• Home »
  • BOOKS »
  • L’Incivilité des fantômes : exploration de toutes les interzones
L’Incivilité des fantômes : exploration de toutes les interzones

L’Incivilité des fantômes : exploration de toutes les interzones

Note de l'auteur

Aster Gray hante les interstices du Matilda, immense vaisseau emportant ce qui reste de l’humanité loin d’une Terre inhabitable. Un premier roman magistral, politique et féministe, d’une profondeur abyssale et d’une lecture définitivement indispensable.

L’histoire : Aster est une jeune femme que son caractère bien trempé expose à l’hostilité des autres. Son monde est dur et cruel. Pourtant, elle se bat, existe, et aide autant qu’elle le peut, avec son intelligence peu commune, ceux et celles qu’elle peut aider. Un jour, un homme la prend en grippe. Aster comprend qu’elle ne peut plus raser les murs, et qu’il lui faut se tenir grande. Sa rébellion est d’autant plus spectaculaire qu’elle est noire, dans un vaisseau spatial qui emmène les derniers survivants de l’humanité vers un éventuel Éden. Un vaisseau où les riches blancs ont réduit en esclavage les personnes de couleur.

Mon avis : Vaste entreprise que cette Incivilité des fantômes. En témoigne la quantité astronomique de notes que j’ai prises au fil de ma lecture, ce qui ne m’arrive, il faut le dire, pas si souvent que cela (l’une des autres occurrences notables concernait le Sorcières, la puissance invaincue des femmes de Mona Chollet).

J’arrive relativement tard par rapport à la publication, le 6 septembre – mais il fallait bien cela pour assimiler les presque 400 pages de ce livre dense. D’autres critiques ont d’ores et déjà offert leur vision du roman, interviewé son autrice. Et globalement, la réception de cette Incivilité a été très, très positive en France. Et c’est pleinement mérité.

Peut-être est-ce la personnalité transgenre de son autrice, Rivers Solomon, qui a inspiré ma propre approche, centrée sur l’interzone. L’entre-deux. L’interstice. Cette région de transition où s’expriment toutes les nuances et les variations entre deux extrêmes. Car d’extrêmes qui frottent l’un contre l’autre, il est bien question dans L’Incivilité des fantômes. D’une société où, à nouveau (ou encore), les Noirs sont relégués aux ponts inférieurs, aux tâches subalternes, traités comme de la viande et pire encore, par des Blancs qui se réservent l’aristocratie des ponts supérieurs – rappelons que, sur notre bonne vieille et bien réelle planète Terre, les Africains-Américains ont perdu environ 90% des terres qu’ils possédaient entre 1910 et 1997.

Le nom du vaisseau spatial, Matilda, fait référence au Clotilda, considéré comme le dernier navire négrier à avoir accosté aux États-Unis autour de 1860. Aster Gray en explore les espaces dérobés, les passages secrets, les zones interdites. Ces couloirs innombrables et tunnels verticaux qui se cachent derrière les lambris et les parois de fer rouillé. Ils sont 20.000 Bas-Pontiens sur le Matilda, « et il y avait presque autant de modes de vie différents. Cela découlait de la nature même de ce vaisseau, que divisaient les cloisons de métal, les langues et les gardes ». Au bas du bas de l’échelle, on trouve les Goudrons, dont Aster fait partie. Un surnom très significatif quant à la couleur de leur peau et à leur place dans la société particulière des Matildiens.

