Martin Villeneuve adapte pour le cinéma la BD culte Red Ketchup

Martin Villeneuve adapte pour le cinéma la BD culte Red Ketchup

Le réalisateur québécois Martin Villeneuve avait surpris avec son premier long métrage Mars et Avril, objet filmique de SF non identifié. Il avait une nouvelle fois surpris avec son délicat court métrage Imelda, dans lequel il interprétait sa fantasque et attachante grand-mère. Il ne déroge pas à sa règle avec son nouveau projet, qui vient d’être officialisé : l’adaptation de la bande dessinée culte Red Ketchup, de Pierre Fournier et Réal Godbout, produite par la société de production Go Films…

Cela fait depuis les années 80 que l’on parle d’une adaptation des aventures de Red Ketchup. Quel a été le déclic ?

MARTIN VILLENEUVE : Red Ketchup a récemment fêté ses 30 ans, et ce trentenaire n’est pas passé inaperçu : une impressionnante couverture médiatique, des expositions, sans parler de la réédition des albums de la mythique série aux Éditions de la Pastèque. Force est d’admettre que Red Ketchup vieillit bien et passe d’une génération à l’autre avec une aisance qui n’a d’égal que sa capacité à absorber les substances nocives ! Comment pourrait-on espérer meilleur timing pour mettre sur pied un projet d’adaptation cinématographique de ses célèbres aventures ?

Savez-vous ce que les auteurs ont vu dans Mars et Avril et Imelda qui les ont convaincus de vous confier le destin de leur personnage emblématique ?

MV : Sans vouloir parler pour eux, je crois qu’ils ont vu dans mes premiers films une certaine versatilité et une tendance vers l’hybridation des genres. Ils ont apprécié les qualités visuelles de Mars et Avril, et l’humour d’Imelda. La combinaison de ces deux attributs semblait gagnante pour adapter Red Ketchup au cinéma. Mais ils ne laisseront pas aller leur héros aveuglément ; nous écrirons ensemble le scénario du film, qui sera un scénario original, et non une adaptation des albums existants. À la production, je serai appuyé par Nicole Robert et Pascal Bascaron de GO Films avec qui je m’apprête à tourner la comédie Imelda, version long métrage.

Planche extraite de "Red Ketchup" - Red Ketchup de Réal Godbout & Pierre Fournier – Éditions de la Pastèque © 1982-2016

Planche extraite de « Red Ketchup » – Red Ketchup de Réal Godbout & Pierre Fournier – Éditions de la Pastèque © 1982-2016

En France, malgré une publication aux éditions Dargaud, on connaît finalement peu ce personnage (pourtant génial !). Comment peut-on le décrire ?

MV : Qui au Québec ne connaît pas Red Ketchup ? Ce colosse albinos, toujours vêtu d’un costume bleu poudre et de lunettes fumées, increvable, toxicomane et au caractère pour le moins explosif, est entré dans la légende pour devenir l’un de nos rares héros de la BD québécoise. Comme plusieurs membres de ma génération, je fus à l’adolescence profondément marqué par le personnage. Il faut dire que l’image du puissant Red — avec sa tronche de géant de l’île de Pâques et son mohawk rouge digne de Grace Jones — a de quoi marquer ! Et comme les bonnes bandes dessinées gagnent toujours à être relues, j’ai pris beaucoup de plaisir à redécouvrir, quelques 20 ans plus tard, l’œuvre marquante de Pierre Fournier et Réal Godbout.

Quel est votre volume préféré de Red Ketchup et pourquoi ?

MV : Ils sont tous bons, et il est incroyable de constater à quel point le personnage peut se prêter à toutes les sauces (sans jeu de mots !) : on passe de la science-fiction au polar, du fantastique au manga, de la comédie noire au récit d’aventure, de l’horreur gore à la satire politique, de l’action grand public au fantaisiste plus ésotérique. Personnellement, j’aime bien les albums à saveur un peu plus fantastique comme Le Couteau aztèque, L’Oiseau aux sept surfaces ou encore Red Ketchup en enfer.

Avec « Red Ketchup », on passe de la science-fiction au polar, du fantastique au manga, de la comédie noire au récit d’aventure, de l’horreur gore à la satire politique, de l’action grand public au fantaisiste plus ésotérique.

Qu’est-ce qui rend cette adaptation facile d’une certaine manière ? Et qu’est-ce qui la rend si difficile ?

MV : Le personnage a tout pour envahir le grand écran : une touche de James Bond, un brin de Tarantino, une parcelle de Kubrick. Un croisement entre Inglourious Basterds, OSS 117 et Doctor Folamour, je dirais. Un heureux mélange des genres, donc, et des extravagances visuelles seront au rendez-vous pour offrir un spectacle grand public, sans prétention mais hautement divertissant ! C’est avec une redoutable rigueur historique et un regard toujours très aiguisé sur l’actualité et la politique internationale que les auteurs ont raconté pendant 13 ans les missions de l’agent fou du FBI. L’univers est bien campé, les personnages (malgré leurs allures caricaturales propres à la bande dessinée) existent profondément et l’ensemble du récit est teinté d’un humour noir au second degré qui le sert à merveille. Nous voici devant une œuvre présentant de nombreux atouts pour le moins séduisants aux yeux du cinéaste, mais offrant du même coup une dose étourdissante de défis au plan de l’adaptation. En tant que fan de la série, le vertige d’en faire un film réussi — et totalement cinématographique — est précisément ce qui m’attire !

