Marshal Law, de Pat Mills et Kevin O’Neill

Marshal Law, de Pat Mills et Kevin O’Neill

Note de l'auteur

Il fallait sans doute deux auteurs britanniques pour se payer autant la tronche des comics de super-héros ultra-américains. Kevin O’Neill et Pat Mills savent où aller trop loin, et ils y vont à fond ! Si Marshal Law ressemble bien à un Watchmen punk sous stéroïdes, la série vaut bien plus encore.

L’histoire : San Francisco a été ravagée par un tremblement de terre. Et de ses cendres est née une nouvelle ville, San Futuro. En ce lieu de perdition et de violence se déploie toute la bestialité d’une humanité génétiquement modifiée, tandis que des humanoïdes surpuissants deviennent des symboles d’héroïsme. Les combats de rue entre les vétérans déchus sont à présent une norme que le gouvernement doit endiguer, aussi fait-il appel à une figure d’autorité. Son nom : Marshal Law. Sa mission : gérer les gangs de super-héros. Son but : rétablir l’ordre. Sa devise : « Je suis un chasseur de héros. J’en ai encore jamais trouvé. »

Mon avis : Attention, dream team ! Pat Mills (2000 AD, Judge Dredd, Slaine, Charlie’s War, mais aussi Sha et Requiem Chevalier Vampire avec le Français Olivier Ledroit au dessin) à la plume, Kevin O’Neill (La Ligue des Gentlemen extraordinaires avec Alan Moore à la machine à écrire), réunis au mitan des Eighties pour un run fabuleux autour de Marshal Law, personnage musculeux, très SM dans l’attifage, aux reparties cinglantes et à la volonté d’acier.

D’abord publiée par Epic Comics en 1987 (et en France par Zenda dès 1989), la série Marshal Law connaîtra une existence plutôt difficile, changeant régulièrement d’éditeur, prenant parfois la forme de novellas illustrées… Mais la première chose qui frappe, en compulsant fébrilement ce magnifique pavé de près de 500 pages publié chez nous par Urban Comics, c’est l’humour. Un humour trash, rentre-dedans, sans guère de concession, que ce soit au bon ou au mauvais goût.

Prenez le plan de San Futuro qui ouvre le recueil. Les slogans griffonnés sur les murs (un ajout de Kevin O’Neill). Les répliques et les situations. Les mille façons de mourir en giclant de partout. L’humour, quelque chose qui, à la même époque, échappera à beaucoup de lecteurs de Watchmen, d’Alan Moore et Dave Gibbons, publié en 1986 et 1987. De quoi faire voir, en Marshal Law, un « Watchmen punk ». Pas faux. Mais c’est beaucoup plus que cela.

Prenez aussi, d’emblée, l’hypocrisie manifestée par les « super-héros » américains, qui prônent la moralité à grand renfort de slogans atroces (« Pour la grâce de Dieu, gardez-la dans le pantalon », « Les vrais héros font ça tout seuls », « Reboutonnez le pantalon de la décence américaine et dites “non !” à la nudité, aux mots sales et au sexe récréatif ! »), tout en arborant des costumes ultra-moulants, suggestifs en diable voire parfaitement révélateurs de leur anatomie. Et en s’adonnant au vice, au sexe débridé, et au viol plus souvent qu’à leur tour.

« Les hommes masqués se montraient à découvert dans les rues et étranglaient les citoyens, défiant apparemment toute loi sans qu’on leur oppose la moindre résistance. (…) Les agressions nocturnes se soldaient souvent par des meurtres. Il y avait en général deux meurtres par jour, les incendies criminels étaient fréquents, la prostitution était devenue un mode de vie, et le vol un sport-spectacle. » Symbole de cette transformation du super-héros en créature ignoble, le Marchand de Sable se traite lui-même de « bactérie ». Le super-héros est devenu une maladie.

Le monde de Marshal Law, policier sous-traitant des sales besognes, n’est pas une Amérique à la dérive, qui perd peu à peu ses valeurs. C’est une Amérique à la Mad Max, où il n’y a de salut pour personne, l’innocent comme le super-vilain, le cynique comme l’honnête. C’est une Amérique étouffante, sans espace, sans ciel bleu, sans oxygène. Et pour cela, le dessin de Kevin O’Neill fait évidemment des merveilles, avec ses pages très remplies, ses cases dégorgeant de couleurs souvent sourdes, sans vide (même le “caniveau”, cet espace entre les cases, est noir), et son découpage sans temps mort.

Bien sûr, le style d’O’Neill jette des ponts naturels entre cette série et la Ligue. Kiloton, acolyte de Marshal Law, évoque irrésistiblement Mr Hyde. Tandis que le côté « juge de rue » de Marshal fait résolument penser au Judge Dredd sur lequel Mills a beaucoup travaillé (et qu’il a cocréé).

