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Mathieu Bablet : « Je dessine l’humain confronté à l’immuable »

Mathieu Bablet : « Je dessine l’humain confronté à l’immuable »

Publié en mai, le premier volume de ses Midnight Tales a vu Mathieu Bablet endosser le costume du scénariste « showrunner » d’une série de recueils au long cours. « Showrunner » : le terme n’est pas si étrange ici. Car le rythme est bien celui d’une série télé, nous confie-t-il.

Mathieu Bablet a sorti le premier volume de ses Midnight Tales collectifs en mai dernier (lire ici la critique de Doumé) et s’apprête à publier le deuxième tome en octobre prochain, le 26 pour être exact. Et ce, tout en bossant sur un projet perso prévu, lui, pour 2020. L’occasion était belle de l’interviewer à nouveau. Car oui, le Daily Mars suit ce talentueux auteur depuis un moment déjà. Pour preuve, l’interview menée par Deborah dans la foulée de la publication de Shangri-La et de la réédition d’Adrastée.

 

Daily Mars : Midnight Tales est particulier à la fois dans son contenu et dans sa forme, mais avec une ligne générale précise. Pouvez-vous nous présenter ce projet ?

Mathieu Bablet : Ce recueil d’histoires courtes imprégnées d’épouvante, de mythologie et de légendes brasse des cultures et des folklores du monde entier. Il s’agit d’histoires autocontenues, mais avec une trame principale centrée sur l’Ordre de Minuit, une corporation secrète active aux quatre coins du monde.

Le quatuor de sorcières de « The Last Dance », premier récit du recueil « Midnight Tales »

Un rythme comparable à celui d’une série télé, non ? On pense notamment à X-Files, avec ses épisodes en stand-alone (les « Monster of the week ») alternant avec des moments « mythologiques » (qui explorent la trame générale de l’invasion extraterrestre et des agissements du gouvernement américain – pour faire court). Ou à Buffy contre les vampires

M. B. : Tout à fait. Buffy est d’ailleurs l’une des influences principales de ce projet. C’était aussi une volonté générationnelle de ma part, une tentative de retrouver les sensations liées aux héroïnes apparues lorsque j’étais plus jeune. En définitive, Midnight Tales se situe à la croisée de Buffy, des « magical girls » (sous-genre de la fantasy japonaise mettant en scène des jeunes filles dotées de pouvoirs magiques, NDLR) et de Lovecraft.

 

Lovecraft, justement, occupe le devant de la scène éditoriale en France. Mnémos va publier une nouvelle traduction de l’ensemble de son œuvre, ActuSF une biographie, un guide… J’imagine que vous avez commencé à bosser sur Midnight Tales bien avant ce « momentum » ? On sent aussi la présence de Mike Mignola dans ce recueil…

M. B. : Oui, je lis Lovecraft depuis des années, mais au compte-gouttes, une nouvelle à la fois. Certes, il s’agit d’une influence avouée, mais l’idée reste de s’en détacher pour développer une mythologie propre, avec notamment des personnages féminins (très rares dans le corpus lovecraftien, un manque comblé en partie par Kij Johnson, NDLR). Quant à Mike Mignola et Hellboy, ils représentent sans doute mon influence principale, surtout pour le ton et l’ambiance. J’en ai tiré l’envie de travailler sur une épouvante qui ne bascule pas dans l’horreur, le démonstratif. Plutôt une épouvante de l’atmosphère, avec le côté romantique du gothique.

Dans « Midnight Tales » volume 1, un récit scénarisé et dessiné par Mathieu Bablet, sous évidente influence de Mignola

Midnight Tales, c’est aussi une aventure collective dont vous êtes le scénariste de tous les récits dessinés, et le dessinateur d’un seul… Une sorte de showrunner, pour revenir aux séries télé !

M. B. : Après Shangri-La, qui s’est révélé un travail très solitaire, j’avais effectivement envie de proposer quelque chose de collectif, en rebondissant sur le concept DoggyBags du label 619 d’Ankama (où chaque tome rassemble une à six histoires, NDLR). D’ailleurs, les premiers dessinateurs que j’ai approchés étaient familiers des DoggyBags, je les connaissais, cela a facilité les choses. Ceci dit, j’ai tenu à réunir des dessinateurs aux styles très différents, afin de garder cette notion de diversité jusque dans la dimension visuelle. Le point le plus difficile, lorsqu’on est dans la position de scénariste pour plusieurs créateurs, est qu’il faut avoir bien conscience que le résultat final sera différent de ce qu’on a en tête. Il faut prendre cela dans le bon sens du terme : il y a eu une vraie émulation collective, des propositions inattendues ont été faites et acceptées, c’était très enrichissant.

 

Au sein du recueil, les récits se présentent et s’articulent comme des fascicules de comics américains. Peut-on s’attendre à une publication périodique ? Voire à un vrai feuilleton, un récit qui rebondirait de numéro en numéro ?

M. B. : Nous avons réfléchi à la parution en fascicule, mais cela exigerait un suivi éditorial qui me prendrait trop de temps par rapport à mon boulot personnel. D’où la parution en recueil uniquement, au rythme de deux par an. En revanche, le premier récit du volume 1 a beaucoup plu : il connaîtra donc une suite. Et au fil des recueils – nous en avons prévu neuf, j’espère que nous pourrons aller jusque-là – on s’éloignera du stand-alone pour favoriser les histoires qui se suivent et qui développent l’histoire de l’Ordre de Minuit.

