheureusement, ça ne passe pas. Belenggu aurait gagné à rester énigmatique jusqu’au bout, à ne pas chercher à apporter des réponses définitives pour noyer le spectateur dans son atmosphère sombre à la photographie chiadée. En l’état ce film se présente comme une belle occasion manquée, une agrégation de coups de théâtre téléphonés, lassant plus qu’elle ne surprend.

L’Étrange festival : jusqu’au 15 septembre au Forum des Images de Paris – Plus d’infos sur le site de l’Étrange festival.

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