Lord of Light, le vrai docu sur le faux film d’Argo

Lord of Light, le vrai docu sur le faux film d’Argo

Avec l’Oscar du meilleur film en poche, Ben Affleck peut rentrer pépère à Boston et se dire “putain, quel bol j’ai eu de tomber sur cette histoire de guedin quand même”. Si désormais vous connaissez tous cet incroyable plan de la CIA qui poussa l’agence des agences à s’inventer une fausse production de ciné SF pour faire libérer des otages en Iran, vous connaissez peut-être moins Lord of Light : ou comment le vrai film qui ne se fit pas, inspira Argo, le faux-film qui s’est fait. Huh ? Argomindfuckyourself !

La tag line d’Argo disait “The movie was fake. The mission was real”. Mouais, pas tout à fait, le film n’était pas si fake que ça. John Chambers, le make-up artist interprété par John Goodman, et l’agent de la CIA Tony Mendez joué par Benny Boy, n’ont pas sorti le pitch d’Argo de leur chapeau, ils ont pouillé sans vergogne un autre production hell presque aussi rocambolesque, Lord of Light. Mais avant d’en arriver là, laissez-moi vous présenter d’abord M. Geller.

À 65 ans, Barry Ira Geller a connu plusieurs vies. Petit génie de l’informatique chez IBM, il embrassa le mysticisme avant de devenir détective privé puis de se lancer dans la téléportation nucléaire (sic), le développement des hologrammes et, tant qu’à faire, dans la création d’une nouvelle forme d’énergie, la Quantum Frequency Coherence. Et ça, c’était ses 24 premières années.

Par la suite Geller voulut devenir scénariste puis réalisateur. À 30 ans, eureka, il a une idée de génie : il achète les droits du roman Lord of Light (Seigneur de lumière dans la VF) de Robert Zelazny, sorti en 1967 et récompensé d’un Hugo Award du meilleur roman l’année suivante. Il voit dans la SF un vecteur formidable de promotion de la science et développe un projet fou. Non seulement, il veut faire de Lord of Light un space opera à grand budget au cinéma (Star Wars: A New Hope n’est pas encore sorti), qu’il déclinerait également en un parc à thème gigantesque, Science Fiction Land. Ce parc ne serait pas destiné qu’au pur divertissement éducatif et abriterait également la crème des chercheurs, venus fonder un monde meilleur basé sur le progrès technologique. Aucun doute, les drogues étaient plus fortes à cette époque.

Sauf que cet utopiste de Gellar souhaite produire tout ça de façon indépendante, hors studios. Il cherche 50 millions de dollars pour son film et 400 autres pour Science Fiction Land. Son astuce serait de recycler les décors du film, dans le Colorado, pour le parc/institut de recherche. Aussi improbable que l’affaire puisse sonner, Gellar parvient à s’entourer d’une équipe top level. Il convainc l’auteur de comics Jack Kirby, le papa de Captain America et des Quatre Fantastiques, d’inventer l’univers visuel du film et du parc. Puis, il s’adjoint les services de l’écrivain Ray Bradbury pour peaufiner le scénario, ou encore de l’architecte mondialement reconnu, Richard Buckminster Fuller. C’est à ce moment de la pré-prod que Gellar rencontre le maître du maquillage John Chambers, choisi pour son travail formidable sur la Planète des Singes et Star Trek.

En novembre 1979, Gellar monte une conférence de presse hors du commun dans le Colorado, avec acteurs et figurants grimés en aliens. Un air de déjà-vu, non ? Comme vous le savez ni Lord of Light ni Science Fiction Land ne verront le jour. D’une part, le producteur de Gellar, Jerry Schafer, était déjà secrètement en banqueroute depuis un an, et de l’autre la mafia de Vegas n’avait semble-t-il pas très envie de voir ce projet sortir de terre à proximité des casinos. “J’ai reçu un coup de fil de nos bureaux à Denver pour nous dire que le FBI avait envahi les lieux”, racontait Geller il y a peu au Daily Mail.

Si dans Argo, le film, le scénario sort par enchantement d’une pile de scripts rejetés, l’ex agent de la CIA Tony Mendez évoque très clairement le vol du scénario de Lord of Light dans son livre Master of Disguise en 1999. C’est bien Chambers qui lui suggère d’utiliser ce projet mort-né pour monter la couverture de la black-op d’Argo. L’agent de la CIA n’hésitera pas récupérer le script tout comme les artworks de Kirby pour monter son projet de faux film. C’était pour la bonne cause et, même si la dragée est dure à avaler, Gellar n’en veut pas (trop) à Mendez.

Depuis 2000, plusieurs réalisateurs/producteurs se succéderont pour raconter cette histoire dans l’histoire, sous la forme d’un documentaire. Depuis 2006, la tâche était entre les mains du jeune Judd Ehrlich, jusqu’à ce qu’il apprenne qu’il est devancé par Hollywood et Ben Affleck. Too bad, buddy ! Mais c’est finalement le succès d’Argo qui va lui permettre de mettre en lumière son projet et il décide de relancer l’idée du docu en misant sur le crowdfunding via Kickstarter, et ainsi d’obtenir les 50 000 $ qui lui manquent pour boucler le budget. En un mois pile, le pari est conclu et réussi, quelques 700 apprentis co-producteurs misent sur le projet, auquel Ira Gellar contribue à hauteur de 10 000 €.

Science Fiction Land sera en quelque sorte le supplément qu’on rêverait de découvrir le mois prochain dans le Blu-ray d’Argo, car au fil des ans, Ehrlich a récolté une masse de documents considérable. Des extraits des chaînes télé locales évoquant le fiasco de SF Land aux interviews de Gellar, Mendez, et même de certains ex-otages, le documentaire explorera une des plus belles escroqueries du cinéma contemporain. Argoccupe-toi bien d’ici là.

Le site du documentaire Science Fiction Land
scifilandmovie.com

Trailer de Science Fiction Land

 

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