L’Institut : à quand l’Ehpad pour Stephen King ?

L’Institut : à quand l’Ehpad pour Stephen King ?

Note de l'auteur

Plutôt que sa documentation, Stephen King devrait bosser ses histoires. La preuve avec cet Institut franchement mou du genou, pas toujours désagréable mais bourré d’incohérences et de deux ex machina fainéants. Faut-il encore lire le Roi de l’horreur ? L’espoir d’un nouveau Shining n’est sans doute pas réaliste, mais quand on a tremblé avec les enfants de Ça, qu’on a passé la nuit dans la Marsten House et qu’on a traversé le Simetierre, impossible de ne pas espérer malgré tout. 

L’histoire : Au cœur de la nuit, à Minneapolis, des intrus pénètrent la maison de Luke Ellis, jeune surdoué de 12 ans, tuent ses parents et le kidnappent. Luke se réveille à l’Institut, dans une chambre presque semblable à la sienne, sauf qu’elle n’a pas de fenêtre. Dans le couloir, d’autres portes cachent d’autres enfants, dotés comme lui de pouvoirs psychiques.

Mon avis : Chroniquer un nouveau roman de Stephen King, c’est comme plonger dans ses vieilles pantoufles. À part que celles-ci ne rajeunissent pas avec le temps : il commence à y avoir plus de trous que de tissu, et la semelle qui fout le camp claque à chaque pas. Bref, c’est encore relativement confortable… mais de moins en moins efficace.

Prenez L’Institut, que j’ai lu en anglais pour cette chronique (The Institute en VO). Au début du livre, on ne suit pas Luke, en réalité. King s’attache aux pas de Tim Jamieson, ancien flic qui décide, sur un coup de tête, de quitter l’avion qui doit l’emmener Dieu sait où pour parcourir une partie des États-Unis au petit bonheur la chance. Il aboutit dans un bled paumé de Caroline du Sud (où il attendra bien sagement l’arrivée de l’adolescent, enfui de l’Institut éponyme).

On retrouve, dans ce livre de quelque 600 pages (un peu moins de 500 dans la langue de Shakespeare), tous les classiques du King : le côté un peu naïf qui veut que les « petites gens » soient naturellement plus généreux que les « crétins sans cœur » (vous pouvez ajouter « de la grande ville », ça marche aussi). Les « petites bourgades rurales où règne encore l’humanité » face aux « métropoles désincarnées où règne une science dévoyée par la politique et la froideur d’âme ».

Surtout, les récits de King ressemblent de plus en plus à des assemblages de motifs déjà anciens. L’arrivée de Tim à DuPray : Dale Barbara arrivant à Chester’s Mill (Under the Dome). Il trouve un job de « night knocker » (veilleur de nuit) : on se souvient de la nouvelle Graveyard Shift. Les enfants emprisonnés par des scientifiques qui veulent en étudier les pouvoirs : Firestarter. La bande d’enfants : The Body et It. Quand il n’évoque pas directement des personnages ou des événements de son « passé diégétique », comme les jumelles de Shining.

Bien évidemment, la littérature est, pour une grande part, une réécriture de ce qui a déjà été produit. Mais on ne peut se départir de cette désagréable sensation que King se recycle lui-même en permanence. Ses romans se transforment ainsi en œuvres multiréférentielles du Kingverse. Serait-ce plutôt le problème du lecteur que celui de l’auteur ? Peut-être. Reste que le lecteur fait bien ce qu’il peut pour oublier cette dimension : elle lui est rappelée avec constance. Car King ne s’est guère renouvelé ces dernières décennies. À part Lisey’s Story, tout à fait inhabituel dans son approche (et d’ailleurs passionnant).

Tout n’est, bien sûr, pas à jeter dans ce roman. Même dans ses pires moments, King parvient au minimum à tenir la barre et à prendre le lecteur par la main pour l’emmener exactement où il veut aller. Un talent de conteur plus que de ce créateur littéraire qu’il a été dans le passé, pourrait-on dire – ce qui est déjà énorme.

Avec Luke, on suit toute l’évolution d’un enfant en captivité prolongée, sans espoir d’en sortir un jour. De l’horreur au découragement, de l’acceptation à la révolte sourde… Dans ce cadre, s’éveiller sans s’attendre à retrouver, en regardant par la fenêtre, la maison familière du voisin d’en face est « un pas exactement dans la mauvaise direction ».

Certains petits détails sont très bien vus : la télépathie comme talkie-walkie intérieur, le son de ruche en provenance du Back Half (où sont relégués les enfants « hors d’usage »), le rire d’hommes « qui n’ont jamais enfermé d’enfants », l’impossibilité pour les scientifiques de l’Institut de publier les résultats de leurs recherches pourtant extraordinaires (et donc d’être connus et reconnus), les rumeurs comme « désinformation auto-générée », la souffrance psychique décrite et perçue comme une « éponge pleine de douleur à l’intérieur de sa tête ».

D’autres faiblesses sont assez rédhibitoires, en revanche. King fait un usage parfois immodéré des deux ex machina. [ATTENTION spoilers dans ce paragraphe et le suivant]. Luke qui réalise que Maureen est une balance grâce à la lettre de celle-ci (où, objectivement, rien ne peut révéler cela). Le train qui siffle et réveille Luke in extremis, juste avant que celui-ci ne rate sa prochaine étape. Maureen qui, en définitive, n’est pas une traîtresse et lui offre un mode d’emploi hyper-complet pour s’enfuir. Le père du meilleur ami de Luke qui, en vrai dingue de trains, lui a appris tout ce qu’il fallait pour trouver son chemin et s’échapper aussi loin que possible de l’Institut. Je pourrais continuer ainsi un bon moment.

Stephen King

Sans parler des incohérences et de situations carrément illogiques. Pourquoi torturer Avery, tout en sachant le potentiel de pouvoir du petit garçon et le fait que le bain forcé pourrait faire exploser ces pouvoirs ? Pourquoi Tim et Wendy, lorsqu’ils discutent avec Luke, ne recherchent-ils pas les noms de ses copains d’infortune sur le Net, avant même de mater une vidéo fournie par le garçon lui-même et de croire Maureen (et Luke) sur parole ? Pourquoi Stackhouse machine-t-il un guet-apens pour tuer Luke et Tim et récupérer le disque dur externe, sans se poser la question d’une copie éventuelle ?

Ce roman, c’est du King vidé de sa substance, de son énergie, de son intensité. Un King devenu fainéant, dénué d’idée forte. On voit bien qu’il a bossé sur sa documentation, mais pas sur son histoire et sa logique interne. À quand remonte sa dernière idée un peu rock’n’roll ? L’alien qui sort de l’anus dans Dreamcatcher ? Faut-il continuer à le lire, en espérant retomber un jour sur un Shining, sans même parler d’un It ? Ou juste laisser tomber et chercher ailleurs ?

Il ne parvient plus guère à nous faire ressentir ce dont il parle. On ne tremble pas pour les enfants de l’Institut, où le pire semble être un bruit de drone très vague et des migraines carabinées. La fuite de Luke paraît à la fois trop facile et sans véritable enjeu. Tout ça reste trop gentil, comme souvent chez King désormais.réussi

L’Institut
Écrit par
Stephen King
Édité par Albin Michel

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