Marc Victor : « Kaboul Kitchen est plus accomplie en saison 2 »

Marc Victor : « Kaboul Kitchen est plus accomplie en saison 2 »

Marc Victor, cocréateur de Kaboul Kitchen. Photo Philippe Mazzoni

Alors que le DVD de la saison 2 de la dramédie de Canal + est sorti le 7 février, nous avons échangé avec un de ses cocréateurs. Ex-restaurateur à Kaboul et ex-journaliste,  Marc Victor revient sur douze épisodes qui confortent la qualité de la série.

S’entretenir avec Marc Victor, c’est évoquer toutes sortes d’histoires. Celle du film Casablanca, qu’il tient pour référence (« Je l’ai diffusé trois fois dans mon restaurant, dans le cadre de projections hebdomadaires… on en parle souvent avec Gilbert Melki, qui l’aime beaucoup »). Celle de séries très différentes aussi, puisqu’il a beaucoup d’appétit pour ce format.

Ex-journaliste de RFI, romancier, celui qui était aussi restaurateur à Kaboul (il a ouvert un établissement qui s’appelle L’Atmosphère) est en effet un fan de Breaking Bad. Mais pas seulement : il a également suivi 24 (on se faisait des nuits consacrés à la série, à plusieurs) et The West Wing (« Je l’ai dévorée en quelques semaines ») pendant ses années afghanes. « Là, j’ai commencé Brooklyn Nine Nine, c’est sympa », précise-t-il. Alors forcément, quand il s’agit d’échanger sur l’évolution de Kaboul Kitchen, série qu’il a créée avec Allan Mauduit et Jean-Patrick Benes, il a beaucoup de choses à dire.

Jacky (Gilbert Melki) et Habib (Fayçal Azizi).

Daily Mars : Comment avez-vous abordé l’écriture de la saison 2 ?

Marc Victor : « Avec Allan (Mauduit) et Jean-Patrick (Benes), nous avons créé la série et écrit ensemble la saison 1 : cela nous a demandé beaucoup de temps, beaucoup d’énergie. Près de deux ans de travail. Tous les deux ont ensuite de se retirer petit à petit, parce qu’ils avaient d’autres projets. Ils ont annoncé qu’ils participeraient à l’écriture des six premiers épisodes de la saison 2. On s’est donc mis à la recherche d’autres scénaristes. Les personnes qui nous ont rejoint m’ont été recommandées par notre agent (Fanny Herrero, Quoc Dang Tran, Benjamin Dupas, NDLR). Ils font partie d’un collectif qui s’appelle le Sas (auxquels s’ajoute la scénariste Adriana Soreil, NDLR). On s’est rencontré, ont fait des tests et ça a bien collé. Avec Allan et Jean-Patrick, on a écrit tous les synopsis de la saison 2 et les dialogues des six premiers. Les nouveaux scénaristes devaient s’occuper des épisodes sept à douze. L’idée, c’était qu’ils soient dans le bain le plus vite possible : je les ai accompagné sur cette partie de la saison. Je connais l’Afghanistan, j’ai plein d’anecdotes sur la vie là-bas et ça sert le développement des histoires. Pour la saison 3, ce sera encore différent : Quoc Dang Tran sera là, avec deux autres scénaristes et moi. Mais je serai à mon tour présent a minima : je commence à avoir envie de passer à autre chose. Je travaille avec eux sur le synopsis et je devrais écrire les versions dialoguées d’un ou deux épisodes, cependant ».

Amanullah (Simon Abkarian) et sa fille Lala (Karina Testa).

D.M. : Intégrer de nouveaux scénaristes dans le pool d’auteurs d’une série, en France, c’est une pratique en plein développement mais ce n’est pas toujours évident…

M.V. : « Ce n’était pas gagné d’avance. Il y a eu des tâtonnements : je ne le cache pas. Mais ils ont su se mettre dans le moule tout en apportant leur propre patte. On est très content ».

D.M. : C’était d’autant moins facile que vous avez un peu couru après le temps, non ?

