LOUIE (Bilan de la saison 3)

LOUIE (Bilan de la saison 3)

Note de l'auteur

La saison 3 de Louie vient à peine de faire ses adieux aux Etats-Unis qu’il faut en faire un bilan. Pas évident tant la série a repoussé ses frontières cette année, redéfini son ADN, changée malgré une continuité certaine de ton.

Louie, pour ceux qui ne la connaissent pas, est une série de FX, centrée sur le personnage fictif/réél de Louis C.K., stand-up comedian new yorkais de 44 ans, divorcé avec deux filles qu’il garde la moitié de la semaine. La série fait partie d’un deal inédit avec FX, qui pourrait préfigurer de l’avenir de la fiction télévisée telle qu’on la connaît : laisser les rênes à une personnalité (dans une démarche de confiance totale), lui lâcher un budget misérable mais constant, laisser les audiences se faire (sans pression), pour donner au final une série au ton personnel. Une série d’auteur, comme on peut dire « film d’auteur ».

Pour Louie, ça marche. Pas dit que ça soit le cas pour tout le monde. Louie est un personnage dans la veine du Larry David de Curb Your Enthusiasm. Il se heurte aux absurdités du monde qui l’entoure, aux hypocrisies, aux mensonges. Il choisit la dérision pour l’aborder, et se mange, par-ci, par-là, de violents retours de bâton. Mais si Larry David fait preuve d’une certaine agressivité, ou de bassesses qu’on définira comme justifiables, Louis C.K., lui se pose en dommage collatéral de la société, sans pour autant se victimiser.

Louis C.K. (le personnage), a cela pour lui qu’il veut aller vers les gens. Il veut participer à la société, la rendre meilleure. Sa sincérité (et peut-être sa naïveté) est désarmante. Louis C.K., c’est ce clown triste qui se rêve clown blanc. Un homme qui aime profondément la vie mais qui sent malgré tout de côté. Un point de vue qui pourrait être ressenti comme moralisateur si le maître mot dans la démarche de C.K. n’était justement pas la sincérité.

La série a donc évolué considérablement depuis ses débuts. En saison 1, Louie laissait une place prépondérante à l’humour. Elle jouait aussi sur ces conversations qu’on aurait aimé avoir, comme dans l’épisode 9 « Bully », qui montre un jeune homme intimider Louie alors que ce dernier est en rendez-vous avec une femme. Louie se fait éjecter par la femme, puis suit le jeune homme jusqu’à chez lui. Pour lui casser la figure ? Non, pour parler à ses parents. Comprendre. Apaiser. Comme une façon fantasmée de régler un conflit.

Dans la saison 2 (absolument parfaite dans le mélange de drame et de comédie), Louie se veut plus bouleversante. Son monologue-déclaration d’amour à Pamela est d’une beauté absolue, alors que cette dernière ne partage aucun sentiment de Louie, si ce n’est une affection  platonique. L’épisode « Duckling », véritable bijou, nous transmet le message principal de son auteur: le rire est universel. L’humain est le même partout. C’est naïf, mais sincèrement touchant.

Pour sa saison 3, Louie bascule de plus en plus dans le drame. Elle parle de l’incapacité des hommes à terminer une relation avec une femme, à être honnête (« Something is Wrong »), de sa propre ambivalence sexuelle (« Miami »), de la mort et du deuil, de façon hilarante (« Barney/Never »), des relations compliquées et angoissantes qu’il entretient avec son père (« Dad »)… ça et là, Louie est aussi capable de vous laisser là, la bouche béante interrompant un fou rire devant l’outrance de la situation, comme le final de « Telling Jokes/ Set Up » avec Melissa Léo (la fabuleuse Mélissa Léo) en guest.

Le double épisode « Daddy’s girlfriend » soulève pas mal de questions (surtout sur la constance du personnage de Liz d’un épisode sur l’autre), mais donne lieu à des scènes d’une poésie incroyable, comme celle, bouleversante, sur les toits d’un immeuble. Cette rencontre entre un homme qui ne veut plus rien tenter et une femme qui risque tout va changer Louie, et quelque part le préparer à ce qui lui arrive 4 épisodes plus tard.

