• Home »
  • BOOKS »
  • « L’océan au bout du chemin » : poésie spectrale de l’enfance
« L’océan au bout du chemin » : poésie spectrale de l’enfance

« L’océan au bout du chemin » : poésie spectrale de l’enfance

Note de l'auteur

COUV GAIMAN L'Océan au bout du chemin PL1L’histoire : Un homme revient dans le village de son enfance à l’occasion d’un enterrement. Un de ces événements de la vie qui fait qu’on prend alors le temps de regarder en arrière. Il se dirige sans se douter vers l’été de ses sept ans, l’été où il a rencontré sa voisine, Lettie Hempstock, sa grand-mère et sa mère. Et rencontre cette dernière. Reviennent alors les souvenirs d’une mare qui est un océan, de cercles de fées et de chats n’appartenant (comme toujours) à personne.

Mon avis : Sans doute l’un des livres les plus intimistes de Neil Gaiman. Ce roman mélange éléments du réel, vie du quotidien, et un imaginaire fantastique qui rappelle trop bien au lecteur les jeux d’enfants, les ombres dans les arbres, la facilité à absorber les chocs et à prendre les mots des grandes personnes pour acquis. Mais Neil Gaiman n’oublie pas non plus l’horreur du quotidien et décrit avec la même distance la mort d’une souris et celle d’un suicidé. La violence et la peur se mélange à la fascination d’un monde que (presque) tout lecteur porte en soi. Une porte vers un imaginaire où les monstres existent et sont plus graves pour la trame de la réalité que les problèmes d’argent. Pour autant, cet imaginaire n’existe-t-il pas à jamais ?

C’est aussi un roman qui semble clé dans sa bibliographie, car elle comporte des pistes de lecture, vers ses autres univers. La mare (l’océan?) sont des points de passages vers Coraline ou American Gods, des portes, ici gardées par les femmes Hempstock. Pour autant ce roman peut aussi être lu avec plaisir par ceux qui n’ont encore jamais plongé dans une de ses histoires, et il est même plus accessible. L’écriture et les souvenirs sont ceux d’un enfant de sept ans, et il est facile alors d’accepter ses explications. Ni l’enfant, ni sa famille n’ont de nom. Pourquoi en auraient-ils un, ils sont une allégorie. Seules ont un nom les Hempstock, ce qui prouve leur importance, pour l’histoire et pour l’auteur. Parce qu’elles sont nommées, Lettie, Ginnie et la vieille Mme Hempstock, on se souviendra, nous lecteur, plus facilement d’elles une fois le livre fermé. Neil Gaiman réussit alors à faire passer son imaginaire dans notre réel, comme Lettie s’est imposée dans celui du narrateur.

Amanda Palmer et Neil Gaiman, photo publiée sur le tumblr de l'auteur.

Amanda Palmer et Neil Gaiman, photo publiée sur le tumblr de l’auteur.

Cette histoire est de plus intime, car le livre est dédié à sa femme, Amanda Palmer, « qui voulait savoir ». Comme l’explique cette dernière sur son blog, c’est ainsi le roman où Neil Gaiman, l’homme, se dévoile le plus. Un roman sur une enfance solitaire, où les compagnons les plus importants sont les chats et les livres (et Lettie Hempstock). Où nous, lecteur, sentons une honnêteté de l’auteur, une brisure d’un enfant qu’il n’a jamais quitté. C’est l’histoire des rêves que l’on a créés, c’est le monde qui existait autour de nous avant de grandir, et qui dans un sens existe encore. Un défaut ? Roman peut-être un brin court, qui donne envie d’en savoir plus.

Si vous aimez : Le Petit Prince narré à la première personne avec une touche de l’Étrange Noël de Monsieur Jack, version violente.

Autour du livre : Le roman a reçu le Prix Locus 2014 du meilleur roman de fantasy. Ce prix est décerné depuis 1971 par les lecteurs du magazine américain éponyme. Les éditions Au Diable Vauvert offrent aussi avec le livre, un petit fascicule du même auteur, intitulé Pourquoi notre futur dépend des bibliothèques, de la lecture et de l’imagination.

Neil Gaiman par Kimberly Butler

Neil Gaiman par Kimberly Butler

Extrait :« Nous y sommes arrivés subitement ; une remise en bois, un vieux banc et, entre eux, une mare aux canards, des eaux noires, ponctuées de lentilles d’eau et de nénuphars. il y avait un poisson mort, argenté comme une pièce de monnée, qui flottait sur le flanc à la surface.

«- Ca va pas, a déclaré Lettie.

– Je croyais que tu avais dit que c’était un océan. mais en fait, c’est juste une mare.

-Si, c’est un océan. On l’a traversé quand j’étais encore bébé, en venant du vieux pays.»

Lettie est entrée dans la remise pour en ressortir avec une longue perche en bambou, terminée par ce qui ressemblait à un filet à crevette. Elle s’est penchée, a poussé avec soin le filet sous le poisson mort. elle l’a retiré.

«-Mais la ferme Hempstock figure dans le Livre du jugement dernier, ai-je insisté. Ta maman l’a dit. Et c’était sous Guillaume le Conquérant.

– Oui», a répondu Lettie Hempstock.

Elle a extrait le poisson mort du filet, pour l’examiner. Il était encore flasque, pas raidi, et il s’est affalé dans sa main. Je n’avais encore jamais vu autant de couleurs : il était argenté, oui, mais sous l’argent, il y avait du bleu, du vert, du mauve, et chaque écaille était bordée de noir.

«-C’est quoi, comme espèce de poisson ? ai-je demandé.

– Ça, c’est très bizarre, a-t-elle commenté. je ne veux dire, déjà, dans cet océan les poissons meurent pas en général.» Elle a sorti un canif à manche de corne, mais je n’aurais pas su vous dire d’où, et l’a enfoncé dans le ventre du poisson pour le fendre, en allant vers la queue. »

Sortie : octobre 2014, éditons Au Diable Vauvert, 320 pages, 18 euros.

 

 

Partager