M.V. : « On était bien sûr en retard (rires) Les comédiens et l’équipe ont reçu le scénario des derniers épisodes alors que le tournage commençait. Ce qui était relativement peu gênant puisqu’on cross-boardait les épisodes six par six (en clair, le tournage s’articulait autour de deux groupes de six épisodes. Dans une même journée, par exemple, des scènes de l’épisode 3 et de l’épisode 4 pouvaient ainsi être filmées le même jour si elles se déroulaient au même endroit, NDLR). Le plus compliqué, c’était de faire en sorte que le calendrier de tout le monde concorde. La saison 3, ce sera pareil : Canal + veut absolument la diffuser dans un an. Ce qui est bien. Le tournage aura donc lieu dans six mois : l’écriture a déjà débuté il y a trois-quatre mois ».

D.M. : Les histoires sont feuilletonnantes en saison 2, plusieurs personnages s’affirment avec force… ce sont des idées qui se sont développées rapidement après le tournage de la saison 1 ?

Le colonel-député Amanullah.

M.V. : « En France, on connaît assez mal le format 26 minutes/dramédie, on a peu de repères. On a donc tâtonné au début de la saison 1. A l’époque, Canal tenait beaucoup à ce que les intrigues soient bouclées sur un rythme « Une histoire, un épisode ». Au bout du compte, la chaîne et nous avons fait le même constat: cette façon de faire donner plus des historiades que des histoires. Presque des sketches. C’était une frustration. On a donc décidé de faire du feuilletonnant. Avec une histoire bouclée par épisode, mais plus souvent une sous-intrigue, une histoire B ou C. Pour que le téléspectateur ait toujours le sentiment que quelque chose se termine dans l’épisode. Le premier épisode de la saison 2 sert de transition. A partir des épisodes 4/5/6, on rentre vraiment dans cette logique, avec la multiplication des lignes narratives jusqu’à l’ultime face à face entre Jacky et Amanullah. Ca a servi les personnages, qui gagnent de l’ampleur. Les acteurs eux-mêmes ont apporté plus de densité. Pour moi, cette saison 2 est plus accomplie ».

D.M. : De quoi êtes-vous le plus satisfait ?

M.V. : « On se rapproche un peu des canons américains dans tout ce qui est dramédie. Sur le côté noir et comique, Simon Abkarian est assez parfait. Il conserve le côté sombre de son personnage – il connaît bien ce genre de héros – sans jamais perdre de vue la comédie. C’est la réussite de cette saison 2 et il faudrait que dans la saison 3, ce soit aussi le cas avec d’autres personnages. C’est un ton très difficile à trouver : faire en sorte que cela fasse rire et qu’en même temps, les téléspectateurs soient pris par l’histoire. Il faut tenir tous ces fils dans chaque scène : je pense qu’on peut aller plus loin là-dessus ».

 

D.M. : Niveau narration, vous avez en tout cas trouvé un ton bien spécifique…

M.V. : « On pensait au début faire une série un peu cynique. Finalement, le ton est tout de même assez gentil, je trouve. En tout cas, on n’est jamais franchement méchant. La méchanceté gratuite, c’était un piège que je redoutais un peu, à un moment. Bon, les humanitaires grincent un peu des dents parfois… mais on se moque un peu de tout le monde. Et puis le personnage de Sophie, qui est impliqué dans cet univers, est quelqu’un de positif ».

D.M. : Cette deuxième saison voit aussi apparaître un nouveau personnage féminin, Lala, jouée par Karina Testa. Elle apporte un vrai plus. C’était pour laisser un peu plus de place aux femmes ?

M.V. : « Ca tient un peu à l’histoire que l’on raconte… La saison 1 reposait beaucoup sur la relation Jacky/Sophie, donc dans notre tête, une fille était déjà très présente. Cette saison Amanullah a autant d’importance que Jacky : en miroir de la relation que Jacky a avec sa fille, on s’est dit que ce serait intéressant d’étudier la relation que le colonel a avec la sienne. Pour l’écriture de Lala, les choses sont venues naturellement. Et puis Karina a apporté son jeu, qui colle parfaitement au personnage je trouve. Il y a aussi le personnage de la psy ou l’ex de Jacky qui débarque dans l’épisode 6… on a plusieurs personnages féminins qui apparaissent comme ça, au gré du scénario ».