Dans Marshal Law, Patt Mills lâche complètement la bride à son sens de l’humour. On sent qu’il s’éclate à chaque page, à chaque case, tout comme son dessinateur. Voyez les costumes de ces myriades de super-héros, parfois triomphants (l’Esprit Civique), souvent ridicules. Typiquement le genre de série où les auteurs créent des pseudo-super-héros à la pelle, comme chair à canon. Histoire de dézinguer à tout va, tout en se payant la tronche des “vrais” super-héros du temps, ceux de DC et Marvel en tête.

Dans Marshal Law à Manhattan, c’est toute une galerie de persos archi-connus qui passent à la moulinette de Mills et O’Neill. On reconnaît pêle-mêle, en version recousue et foireuse, Mr Elastic (tout tordu, qui parle à une chaise vide en pensant que sa Femme invisible s’y trouve), Namor, Spider-Man, Thor, Captain America, etc. Tous dingues, enfermés à l’asile psychiatrique, jusqu’à ce qu’un nouveau venu mette le boxon et que Marshal, bien sûr, doive y remettre bon ordre. Ce qui, forcément, se termine mal pour la totalité de ses opposants. Une parodie tout à fait fendarde.

Et pour laisser sa colère parler, Marshal Law n’a besoin que d’entendre un mot : « super-héros ». « C’est mon “Shazam !” à moi ! », dit-il. Référence au perso de Captain Marvel/Shazam qui a eu les honneurs récents d’une adaptation au cinéma (pourrie, selon le confrère Marc Godin) et d’une antho très intéressante chez Urban Comics. Le motif reviendra d’ailleurs dans l’ultérieur Super Babylone, avec ce personnage d’arrière-plan qui cherche à se rappeler son mot de passe magique. Un mot qui commence visiblement par « sha » : « Shalom… ? Shadrack… ? Shalimar… ? » Lorsqu’enfin, il s’apprête à lancer son « Shazam ! », une machine de guerre électrique de marque Tesla le réduit en cendres.

L’occasion de quelques répliques bien senties, du genre : « Je te traiterais bien de salopard assassin… mais je n’emploie pas de gros mots ! », lance le proto-Captain America. « Moi si… Viens là, tête de bite ! », rétorque Marshal. Sans oublier un mémorable « D’accord : abrutis… rassemblement ! ». Prenez ça dans la tronche, Avengers.

Mills en profite pour développer au maximum son propos politique. Le Persécuteur, vieille némésis de Marshal, est fan de torture en temps de guerre (tout le temps, en fait), avec sa croix gammée tatouée au milieu du front. Un vrai nazi dans les hautes sphères de l’armée US. Convaincu que l’Amérique doit régner sur le monde et écraser les autres nations : « Comment pourrions-nous nous tromper ? Nous sommes les gardiens du monde ! De véritables super-héros ! »

Via Marshal Law, Mills règle ses comptes avec l’impérialisme américain. En mode jouissif. Mention spécial pour ce drapeau fusionnant la Bannière étoilée et la croix gammée nazie, derrière le cadavre d’un soldat percé de piques arborant le symbole du dollar, flanqué de gros vers blancs dont l’un a la mèche et la moustache hitlérienne… Deux pages plus tôt, Marshal flingue un super-héros ailé au cri de « Sieg hell ! » O’Neill et Mills savent où aller trop loin, et ils y vont à fond ! Et la société de consommation ne trouve pas plus grâce à leurs yeux : si Lynn fait un cadavre si bien conservé, c’est « grâce aux conservateurs de la nourriture moderne ».

Dans Marshal Law, tout est important, l’avant-plan, l’arrière-plan, le décor, les graffitis, les bouts de corps qui volent, chaque réplique est une anthologie à elle seule. Voici un comics aussi iconoclaste et punk que son protagoniste, qui s’empare d’un super-tank nazi pour dézinguer les super-héros de l’âge d’or, embaumés mais ramenés à la vie grâce à un liquide radioactif, par des zombies qui veulent se venger de Marshal Law et transformer toute l’humanité à leur semblance. N’en jetez plus. Ou plutôt si, jetez-en encore !

En accompagnement : Never Mind the Bollocks, des Sex Pistols. Avec, en intro, le Nazi Rock de Gainsbourg, pour faire bonne mesure. « Enfilez vos bas noirs, les gars ! »

Si vous aimez : Watchmen, qu’il faudrait, comme V pour Vendetta et From Hell, relire au moins une fois par an, histoire de se souvenir de ce à quoi ressemble un chef-d’œuvre de la bande dessinée. Fan hardcore d’Alan Moore ? Coupable ! Et pour retrouver la patte de Mills (jeu de mots !), on rouvrira la série Requiem, qui a pas mal de points communs avec Marshal Law, en version goth.

Marshal Law
Écrit par
Pat Mills
Dessiné par Kevin O’Neill
Édité par Urban Comics

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