Ma vie de courgette : un très bio film

Ma vie de courgette : un très bio film

Note de l'auteur

 

Placé dans un foyer, un petit orphelin tente de se reconstruire. Animé en stop motion, un conte drôle et poétique, doublé d’un récit d’apprentissage. Bardé de récompenses, ce bijou de mise en scène est un des très grands films de 2016.

 

 

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Ma vie de Courgette est un miracle. Et un ovni. En effet, c’est un film d’animation en stop motion (animation image par image, donc), a priori destiné au jeune public, qui parle avec finesse de sujets graves sur l’enfance : la différence, la mort, la résilience ou encore l’altérité. Bête de festival, Ma vie de Courgette accumule les récompenses, fait craquer la critique et séduit le public adulte. Bingo !

Tout commence comme dans un drame antique. Âgé d’une dizaine d’années, Icare, qui préfère se faire appeler Courgette, est fils unique. Son père a disparu et la vie de Courgette est un calvaire à cause de sa mère alcoolique qui, quand elle n’est pas avachie devant la télé, passe ses nerfs sur son môme. Pour éviter d’être battu une nouvelle fois, Courgette ferme la trappe de sa chambre et fait tomber malencontreusement sa mère qui se brise le cou. Le film vient de commencer depuis à peine cinq minutes et on nage en plein drame, entre Charles Dickens et Les Misérables. Et ce n’est que le début… Un policier débonnaire emmène Courgette dans un orphelinat qui fait connaissance avec ses petits camarades d’infortune, des enfants abandonnés, abusés, maltraités, dont les parents se droguaient…  Il y a la brute qui n’aime rien tant que bizuter les plus faibles, un petit gros, la petite Africaine dont la mère a été reconduite à la frontière ou la fillette attachante qui joue au foot et dont Courgette va bientôt tomber amoureux. Tout en essayant de se reconstruire… maxresdefault

 

À l’origine de cette œuvre passionnante, un court roman, très beau et poignant, de Gilles Paris, Autobiographie d’une courgette. Le livre a été adapté par le réalisateur Claude Barras et Cédric Louis, peaufiné par Céline Sciamma, cinéaste inégale (Naissance des pieuvres, Tomboy ou Bande de filles), qui a fait un beau boulot, ciselant ses personnages d’enfants blessés avec d’incroyables nuances. En moins de 70 minutes, Courgette va passer du statut de victime apeurée à celui d’un enfant qui renaît à la vie, reconstruit une famille affective plutôt que biologique. Dans cette odyssée humaine, Céline Sciamma multiplie les métaphores, mais ne joue pas sur le second degré ou le clin d’œil référentiel comme dans un Pixar et fait de Ma vie de Courgette un alcool fort pour les petits, et un ravissement pour les grands.

 

Pour filmer les traumas et les blessures de l’enfance, mais aussi les joies et les espoirs fous d’un jour meilleur, Claude Barras – dont c’est le premier long métrage – sort le grand jeu et filme à hauteur, non pas d’homme, mais d’enfant. Visuellement, Ma vie de Courgette ressemble à du Ken Loach passé par le filtre magique et coloré de Tim Burton, avec l’élégance de la mise en scène de Pixar et de vrais gros morceaux de cinéma dedans. Barras aborde des choses graves avec légèreté et un sens du visuel hallucinant. Toute la grammaire du 7e art y passe : des plans-séquences majestueux mais quasi-invisibles, des ellipses élégantes, de sublimes mouvements de caméra, des ruptures stupéfiantes (les mômes dansent sur une chanson des Bérurier noir)… Dans ce bijou de mise en scène, Barras parvient à polir de grands moments de cinéma, comme peu de réalisateurs y parviennent. Lors d’un séjour au ski, la petite troupe d’orphelins et d’enfants abandonnés pose devant le refuge, alors que la nuit tombe. Soudain, la caméra s’élève, doucement, lentement. Avec un simple mouvement de caméra, Claude Barras nous serre le cœur, avec une maestria et une économie de moyens assez invraisemblables. C’est au-delà du beau, sûrement des plans les plus émouvants que j’ai vus cette année.

 

Loin de l’image de synthèse industrielle, désincarnée, le côté artisanal de la stop motion ajoute à l’émotion qui exsude de Ma vie de Courgette. Une entreprise au long cours puisque le film a nécessité dix ans de gestation, un an de préparation avant le tournage (storyboard, construction des marionnettes et des décors), 18 mois de tournage sur neuf plateaux, avec 54 marionnettes, une soixantaine de décors, 35 animateurs, le tout pour un budget plutôt modeste de 6 millions d’euros.

Une partie de la réussite de cette entreprise miraculeuse réside dans le look des marionnettes, à la fois abstraites et incarnées, « inspirés par les films de Tim Burton et les marionnettes en bois du tchèque Jiří Trnka ». Avec ses figurines simplissimes en pâte à modeler, constituées de grosses têtes colorées, hyper-expressives, et de petits corps, Barras fait passer tous les sentiments du monde, toutes les émotions de l’enfance à travers leurs grands yeux ronds et leurs regards. Plus étonnant encore, il anime ses marionnettes comme s’il dirigeait de vrais personnages. Pour cela, il est aidé par les voix de comédiens, qui apportent leur douce humanité, notamment Michel Vuillermoz, et celle des enfants, tous non professionnels.

Ce n’est pas juste un film. C’est un film juste.

 

 

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France, Suisse, 2016

Ma vie de Courgette, de Claude Barras, avec les voix de Gaspard Schlatter, Michel Vuillermoz

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