Problème : dans le passé, les Goudrons souffraient d’une faible natalité. Épineux dans un vaisseau où leur renouvellement permanent peut seul assurer la réalisation des tâches à la fois les pires et les plus essentielles… Un scientifique, Frederick Hauser, propose alors de réanimer leurs cadavres à l’aide d’une « pulsation électrique régulière et parfaitement ajustée ». Hauser justifie ceci par le fait que « les Goudrons n’appartenaient pas à la Création » :

« Même les bêtes des champs naissaient mâles ou femelles : ils acquéraient ainsi la capacité de se multiplier et de répandre sur la création toute l’abondance des Cieux. Les Goudrons ne naissaient pas mâles et femelles. Bien au contraire. »

Rejetés du royaume de l’humanité par ceux qui précisément les oppriment, les Goudrons ne sont même plus des êtres vivants : des zombis, des corps bruts animés par la technologie de l’homme blanc, des outils. Plutôt qu’une forme de démonisme étrange, il fallait accuser, selon ce que le Chirurgien apprendra à Aster, la “dysrégulation surrénale héréditaire” :

« À la suite de multiples perturbations hormonales, les corps de certains Goudrons n’affichaient pas les caractéristiques définitoires des sexes masculins ou féminins, du moins aux yeux des gades. Ainsi, Aster présentait une pilosité et une carrure qui ne cadraient pas avec son absence d’organes externes capables de produire de la testostérone. »

Rivers Solomon

Cette dimension d’une “entre-deux sexuel” d’Aster, répondant à l’apparente “féminité” de la masculinité du Chirurgien (avec qui elle entretient une relation amoureuse longtemps trouble), traverse la totalité du roman. Elle n’empêche pas les gardes de brutaliser, violer voire tuer régulièrement des travailleuses noires, dans la plus parfaite impunité. Ils font ainsi planer une menace permanente sur les personnages du roman, Aster et ses compagnes de travail, Mabel, Pippi, Giselle, etc.

Giselle, précisément, me semble l’un des personnages les plus intéressants du livre. À la fois amicale et méchante, libre (notamment de sa sexualité) et esclave, ambiguë toujours. Elle-même fantôme en devenir, elle paraît se jouer des parois et des mystères du Matilda, découvrant les espaces secrets et déchiffrant les écrits cryptés de la mère d’Aster bien avant celle-ci. Transformée en démone à la fin du roman, elle ne lâche rien. Et il faut le sang et la sueur – deux grandes productions fluidiques corporelles – pour révéler son corps mourant.

Les fantômes seraient-ils dès lors une possibilité de liberté ? Le pont X (marqué de la lettre de l’inconnu, de l’indéfini) est un pont abandonné. Il pue la pourriture, car « les morts ne mettent pas de parfum », comme dit tanta Mélusine : « Quand Aster était enfant, sa tanta lui avait fait visiter le pont abandonné. Il n’y a plus que des fantômes ici, fillette. Tu peux y faire ce que tu veux. De ce qui avait été autrefois un réfectoire, Aster avait fait son botanarium. » Le “botanarium” où, en cachette, Aster crée des hybrides végétaux qui sont comme ses enfants, et auxquels elle donne des prénoms.

Les fantômes marquent donc la présence des morts, leur présence en creux, qui s’égrène en écrits (comme ceux de Lune Gray, la “miman” d’Aster), en souvenirs, en buée aussi :

« La buée qui s’échappait de la bouche de Flick faisait penser à des fantômes exorcisés. Aster savait très bien que ces petits nuages n’étaient que des molécules d’H2O condensées, mais elle ne put se retenir de tendre la main pour toucher l’un de ces esprits vagabonds. Chaque bouffée évoquait pour elle un Ancêtre, même si les Ancêtres étaient tous morts, avalés par le temps, tout comme cette Grande Maison de la Création [la Terre] d’où le Matilda s’était enfui. »

Avant de disparaître, Lune a laissé à Aster son vieux radiolabe, un appareil servant en principe à détecter les radiations, mais qui, selon Aster, pourrait l’aider à détecter autre chose – les fantômes ? La trace de sa mère ? Car les écrits de cette dernière n’éclairent guère ses réflexions, dans un premier temps. Pourtant, Lune s’y confie totalement. Par exemple par cet extrait, où elle parle de rats :

