Liquidation Totale (critique de Cogan : Killing Them Softly)

Liquidation Totale (critique de Cogan : Killing Them Softly)

Le tueur à gages Jackie Cogan (Brad Pitt) et son shotgun : la poudre va parler dans quelques secondes… Prends ça, pub Chanel !

Bon voilà, le couperet est tombé. Killing Them Softly est en train de se ramasser au box-office américain, après avoir foiré sa présentation cannoise. Sorti ce vendredi juste après Thanksgiving, dans 2424 salles, ce polar allumé par la critique n’a rapporté que 6,8 millions de dollars en trois jours (alors qu’un film aux États-Unis est jugé sur son week-end d’ouverture). Il va sûrement disparaître très vite des écrans pour laisser place à des blockbusters plus clinquants.

 

Sans importance. L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, la précédente collaboration entre Brad Pitt et le réalisateur Andrew Dominik, était déjà un four absolu il y a cinq ans (3,9 millions de dollars de recettes en fin de carrière pour un budget estimé à 30 !). Pourtant, ce western crépusculaire était l’un des plus beaux longs métrages de la décennie 2000.

Cogan n’a coûté de toute façon que 15 millions de dollars et rentrera tôt ou tard dans ses frais (du moins, à l’international). Coproducteur du film par le biais de sa société Plan B, Brad se consolera financièrement en tournant un nouveau spot de pub en noir et blanc pour Chanel. L’égérie de N°5 récitera avec un air profond un poème vaseux et touchera un paquet de fric au passage.

Mickey (James Gandolfini, à la fois si proche et bien loin des Soprano…), ex gloire de la gâchette en fin de parcours…

Pourquoi je vous assomme de chiffres au lieu de vous de parler de Cogan ? Sans doute pour vous conditionner psychologiquement au fait que ce film noir ne parle que de ça, justement. De blé. De pognon. D’oseille. Pitt lance d’ailleurs cette phrase définitive dans la dernière bobine : “L’Amérique n’est pas un pays, c’est un business.” Dans cette fable, les personnages – une bande d’escrocs à la petite semaine et de malfrats minables – sont uniquement motivés par l’appât du gain. Chacun défend son propre intérêt dans une Amérique qui vante haut et fort les mérites de l’individualisme et du capitalisme.

 

“NOW FUCKIN’ PAY ME !”

La star incarne donc Jackie Cogan, un killer cool et pragmatique, engagé par la mafia pour enquêter sur le braquage d’un sinistre tripot clandestin. Ses commanditaires lui demandent en effet de débusquer et de punir à coups de riot gun les responsables (deux escrocs amateurs, camés jusqu’à l’os et armés de fusils à canon scié et de gants pour la vaisselle, type Mapa !). Les très lucratives parties de poker pourront ainsi reprendre en toute impunité. Le crime est un business comme un autre et aucun grain de sable ne doit venir enrayer la machine. En vrai professionnel, Cogan aime exécuter ses victimes en douceur (“I like killing them softly”). Et surtout n’entretenir aucun lien émotionnel avec elles… Brad Pitt se fait attendre dans le film. Il débarque en caisse au bout de vingt minutes sur fond de Johnny Cash (le très country The Man Comes Around), avec sa barbiche, sa veste en cuir élimée et son shotgun. Ouch ! C’est parti pour plus d’une heure d’action et de fun ? Pas vraiment.

Markie (Ray Liotta), responsable du cercle de poker sans doute le plus pouilleux de la planète.

La grande idée d’Andrew Dominik est de situer son polar mal embouché à une période bien précise de l’histoire. En l’occurrence celle de la campagne présidentielle de 2008. On le voit aux panneaux d’affichage géants qui surplombent les terrains vagues. On entend aussi en fond sonore les boniments de Bush et les débats entre McCain et Obama, diffusés sans cesse à la radio ou à la télévision. Des discours annonçant des lendemains qui chantent – ce qui rend encore plus dérisoire ce portrait glaçant d’une Amérique en pleine déconfiture économique et morale. Le krach boursier, qui a plombé les finances mondiales, a touché aussi l’économie du crime et les gangsters ont le blues.

Désormais, on marchande des billets d’avion éco pour convoyer les tueurs. On négocie les contrats, les notes de frais et le tarif des putes. On vole même les maigres pourboires laissés sur les tables des “diners” blafards. C’est la crise, dude ! Quartiers à l’abandon, villes fantômes, rues désertes battues par les vents : l’Amérique est devenue un gigantesque dépotoir où errent des junkies hirsutes, prêts à tout pour se faire un “fixe” d’héroïne, même à se lancer dans le trafic de chiens.

Et quand débarque à mi-film le génial James Gandolfini – oui, Tony Soprano en personne ! –, ce dernier joue un hit man porté sur la bouteille et au bout du rouleau. Une loque humaine, larguée par sa femme et incapable de sortir de sa chambre d’hôtel miteuse pour honorer son contrat (flinguer le gérant d’un pressing, interprété par Vincent Curatola… le “Johnny Sack” Sacramoni des Soprano !). Ray Liotta, le mafieux flamboyant des Affranchis de Scorsese, n’est pas mieux loti. Il interprète cette fois un gangster bouffi, qui se prend une raclée d’anthologie. Une dérouillée dont on se souviendra longtemps…

On l’a compris : comme dans Jesse James…, Andrew Dominik s’amuse à détruire le mythe de l’outlaw et enterre une fois pour toutes les idéaux américains. Le regard de cet australien d’origine néo-zélandaise sur le pays de l’Oncle Sam est très ironique. Mais on retrouvait déjà les dialogues incisifs et l’humour mordant du film dans le livre de George Vincent Higgins, que Dominik a lui-même adapté à l’écran, Coogan’s Trade (L’art et la manière). Paru pour la première fois en 1974, le roman a juste été transposé de nos jours. Surnommé “le Balzac des bas-fonds”, Higgins avait été procureur à Boston pendant vingt ans et trouvait son inspiration en frayant avec les pires escrocs et délinquants du Massachusetts. Disparu en 1999, le romancier avait aussi signé l’adaptation de son propre livre The Friends of Eddie Coyle pour le compte de la Paramount. Ce qui avait donné en 1973 l’un des polars les plus dépressifs de l’histoire : Les copains d’Eddie Coyle de Peter Yates (Bullitt) avec un Robert Mitchum maussade et lessivé.

Destiné aux vrais amateurs de polars, Cogan est un film adulte au rythme volontairement lent. Une œuvre psychologique avec de véritables personnages. Et de longs dialogues (il est plus bavard qu’un Tarantino !). Certes, il n’a pas la grandeur, la densité et l’émotion de L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, mais il offre une vision singulière et personnelle. Par les temps qui courent, c’est plutôt rare. De plus, la mise en scène est visuellement très inspirée et Brad Pitt est magnétique dans le rôle de Cogan. Sa dernière réplique (“Now fuckin’ pay me !”) est suivie par le Money (That’s What I Want) de Barrett Strong. On vous l’avait bien dit que ce film ne parlait que de pognon. De caillasse. D’oseille.

David Mikanowski

 

 

 

 

Cogan : Killing Them Softly : Réalisé par Andrew Dominik (USA, 2012). 1h37. Avec Brad Pitt, James Gandolfini, Ray Liotta, Richard Jenkins, Sam Shepard, Ben Mendelsohn, Scoot McNairy. Sortie le 5 décembre 2012.

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