Martin Villeneuve sur le plateau de Mars et Avril – Photo : Yanick Macdonald, Mars et Avril inc. © 2012

Martin Villeneuve sur le plateau de Mars et Avril – Photo : Yanick Macdonald, Mars et Avril inc. © 2012

Allez-vous adapter un volume existant ou est-ce que ce film va bénéficier d’un scénario inédit ?

MV : Ce sera un scénario inédit, coécrit par Réal Godbout, Pierre Fournier et moi-même. C’est une chance incroyable que de pouvoir collaborer avec les auteurs eux-mêmes ! Nous débutons l’écriture cet automne.

Ce sera un scénario inédit, coécrit par Réal Godbout, Pierre Fournier et moi-même.

Encore une adaptation d’une bande dessinée. Décidément, ce médium semble être une partie intégrante de votre imaginaire cinématographique…

MV : En effet ! Toutefois, il ne faut pas tenter de transposer en film ce qu’une bande dessinée réussit tellement bien, puisque ce sont deux plateformes très différentes. Je crois qu’il faut plutôt s’inspirer des personnages et écrire pour eux une histoire totalement cinématographique.

Les adaptations de bandes dessinées ont été nombreuses au cinéma. Pas toujours couronnées de succès artistiquement. Quel est le principal risque quand on adapte une BD sur grand écran ?

MV : Les lecteurs ont un rapport intime avec la bande dessinée, qui n’est pas un médium linéaire. On peut revenir en arrière ou faire un bon en avant, ou faire des liens entre textes et images qui ne sont pas sur les pages comme tels. Lorsqu’un auteur de BD demande à ses lecteurs de lui décrire leur image préférée d’un album, la plupart du temps il constate que cette image n’est pas dans l’album, mais bien dans leur tête. L’imaginaire d’un lecteur est infiniment plus puissant que la vision cinématographique que peut en tirer un metteur en scène de cinéma. C’est pourquoi les lecteurs sont parfois déçus lorsqu’on adapte au grand écran leur bande dessinée fétiche ; ils n’y retrouvent pas « leur » récit. C’est la raison pour laquelle je crois qu’il faut proposer quelque chose de nouveau, qui n’existe pas en BD. Personnellement, je rêve du jour où l’on écrira un scénario original pour Tintin, par exemple, qui ne soit pas l’adaptation d’albums existants.

Pour un personnage comme Steve “Red” Ketchup, il faut un acteur « à la mesure ». Suffisamment fou pour se permettre de le jouer à fond, suffisamment charismatique pour en imposer, suffisamment timbré pour se métamorphoser… et forcément bon. Excellent même. Avez-vous déjà des noms en tête, des acteurs dont vous rêvez ?

MV : C’est une très bonne question, et même s’il est encore tôt pour parler de casting, nous nous la posons depuis le début. Pas facile à solutionner… À la base, Steve Ketchup est un héros de BD québécois, mais en même temps, il travaille pour le FBI. Il est prématuré de statuer sur le casting, puisque ces décisions relèvent de plusieurs facteurs. Mais Ketchup est une icône visuelle très puissante, et qui n’a pas vraiment d’âge. Personnellement, je l’imagine autour de 40 ans, assez costaud, la gueule carrée, le teint pâle. Mettez-lui des lunettes fumées, un veston bleu poudre et un mohawk rouge, et nous y voilà ! Mais d’abord et avant tout, il nous faut et nous voulons un excellent acteur.

Avec Red Ketchup, vous allez opérer un changement radical de ton dans votre cinéma, jusque-là plutôt « positif ». Red Ketchup est satirique, cynique et violent. En quoi cette évolution représente un défi pour vous en tant que réalisateur ? D’autant que la violence à l’écran peut être justement une arme à double tranchant…

MV : Oui, surtout que Mars et Avril se distinguait justement par sa « non-violence ». Ce sera pour moi un défi intéressant que de filmer un colosse albinos qui tire à bout portant sur des pingouins ! La violence est effectivement une arme à double tranchant, mais ici nous sommes dans la comédie noire. Elle y est poussée à l’extrême, elle frise l’absurde, comme chez Tarantino par exemple. Je pense que la clé est de ne pas faire l’éloge de la violence comme telle, mais de la montrer pour servir l’histoire. Autrement, c’est gratuit.

Avec une écriture prévue pour 2016 et un financement planifié pour 2017, a-t-on des chances de voir Red Ketchup sur les écrans en 2018 ?

MV : Ça, je n’en ai aucune idée ! Il est très difficile de financer un film de nos jours, quel qu’il soit. Ce qui nous aide, dans le cas de Red Ketchup, est qu’il s’agit d’un grand succès littéraire québécois, comme la série Paul par exemple, dont on a récemment tiré un long métrage, Paul à Québec. Et on parle de Red Ketchup depuis 30 ans, donc ce n’est pas un « feu de paille », mais bien un succès qui persiste. Le personnage est maintenant redécouvert par la jeune génération grâce aux rééditions de la Pastèque, et il ne fait que gagner en popularité. Avec le film, l’idée est d’offrir Red Ketchup au monde entier, car nous croyons que ce personnage a un potentiel international, qu’il est « exportable ». Ce sont des indices très significatifs que le projet est gagnant et compétitif lorsqu’on s’engage dans pareille aventure. Pour le reste, je ne peux que compter sur un alignement des planètes, c’est-à-dire un scénario inspiré, une équipe talentueuse, des investisseurs enthousiastes… et un distributeur qui a de la vision !

Propos recueillis par la rédaction du Daily Mars

Pour en savoir plus sur le projet d’adaptation de « Red ketchup », rendez-vous ici !

Et si vous voulez voir le court métrage »Imelda » de Martin Villeneuve :

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