Mademoiselle : Sexe, mensonges et boules de geisha

Mademoiselle : Sexe, mensonges et boules de geisha

Note de l'auteur

Dans la Corée des années 30, jeux de dupes et arnaques entre quatre personnages troubles. Un thriller érotique sadien qui marque le grand retour de l’enfant terrible du cinéma coréen, Park Chan-wook. Attention, saphique les yeux !

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La plupart des grands réalisateurs ont une période d’une quinzaine d’années de génie où ils accumulent les fulgurances, les chefs-d’œuvre, avant de commencer à bégayer ou de ne plus rien avoir à dire. Regardez Roman Polanski, après Le Locataire en 1976, plus un film au niveau de Rosemary’s Baby ou Chinatown. Même chose pour Gus Van Sant, Takeshi Kitano, David Cronenberg, William Friedkin, les sœurs Wachowski, Martin Scorsese… Difficile d’être au top pendant toute une vie, même si les tenants de la théorie de l’Auteur veulent nous faire croire le contraire. Même si les astres Cronenberg (Cosmopolis), Scorsese (Le Loup de Wall Street) ou Friedkin (Killer Joe) brillent encore de temps à autre, on est loin de la pureté sauvage de leurs débuts…

Depuis une dizaine d’années, je pensais que le Coréen Park Chan-wook était définitivement perdu pour le 7e art. En effet, après avoir dynamité le cinéma, PCW enquille après 2003 les courts métrages, des œuvres tièdes, inutiles. Des titres ? Je suis un cyborg, Lady Vengeance, Stoker ou Thirst. Dans une impasse créative, PCW s’auto-parodiait, citait ses films préférés. Dans le frelaté Thirst, PCW faisait le malin avec un curé érotomane qui sirotait goulûment le sang du Christ et copiait-collait ses films de chevet. La course sur les toits évoquait furieusement The Matrix, la scène finale avec les vampires qui se désagrègent, frappés par le soleil, est un classique du genre, déjà montrée dans Blade ou Aux frontières de l’aube. Indigne de son talent ! Car PCW, c’est le bonhomme qui a réalisé JSA, Sympathy for Mr Vengeance et Old Boy, trois films immenses, novateurs, monuments de formalisme barbare, enchaînés sur une période féconde de trois ans… Des électrochocs, du ciné extrême, chaos, sans concession ! Épaulé par deux acteurs de génie (Song Kang-ho ou Choi Min-sik), PCW fait alors dans la décharge d’adrénaline, le coup de boule au plexus. Virtuose, l’enfant terrible du cinéma coréen joue avec la temporalité, dilate le temps, l’action, malmène et manipule son spectateur, s’impose comme un formaliste de génie et contrebandier du cinéma qui avance masqué et passe des tas d’idées subversives dans des films d’action où il est question sperme, sang et mort.

À 53 ans, l’heure de la résurrection a sonné pour PCW. Avec Mademoiselle, il renoue enfin avec le succès de ses débuts (près de 2 millions de spectateurs en Corée), se réinvente avec cette histoire au féminin et signe une œuvre trouble, transgressive et belle. Il délaisse le présent et plonge dans la Corée des années 30, sous domination nippone. Repérée par un escroc qui se fait passer pour un comte, Sookee, la belle pickpocket, va devenir la femme de chambre d’Hideko, une noble japonaise, tenue à l’écart du monde par son oncle, un bibliophile torturé et autoritaire, obsédé par la littérature érotique, qui ne vise qu’à mettre la main sur son héritage. Entre les quatre personnages, un jeu fait de duperies, de mensonges et de trahisons s’engage bientôt… Mais l’amour s’en mêle et la mort rôde dans les sous-sols sombres de la maison.

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Situé dans l’Angleterre du XIXe siècle, le roman de la Britannique Sarah Waters, Du bout des doigts (Fingersmith), peut sembler loin de l’univers chaotique et trash de PCW. Il n’en est rien puisque le cinéaste a écrit un scénario proche de ses fantasmes et obsessions et navigue une nouvelle fois en eaux troubles. Il reprend la structure du roman et les deux premières parties alternent les points de vue des deux héroïnes. La dernière donne à voir l’intégralité de la réalité, de la machination, et révèle les pièces manquantes du puzzle. Avec cette narration à la Rashōmon, il n’est question que de coups de théâtre, de renversements de situation, de faux-semblants. Cette narration en pointillée, qui ne révèle qu’un fragment de réalité, avant que la mise en scène ne révèle l’intégralité du puzzle, la figure dans le tapis, c’est la marque de fabrique de PCW. Ce dispositif était au cœur d’Old Boy, de JSA et même dans une courte séquence démente de Sympathy for Mister Vengeance. On y voyait trois mecs se masturber frénétiquement en écoutant, derrière une paroi, les cris de jouissance d’une jeune femme. Avec un beau travelling latéral, PCW révélait que les cris de jouissance étaient en fait les râles d’une jeune femme malade et le plan se concluait sur le visage inexpressif du frère sourd-muet qui n’entendait ni ne voyait rien de tout cela. Avec Mademoiselle, Park Chan-wook est au sommet de son art de la manipulation. Il joue avec le son (le tintement des boules de geisha dans le noir), le plaisir du hors champ, du secret. Il multiplie les fausses pistes, pour faire fonctionner l’imagination de son spectateur et décupler son plaisir. Car il est beaucoup question de jouissance et de plaisir, puisque Mademoiselle raconte l’histoire de l’émancipation de deux femmes dans un terrifiant monde d’hommes. Il n’est question que de portes qui ouvrent sur des pièces secrètes, de couloirs où il faut – ou pas – pénétrer, de parois coulissantes, qui ouvrent vers le paradis (du sexe) ou l’enfer (la torture et la mort). Durant 2h 25 qui passent en un clin d’œil, sans doute grâce à la tension sourde qui parcourt le film de bout en bout, PCW joue avec la jouissance et la violence, le sexe et la mort, Eros et Thanatos.

capture-decran-2016-10-31-a-15-57-50Visuellement, le film est une splendeur, d’une beauté renversante. La caméra qui fonce dans le manoir-temple phallique, les cadres au millimètre, la lumière du directeur de la photo fétiche de PCW, Chung Chung-hoon : c’est simplement la perfection ! Lors des scènes érotiques explicites, hautement bandulatoires, Mademoiselle évoque La Vie d’Adèle, L’Empire des sens ou Le Dernier Empereur, avec une esthétique glacée. Le sexe est beau, le sexe est bon, et deux femmes vont s’extraire de la domination masculine, des désirs pervers de tyrans fétichistes et libidineux pour s’émanciper dans l’amour. Un sexe transgressif, libérateur : quel beau message dans ce grand film féministe de PCW.

Et à la fin, il ne reste qu’un tintement évocateur, des cris de jouissance et la houle de la mer, qui annonce un beau voyage vers la liberté et le rêve.

Grand film.
Mademoiselle de Park Chan-wook (Corée, 2016) avec Kim Min-Hee, Jung-woo Ha et Kim Tae-ri. En salles depuis le 1er novembre.

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