« En réalité, j’aimerais bien être comme eux. J’aime l’idée de me glisser dans d’étroites fentes, d’aller partout comme eux, même dans les endroits où le Matilda ne veut pas que j’aille, parce que personne ne pourra jamais m’y retrouver. (…) Il n’est pas impossible de changer la trajectoire d’une destinée. De se transformer. Rien n’est encore ce qu’il était. Rien ne restera bien longtemps tel qu’il est actuellement. »

Promesse d’une métamorphose, confirmée en quelque sorte par la psychose (et la prophétie) de Giselle elle-même : « Tout meurt, mais on peut retrouver une certaine maîtrise en se brûlant soi-même. Tout renaîtra un jour, de toute façon. La création n’existe pas, on se contente de permuter les matériaux. Toute naissance est une renaissance dissimulée. »

C’est bien d’une renaissance qu’il s’agit ici. D’une régénération d’Aster et, par elle, de toute l’humanité, dans son organisation comme dans son rapport (son retour ?) à la Terre-mère. Une (re)fusion du passé et du futur, de toutes les langues qui ont cours dans le Matilda, afin que cette Babel des corps et des esprits cesse enfin de signifier la nécessité d’écraser ou de magnifier les uns et les autres :

« [Aster] ne voyait pas pourquoi la langue du pont Y aurait été celle de ses ancêtres plus que celle du pont Q. C’était là qu’elle avait grandi, c’était cette langue que son corps utilisait le plus volontiers – et qu’y avait-il de plus ancestral que ce que le corps choisissait de préférence ? »

Ce corps violenté par les hommes, par les hommes blancs, et auquel Aster, comme d’autres, applique des onguents afin de limiter les dégâts en cas de viol. Image terrible et glaçante non pas de cette acceptation, mais de cette prise en compte d’un possible/probable abus violent de ce qui est soi, et de ce qui nous relie à celles et ceux qui nous ont précédés.

Ce corps aussi que certains veulent d’un bloc, tel le père de Theo le Chirurgien, pour qui « être efféminé ou être chétif, c’était la même chose ». Personnage foncièrement attachant aussi que celui de Theo, fort et fragile, assumant pleinement sa complexité, ou plutôt sa largeur d’être. Et cette femme qu’Aster ausculte et qui lui rappelle Theo en raison de son côté masculin affirmé, tandis qu’elle-même s’est imposé une hystérectomie et une double mastectomie, amplifiant en quelque sorte son propre penchant aux critères physiques masculins, son besoin de protection et de logique intérieure.

Theo nous permet de voir, par ailleurs, que tout n’est pas pour le mieux dans les ponts supérieurs. Lui-même a “obligé” son père, le Souverain, à abdiquer à cause de son statut d’enfant illégitime conçu avec une femme noire, une Bas-Pontienne. Theo est une chimère aux yeux de son oncle, autant miracle médical qu’éternel adolescent, et toujours une insulte aux yeux de celles et ceux qui prônent le monolithisme individuel. Soulignons que le Chirurgien, à l’origine, portait le nom de son père : “Theo” est celui qu’il s’est choisi plus tard… en s’inspirant d’un personnage de fiction féminin.

Et quand Aster explore les couloirs du Matilda, afin de se reconcentrer sur sa tâche, elle s’assure d’inscrire « le rythme de son corps en contrepoint du rythme du vaisseau ». En définitive, le vrai radiolabe est le corps même de la jeune femme. Partie sur les pas de sa mère avec « l’impression de pourchasser les rêves de quelqu’un d’autre », elle découvre la matière même dont sont faits les fantômes. Un poison mortel.

Face à l’espace, elle se sent comme Lucifer au moment de plonger des Cieux (et non d’en chuter). La composante religieuse est forte dans L’Incivilité des fantômes, mais toujours complexe et au service de la narration. Elle prend également la forme de contes traditionnels, plongeant aux racines africaines de ces populations reléguées à fond de cale.