Le gros morceau de bravoure de la saison, c’est son triptyque « Late Show ». Alors que David Letterman va partir à la retraite, le boss de CBS contacte Louis C.K. pour prendre sa place. En concurrence avec Jerry Seinfeld, Louie est moins cher, moins difficile, moins évident. Mais le patron de CBS sait (et dit ouvertement) que si ça marche, tout le monde le prendra pour un génie, et si ça plante, tout le monde critiquera Louie pour avoir échoué.

Le personnage de Louie se retrouve à la croisée des chemins, alors qu’on lui offre une opportunité qu’il ne peut pas (même s’il l’aimerait) refuser. Il sait que son temps de stand-up comedian va bientôt finir, qu’il lui faut une « maison ». Mais il rechigne à quitter son train-train quotidien, qui lui offre du temps avec ses filles qu’il adore. Son ex-femme lui assène un « les filles n’ont pas autant besoin d’un père. Elle ont besoin d’un modèle. » d’une dureté mais d’un réalisme fou. Si les filles de Louie ont besoin de lui maintenant, elles vont grandir, et avoir moins besoin d’un père qui ne saura plus quoi faire de son temps libre, sinon ruminer leur absence et ses échecs.

Les trois épisodes retournent l’estomac. Parce qu’on se sent dans ses chaussures. Mal à l’aise, comme coincé, et choqué par les révélations sur son entourage (en gros, tout le monde le poignarde).

Ajout de choix au casting, David Lynch. Le cinéaste joue le rôle de Jack Dall, chez qui la chaîne envoie ses futurs animateurs de talk shows. Une irruption de surréalisme dans une série habituée à la poésie (la scène où Louie et son agent attendent de rentrer dans le bureau de Dall, avec la standardiste qui change de visage à chaque changement d’axe de caméra ramène aux canons de l’univers lynchiens de façon discrète et intelligente).

« Late Show » est aussi un détournement de Rocky, étrangement. Avec dans le rôle de Stallone, Louis CK lui-même (dans Rocky, Balboa est clairement celui en qui personne ne croît, celui qui va perdre, un « Underdog »). Comme Rocky, Louis va se mettre en condition physique, il va se faire violence, monter en niveau, prendre confiance. Comme lui, il va être remarquable le moment venu.

[SPOILER] Hélas, comme l’étalon italien, il va perdre. Il réalise qu’il ne servait que de moyen de pression pour faire baisser le salaire de Letterman, qui re-signe pour 10 ans, mais avec 20 millions de moins que prévu. Louie voit tout s’effondrer devant lui, et en plus, se met le camp Letterman à dos. Mais une phrase d’un de ses collègues (un autre « petit » sand-up comedian) résume la force de ce qu’il a réalisé, son accomplissement : « Tu as fait perdre 20 millions à Letterman, tu as été bon à ce point ». Un Louie qui finit l’épisode, exultant devant les studios du Late Show : « Fuck You ! Letterman ».

Quelle belle fin de saison ç’aurait été. Hélàs, Louie saison 3 se termine par un épisode bien en deçà du déluge d’émotions qu’on vient de prendre en plein visage. La série semble vouloir relier les points dans un épilogue pas inintéressant mais dispensable et, surtout, encore une fois, tellement moins fort…

Louie est souvent réalisée comme aucun autre show à la télévision, la rangeant au statut d’OTNI (Objet télévisuel non identifié). Elle met en valeur comme peu de séries ses guests (Robin Williams, Chloe Sevigny, David Lynch, F. Murray Abaraham, Parker Posey, Mélissa Léo tous formidables, tous mémorables). Et surtout, elle est une série atypique, qui parle ou non à ses téléspectateurs. Quand c’est le cas, elle remue, bouleverse, rend hilare. Louie imprime des images indélébiles dans l’esprit, et touche droit au coeur.

LOUIE, saison 3 (FX)

Créée et Showrunnée par Louis C.K.

Avec : Louis C.K. (Louie), Hadley Delany (Lily), Ursula Parker (Jane), Edward Gelbinovich (Doug)

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