Jacky Robert devant le Kaboul Kitchen.

D.M. : La série possède plusieurs personnages forts. Comment votre expérience afghane a nourri leur développement ?

M.V. : « Ca a beaucoup nourri au début, pour la saison 1. Quand j’ai fait des projections de ces épisodes à Kaboul, les gens qui l’ont vu l’ont beaucoup aimé. Et quand je leur ai montré la saison 2, j’ai trouvé qu’ils étaient beaucoup plus décontractés. Ils ont compris que c’était plus loin de la réalité afghane… du coup, ils ont pris beaucoup plus de plaisir, je crois. Au début, ils essayaient de retrouver des choses que l’on a vécu ensemble – et il y en avait. Avec la saison 2, ils ont en quelque sorte lâché prise ».

D.M. : Le personnage de Jacky renvoie forcément à votre propre expérience…

M.V. : « Il s’inspire de ce que j’ai vécu. Après, le trait a été forcé à l’écriture et Gilbert Melki en a encore fait autre chose en s’appropriant le rôle. Moi, pour Jacky, je pensais beaucoup à Bacri dans Un air de famille quand on écrivait. J’imaginais un personnage un peu râleur. A Kaboul, on m’appelait parfois Bacri. Gilbert Melki en a fait quelque chose de différent mais que j’aime beaucoup. C’est plus premier degré. Plus viril, comme je dis parfois. Au début, j’ai été surpris. Puis j’ai été très vite conquis. En saison 2, il est question d’espionnage et comme je connaissais des gens de la DGSE, ils m’ont donné quelques anecdotes. Ils m’ont aussi confirmé qu’un bistrotier comme Jacky pouvait se faire recruter. Ca n’a pas été mon cas, donc j’étais un peu vexé… (rires) Ce qui est sûr que maintenant, les chevaux sont lâchés : la fiction prend de plus en plus d’importance par rapport au vécu. C’est bon signe ».

D.M. : Comment imaginez-vous la saison 3 ?

M.V. : « Je crois que plus ça va et plus Canal + a des convictions sur le projet. Les auteurs changeant, ils interviennent davantage mais ils le font à bon escient. Ils considèrent qu’il faut garder le couple Amanullah/Jacky et on est d’accord puisque ça marche très bien. Ce qu’on veut, c’est traiter un thème par saison. La première, c’était Jacky et ses problèmes de gestion du café, alors que sa fille débarque. La deuxième, c’était tout ce qui tournait autour de l’espionnage. La troisième, ce sera autre chose mais je préfère ne pas trop en dire. On reste en tout cas dans les réalités afghanes ».

D.M. : Comme on devrait rester dans les paysages afghans, puisque des images tournées à Kaboul sont intégrées dans les épisodes…

M.V. : « En saison 1, c’est Jean-Patrick Benes qui a tourné là-bas. Pour la saison 2, une équipe est repartie une semaine sur place : c’est Laurent Fleutot, quelqu’un qui connaît bien le coin, qui a filmé ces séquences. Ca s’intègre très bien à l’ensemble : je suis attaché à ce que l’on voit Kaboul le plus possible. C’est une vraie plus value ».

Axel (Benjamin Bellecour).

D.M. : Vous avez d’autres projets ?

M.V. : « Je travaille avec Benjamin Bellecour (Axel dans la série, NDLR) sur un projet de long métrage. Un film qui est une comédie mais pas seulement. Un peu comme Kaboul Kitchen finalement. C’est sur le conflit israëlo-palestinien vu par les Français. Ca se passe à Jérusalem en 1900. Ca avance bien. Et sinon, j’ai toujours un roman sous le coude, pour les moments où je n’ai rien à faire. Ca arrive encore, mais il n’y en a plus beaucoup (rires) ».

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