Livide Vs Carnage : Carnage wins.

Livide Vs Carnage : Carnage wins.

Que je vous raconte un peu… L’autre semaine, j’ai vu à deux jours d’intervalle les films Livide d’Alexandre Bustillo et Julien Maury, et Carnage de Roman Polanski. Le rapport ? Aucun ! Ah si : leur date de sortie tout de même (le 7 décembre). J’associe juste ces deux expériences dans le même article parce qu’a priori le premier, planté fermement dans le genre fantastique chéri de moi, aurait dû me captiver quand le second, huis clos bourge et bavard adapté d’une pièce de Yasmina Reza, ne devait susciter qu’un ennui poli. Ce fut exactement l’inverse. Étonnant non ?

Dans Livide, louable et originale tentative de relecture du mythe vampirique, trois ados bretons plus cons que ma PS3 planifient, la nuit d’Halloween, le cambriolage d’un manoir dans l’espoir d’y trouver un trésor caché. Dans l’imposante demeure déserte, une seule pensionnaire : Deborah Jessel (Marie-Claude Pietragalla), prof de danse du fond des âges plongée dans le coma depuis des années. Mal va leur en prendre, aux petits gredins : Deborah Jessel et son aide-soignante, la curieuse Mme Wilson (Catherine Jacob), cachent un secret qui risque bien d’être fatal aux intrus vite piégés. Rien à faire : malgré d’indéniables atours, c’est pas encore Livide qui va me réconcilier avec le ciné d’épouvante made in France. Comme d’habitude, le film est victime d’un mal bien de chez nous : il ne tient pas la distance.

Le tandem Bustillo/Maury (A L’intérieur) a certes du savoir faire à revendre et un incontestable instinct d’esthètes, hérité de ses saines influences – Carpenter et Argento notamment, auxquels la mise en scène décoche de réguliers clins d’oeils. Suspiria reste l’influence filmique majeure de Livide, via la trame liée au personnage de prof de danse maléfique incarné par Pietragalla. Mais on devine aussi, ici et là, du Halloween 1/2/3 et une aspiration poético-gothique qui m’a personnellement fait penser au cinéma de genre espagnol ou celui de Clive Barker. Pour le petit « plus info » qui vous permettra de briller dans les dîners de geeks en ville : le scénar’ de Livide pioche aussi dans l’intrigue du roman Malataverne, de Bernard Clavel (1960), lui-même inspiré d’un authentique fait divers, l’assassinat d’une vieille dame recluse par trois adolescents. L’auteur y développait un propos social plus ou moins repris à l’écran et le patronyme de l’héroïne de Livide, Lucie Clavel, corrobore l’hommage appuyé à l’écrivain. Mais foin de tartinage culturel et revenons au problème du film : son écriture.

Là où il devrait vous faire pâlir de trouille, Livide s’embourbe à mi-parcours dans ses prétentions poético-teurisantes, cassant la dynamique de son suspens par des flashes back téléphonés révélant le passé de Deborah Jessel. Le jeu outrageusement sévère de Marie-Claude Pietragalla lors de ces sauts dans le passé ne facilite pas le transfert du spectateur, déjà peu convaincu par l’exaspérant trio de boutonneux héros du film. Seule la rouée Catherine Jacob, en aide-soignante rabatteuse de chair fraîche, sonne juste dans son habituel registre « pète sec de la vanne ». La subjectivité de chacun dictera certainement votre appréciation du dernier quart d’heure d’un film chrysalide : parti comme un « survival » basique, Livide mue en fable macabre à l’eau de rose, conclue par un plan final convoquant l’émotion mais désespérément grotesque. Et je ne parle même pas des apparitions spectrales franchement malheureuses de la pauvre Béatrice Dalle en maman trépassée de l’héroïne. Alors même qu’il est signé de deux amoureux évidents du genre, Livide semble frappé du même syndrome que certains de ses homologues frenchy : le fantastique, ok, mais à condition de le napper d’une dose imprescriptible de glaçage auteurisant. Et pourtant, il a le mérite d’exister ce film et, aussi imparfait qu’il soit, de contribuer sincèrement à maintenir la frêle flammèche du « cinéma de genre » en France. Donc… à vous de voir !

De Carnage, vous devriez ressortir avec un grand sourire gourmand. Celui que provoque le spectacle de quatre acteurs au sommet de leur art, dirigés au millimètre près par un Polanski totalement à l’aise dans le registre férocement drôle de la pièce de Yasmina Reza qu’il adapte (Le Dieu du carnage). Alors certes, les réactions au film sont mitigées chez les personnes ayant déjà vu la pièce. Ce n’est pas le cas de votre serviteur, qui a pris beaucoup de plaisir à voir ces deux couples progressivement glisser de la condescendance civilisée réciproque à un pétage de plombs en règle ponctué d’une mémorable scène de vomis. Unité de temps (l’action se déroule sur les 1h20 du film) et de lieu (l’appartement du couple Longstreet), hormis le prologue et l’épilogue. L’objet du contentieux à la base de la visite des Cowan (Kate Winslet et Christoph Waltz) chez les Longstreet (Jodie Foster et John C. Reilly) : une bagarre au parc entre leurs gamins respectifs, aperçue de loin dans le prologue, qui s’est terminée par une lègère blessure pour le petit Longstreet. Au départ cordiale, l’entrevue bascule peu à peu dans le chaos le plus complet. Huis clos oblige, l’inévitable impression d’assister parfois à du théâtre filmé demeure mais le film reste suffisamment court et alerte pour prévenir tout ennui. Et quel plaisir de voir comment Polanski orchestre le craquage progressif du vernis urbain, par le placement toujours malin d’une caméra traquant chaque détail révélateur des névroses, tics ou tares de ces quatre adultes manifestement pas finis.

Une méticulosité de mise en scène faisant écho à celle du prodigieux décor de Dean Tavoularis ( Mr Parrain et Apocalypse Now entre autres), qui nous reconstitue un appartement new yorkais plus vrai que nature aux studios de Bry-sur-marne. Un petit intérieur cosy, personnage à part entière, bientôt souillé, dans tous les sens du terme, par l’escalade des hostilités aux alliances à géométrie variable entre les quatre belligérants. A travers en particulier le personnage de Jodie Foster, comment ne pas voir, au regard de son malheureux épisode judiciaire, une petite revanche de Polanski contre une certaine société américaine étranglée par son politiquement correct et son vertige procédurier ? A ce jeu de massacre, difficile de nommer le meilleur de la classe tant le niveau de l’interprétation crève le plafond, mais avouons une toute petite préférence, encore et toujours, pour l’hallucinant Christoph Waltz en avocat ombrageux et cynique de l’industrie pharmaceutique. Un tout petit regret peut-être : l’impression qu’au final, le film n’aille pas au bout de sa folie potentielle et que nos couples au bord de la crise de nerf n’y plongent pas plus franco encore. Un reproche mineur au regard de ces délicieuses 80 minutes de guéguerre jubilatoire. L’enfer c’est les autres, comme disait Jean-Paul. Il aurait pu ajouter : la paradis, c’est Polanski !

LIVIDE, d’Alexandre Bustillo et Julien Maury (91 minutes). Sortie en salles le 7 décembre.

CARNAGE, de Roman Polanski (80 minutes). Sortie en salles le 7 décembre.

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