Malaurie, l’appel de Thulé

Malaurie, l’appel de Thulé

Note de l'auteur

Prenez une parka bien chaude, quelques moufles et chiens de traineau fidèles pour vous laisser tranquillement glisser dans les traces d’un homme aussi précieux qu’exceptionnel. Dans la peau de Jean Malaurie, figure de proue des expéditions polaires humaines et humanistes, on est bien et on se dit que tout n’est pas forcément foutu tant que se lèveront encore ce genre de type. Balade au Nord ultime de la Terre.

L’histoire : découverte et attirance irrépressible pour un mythe : Thulé, le bout du bout de la terre septentrionale connue. Jean Malaurie part dans une expédition en solitaire à la rencontre du peuple Inuit à la fin des années 40. Pour une quête aussi scientifique que de sens. Un voyage assez incroyable qui va bouleverser la vie de l’ethno-historien, géographe et géomorphologue. Une aventure au premier sens du terme.

Mon avis : attention, monument même pas en péril malgré ses 97 printemps. Un monument, un vrai ; un repère en ces temps de cruelle incertitude ; un cap pour tous les amoureux de notre planète. Jean Malaurie, c’est à peu près tout ça. Sa modestie dut-elle en souffrir. C’est une figure incontournable qui a épousé toutes les sciences humaines possibles, qui a passé sa vie à découvrir l’autre, ce qui l’entoure et ce qui le motive. Et, présentement, on revient avec cette BD à la source. Là où tout a commencé ou presque. Après deux expéditions avec Paul-Émile Victor, l’anthropologue va prendre son indépendance. D’abord au Sahara pour le CNRS, puis de là, direction l’Arctique, sans préparation, à la rencontre du peuple Inuit. On découvre un homme à la volonté inaltérable, forgée, peut-être, dans son refus du STO et de son passage dans la clandestinité quelques années auparavant.

Les Inuit s’étonneront de l’arrivée de ce grand scientifique qu’un chaman qualifiera d' »ami des pierres ». D’abord méfiants, ils l’accueilleront ensuite comme l’un des leurs quand celui-ci aura déjoué tous les pièges de l’extrême Nord ; quand le blanc aura su faire preuve d’une curiosité bien éduquée et d’une absence totale de préjugés. C’est un parcours totalement bluffant. Celui d’un homme qui n’aura de cesse de chercher à comprendre ses contemporains des minorités arctiques qu’il défendra toute sa vie. C’est aussi une forme d’antithèse assez aboutie de la colonisation.

Ce point de départ sera suivi d’une trentaine d’autres expéditions, toujours au contact des populations locales, toujours sensible à la culture de ces peuplades broyées par le modernisme et les « bons » sentiments et menacées d’extinction, toujours curieux et à l’écoute. Un parcours qui commence à se dessiner avec ce début de biographie mais Jean Malaurie, c’est bien sûr cela mais également tellement d’autres choses.

Si vous aimez : Groenland vertigo, l’excellente BD d’Hervé Tanquerelle, une fiction autobiographique très drôle.

En accompagnement : Les racontars arctiques de Jørn Riel, un récit plein d’humour de ses 16 ans passés au contact des populations du Groenland.

Autour de la BD : c’est en ça aussi et surtout que ce récit est un véritable document. Les deux auteurs Makyo et Frédéric Bihel ont pu bénéficier des bons offices de Jean Malaurie et de sa documentation pour bâtir cette bande dessinée. Makyo et Bihel collabora une deuxième fois après Exauce-nous.

Extraits :  » Après deux mois, je suis en survie. Lorsque les Inuit viennent dans ma cabane s’assoir, pour répondre éventuellement à mes questions d’ethnologue, cette fonction d’enquêteur géomètre de la vie des peuples commence à me déplaire souverainement. L’enquête coloniale ? Une table, une chaise pour l’enquêteur, un tabouret pour l’indigène. C’est résolument contraire à ma pensée qui prône l’immersion. Et ces fiers chasseurs ne l’accepteront pas. Je tente de réagir. Le carnet à la main, en chargé de mission zélé, je note. Mais le bon sens l’emporte. J’abandonne vite cette fonction d’écrivain public. Je ne sors plus. Je prends conscience de l’aspect dérisoire de que je dis et fais. On ne procède pas par effraction avec une civilisation, qui, par bien des aspects, est d’ordre préhistorique : il faut d’abord une réelle et profonde intimité et, en vérité, une immersion qui ne soit pas fictive. Mais je ne suis pas un chasseur. Encore moins un tueur. J’aime infiniment les animaux. Je suis, ici, un égaré. »

Écrit par Jean Malaurie et Makyo
Dessiné par Frédéric Bihel
Édité par Delcourt

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