L’image Mensonge dans House

L’image Mensonge dans House

Notre dossier La Série par l’Image cherche à mettre l’image ou la réalisation dans les séries au premier plan. Nous essayons également de voir comment l’image, seule, peut avoir une fonction, un rôle. Nous poursuivons notre suite d’articles. Après CSI (Les Experts) et l’image capturée, Ally McBeal et l’image fantasme, l’image dans le temps, l’image rémanente dans Without a Trace (FBI, Portés Disparus), place à l’image qui ment dans House.

« Everybody lies. » (Gregory House)

« Tout le monde ment, ce qui veut dire que chacun de nous a quelque chose à cacher et enrobe sa vie de fictions qui l’aident à la rendre acceptable. » (Martin Winckler, Dr House, L’esprit du Shaman, édition Boréal)

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Dans un art dont la narration repose essentiellement sur le verbe, l’image que l’on voit est la retranscription de l’histoire que l’on nous raconte. Dans House, c’est un empilement d’intrigues redondantes dans la forme, qui empruntent la voie de l’absolution de son personnage principal. Chaque épisode illustre un cas médical extraordinaire, une énigme à résoudre et un morceau dans la mosaïque existentielle du génial diagnosticien. Sa vie, son œuvre, sur le modèle de la répétition. House (la série), House (le personnage), les noms se mélangent, se confondent ; l’homme porte et incarne son propre monde, ses circonvolutions comportementales ou psychologiques obligent régulièrement la série à sortir de ses rails. Alors, House prend les rênes et déplace le curseur narratif à un niveau métadiégétique. Ce basculement bouleverse le rapport aux images : nous ne voyons plus ce qu’il se passe (ou s’est passé) mais ce que nous raconte le personnage. Car Gregory House, en sale gosse espiègle, aime truffer son récit de mensonges ou petits arrangements. L’image ment.

L’art du sampling

house-image-mensonge-04House est un narrateur DJ. Il retravaille, remodèle l’histoire en la samplant. La vérité n’est pas évacuée, elle s’insère dans un ensemble plus ou moins arrangé. Comme un monteur, l’homme découpe, inverse, joue sur la notion de point de vue selon un schéma bien particulier : l’installation de l’événement donne lieu à une dédramatisation, House semble devoir émerillonner son récit pour apaiser sa conscience. Les mensonges visuels auxquels nous assistons traduisent autant le caractère taquin du personnage que la valeur qu’il accorde à la tradition orale. Quand l’histoire atteint son paroxysme dramatique, les aspects mystificateurs s’effacent, l’image colle aux mots et raconte les faits tels qu’ils se sont passés.

Nous retrouvons ce schéma dans Three Stories (1×21), Bagage (6×20), Two Stories (7×13) et aux débuts de Nobody’s Fault (8×11). Dans les épisodes classiques de la série, le mensonge est débusqué a posteriori (tous les patients mentent), de façon plus ou moins sérieuse et rigide. Quand House devient le narrateur, il applique une concentricité des événements en commençant par l’extérieur, truffant son récit d’éléments grotesques, accessoires, pour mieux perdre l’auditeur (ou le spectateur). Il tente ainsi de détourner l’attention, comme un prestidigitateur, afin que l’objet du tour (l’objet du drame) s’efface. L’image du récit devient le véhicule de la psyché du narrateur, le prisme par lequel sont contractés ses doutes, ses peurs, ses regrets. Mais à l’image d’un personnage plein de contradictions, c’est en usant de ces stratagèmes dérivatifs qu’il atteint une vérité brute. Si un mensonge passe mieux entre deux vérités, House applique le contraire.

Du docteur au patient

house-image-mensonge-05Le cas le plus intéressant d’une narration (d’une image) qui ment se trouve dans Three Stories. L’avant-dernier épisode de la première saison restera probablement ce que la série a proposé de plus riche, abouti, intense et révélateur. La parfaite coordination entre une image évocatrice et la froideur d’un récit. House raconte simultanément trois histoires. Nous assistons à une manipulation visuelle comme figuration de son auteur. Le truchement opère en plusieurs étapes mais utilise un seul outil : l’avatar. L’histoire se développe par couches successives où les patients théoriques ont pour utilité d’exposer une simple vérité : parmi eux se cache House lui-même.

Présentation des trois cas : chaque patient est incarné par le même acteur, un homme d’une quarantaine d’années. Fermier, joueuse de volley-ball ou golfeur, l’idée est de démontrer que l’image importe moins que le symbole. Il y a ce que nous voyons (l’homme sera bientôt remplacé par Carmen Electra, « plus agréable à regarder ») et sa signification. House aime mettre en scène, se projeter dans une histoire et en détourner la valeur brute pour une exposition plus personnelle. Il travestit la réalité pour amener ses auditeurs à se concentrer sur les éléments importants (souvent secondaires). En racontant une histoire dont il est le sujet, le docteur craint de troubler les capacités de réflexions des étudiants. La projection mentale que nous observons est autant un mécanisme de défense que pédagogique. En entourant ainsi son récit d’un voile de fiction, il tente de préserver son intimité du regard compatissant des étudiants et de ses collègues, tout comme il détache les sentiments de la raison. Ce qui apparaît comme un simple et ludique exercice de mise en scène (on rigole beaucoup devant les détournements de House) révèle en réalité un dessein plus profond, en accord avec les principes du personnage (variation de Sherlock Holmes et son paradigme indiciaire) et sa peur de l’intimité.

house-image-mensonge-03Il faudra attendre une phrase de Foreman (Omar Epps) pour que l’on observe une modification de la nature de l’image. D’une narration contrôlée par House où s’anime un avatar, nous basculons vers un récit classique où le diagnosticien devient le patient. Une simple ligne de dialogue nous révèle la supercherie de l’histoire (et donc, de l’image). Le basculement entre un niveau métadiégétique et un niveau extradiégétique entraîne également un changement dans la nature de l’image. Elles ne mentent plus, House a remplacé l’avatar et nous voyons l’histoire comme un flash-back dans la série et non plus l’illustration du récit par un personnage.

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