Aster règne sur les bifurcations, qui sont une obsession pour elle. Tout le roman opère tel un ensemble de tournants et de fourches. Tout à coup, Aster oblique et s’habille comme un homme ; sous le pseudonyme d’Aston, elle accompagne Theo à une célébration importante à laquelle une Bas-Pontienne n’a aucune chance d’assister :

« La nouvelle coiffure, contrairement à ce qu’elle avait d’abord craint, lui donnait un sentiment de liberté, d’indépendance. Elle passa une main dans ses cheveux d’apparence soignée et ordonnée. Très joli. Raffiné. Elle aurait voulu foncer droit devant elle bousculer les passants, les frapper de ses os frontaux et pariétaux, pour que tout le monde sache que seule une mince couche de peau et de cheveux s’interposait entre son crâne et leur peau fragile. L’illusion du coton avait disparu. Qu’ils tremblent, qu’ils tremblent tous ! Elle les casserait en deux.
L’idée de bifurcation obsédait Aster. L’idée de tout, de totalité lui paraissait étrange. Les moitiés lui sembleraient plus naturelles. Un seul atome, divisé en deux, pouvait réduire en poussière le minuscule univers du Matilda. Elle aurait voulu être un couteau. Elle aurait voulu être coupée. »

Tout en s’identifiant visiblement à cet atome, à cet élément de base de la vie qui, en cas de fission, ferait tout exploser, Aster nourrit un rapport particulier aux mots. Leur sens mouvant, leurs acceptations multiples et successives, parfois contradictoires – avec, au passage, une belle poétique des noms des quartiers du Matilda, chaque quartier d’un pont spécifique débutant par la même lettre que celui-ci : sur le pont E, les quartiers de l’Écho, de l’Est et de l’Émeraude, par exemple.

Ce sont les mots de sa langue maternelle, bien sûr, sur lesquels ricochent les langues des autres ponts, avec leurs accents et leurs rythmiques propres. Mais aussi les mots de sa mère, volontairement brouillés dans ses papiers intimes. Et ses mots à elle, ceux qu’elle enrichit au fur et à mesure de ses expériences, de ce qu’elle voit, de ce qu’elle ressent. Le chapitre 16 commence ainsi sur la définition du mot “opulent” et de sa façon de se mouvoir :

« Quand Aster monta pour la première fois sur le pont E en compagnie de Theo, la frontière du sens de certains mots se déplaça une fois de plus, parce que les définitions précédentes se révélaient insuffisantes, incapables de se reproduire ; leur bagage génétique était trop faible et inadapté à la singulière écologie du Matilda. Ainsi, opulent ne signifiait plus une deuxième assiettée au dîner, mais des statues de bronze représentant des anges en pleurs, des robes si majestueuses, si fastueuses qu’on aurait pu fabriquer, à partir du tissu dont elles étaient faites, cinq ou six autres robes. »

Le Matilda comme organisme mort (« Matilda avait peut-être été une femme, autrefois. Une géante même. Elle était peut-être morte de froid, dans le grand vide de l’espace, et ils avaient creusé un trou à l’intérieur de son cadavre, qu’ils avaient ensuite rempli de toutes sortes de trucs ») et dictionnaire vivant. Vivant grâce aux organismes qui le peuplent.

Cette chronique n’est, au final, qu’une façon d’effleurer la richesse thématique, politique et féministe d’un roman profond et extrêmement bien écrit – voir le talent de Rivers Solomon à poser des scènes surprenantes et fortes, celle de l’autopsie notamment (« la cage thoracique ouverte comme le plus amer des pamplemousses ») où s’entrecroisent les motifs. Un premier roman et déjà une œuvre aboutie en diable.

On attend impatiemment son prochain travail : The Deep, une novella dont la publication est prévue pour le 5 novembre aux États-Unis.

L’Incivilité des fantômes
Écrit par
Rivers Solomon
Édité par Aux Forges de Vulcain

Partager