« La Belle Mort », ou quand un être a la durée de vie d’une boîte de conserve

Ce rapport au temps, justement, me semble central dans votre travail. Dans Adrastée, avec ce personnage qui semble immortel. Dans Shangri-La, via la question de l’obsolescence programmée des objets et des êtres. Dans La Belle Mort et ces trois hommes, derniers représentants de l’espèce humaine, face à un monde où leur espérance de vie se confond avec la date de péremption des conserves qu’ils parviennent à rassembler…

M. B. : Consciemment ou non, j’explore en effet beaucoup notre rapport au temps, à l’aspect cyclique de la vie, notre rapport à la mémoire, notre façon d’utiliser le temps qui nous est imparti. La Belle Mort, de ce point de vue, fonctionne en miroir avec Adrastée. D’un côté, les personnages ont une durée de vie limitée, ce qui pose une question commune à tous : que faisons-nous de notre existence ? Ils sont plongés dans les ruines d’une société qui n’existe plus. Ce côté post-apocalyptique est super intéressant, c’est comme si l’on plaçait des hommes dans une boîte de Petri pour voir ce qui se passe. Dans Adrastée, en revanche, le protagoniste paraît immortel. C’est le désir ultime de l’être humain – vaincre la mort – qui est exposé ici, avec, en corollaire, son rapport à la mémoire et au deuil.

 

Le thème du temps paraît aussi lié au motif de l’architecture, chez vous. On observe souvent un jeu sur l’échelle, passant d’un personnage en combinaison spatiale à son vaisseau, puis à la station spatiale, et enfin à la planète en arrière-plan.

M. B. : Je m’intéresse à l’architecture, et je l’illustre dans mes livres, d’abord en tant que vecteur d’émotions et de sensations. La dimension immersive est à mes yeux essentielle. Si je passe tant d’heures à produire des dessins aussi fouillés et riches en détails, c’est pour que le lecteur puisse se plonger dans cet univers, s’en imprégner. Cela passe aussi par l’image de la nature reprenant ses droits sur le béton, avec, à la clé, une dimension graphique supplémentaire… L’idée, ici, est de remettre les personnages en perspective, dans le contexte où ils évoluent. Dans Shangri-La, exprimer la petitesse de l’être humain dans l’univers. Dans Adrastée, son rapport à la nature. Dans La Belle Mort, sa présence face à l’immensité. L’humain confronté à l’immuable…

Effet d’échelle dans « Shangri-La »

L’importance que vous accordez aux bâtiments fait également penser aux mangas, notamment ceux de Katsuhiro Otomo, où les immeubles constituent un personnage à part entière.

M. B. : J’ai trois influences majeures : Mignola donc, mais aussi Tsutomu Nihei et sa série manga Blame! (série fabuleuse où, dans un futur technologique déshumanisé, un personnage mutique parcourt des strates urbaines hautement dangereuses, NDLR), empreinte de solitude et de contemplation, et Hayao Miyazaki pour le côté émotionnel et cette faculté unique de toucher à la perfection de l’histoire.

 

Un aspect émotionnel qu’on retrouve parfaitement dans le récit que vous scénarisez et dessinez dans Midnight Tales (« Nightmare from the Shore »), mais aussi dans la fin de La Belle Mort, avec cette femme et son enfant hybride. Avez-vous imaginé la suite, même si vous ne la représentez pas ? Une mère et son fils, cela fait peu pour recréer une civilisation…

M. B. : Non, car j’aime les fins ouvertes. Je n’ai donc pas pensé à la suite, préférant laisser le lecteur s’interroger et fournir ses propres réponses. Cette mère et son enfant symbolisent le renouveau, le cycle qui se perpétue. Une société qui disparaît, une autre qui naît.

 

À vos yeux, faut-il se battre pour défendre une société qui meurt ou plutôt accepter la venue d’une nouvelle civilisation ? Existe-t-il seulement une réponse à cette question ?

M. B. : Pas vraiment, car cela est très contradictoire. C’est tout le sujet du combat écologique, d’ailleurs : est-il pertinent de consentir d’énormes efforts en faveur de la nature, pour quand même foncer dans le mur plus tard ? Ceci dit, le but ici n’est pas d’être nihiliste ! Agir, faire le maximum, demeure une nécessité.

 

Ce combat peut être rapproché de la lutte sociale, très bien exprimée dans Shangri-La. Comparable à votre travail sur les échelles et les volumes, on y observe une belle exploration des strates sociales, avec cette corporation toute-puissante au sommet, ces humains « asservis volontaires », les « animoïdes » (hybrides d’humains et d’animaux), et même des « sous-animoïdes ». Un système de castes très complexe, contre lequel il semble difficile – voire impossible – de se rebeller.

M. B. : J’ai beaucoup de mal avec le postulat du héros, de l’élu, celui qui doit changer le visage de la galaxie. Je n’y crois tout simplement pas. Je veux que mes personnages soient des gens normaux. On travaille tous à notre vie, confrontés à un système hiérarchique fort. Je préfère donc des personnages réels, œuvrant dans la limite de leurs possibilités.

Sale temps pour cet animoïde (« Shangri-La »)

Le thème du temps est moins évident dans Midnight Tales. Mis à part cette idée de guerrières « consommables » qui, lorsqu’elles meurent, sont remplacées par d’autres. Un peu comme dans Buffy.

M. B. : On découvrira au fil des recueils la dimension temporelle au cœur de Midnight Tales : l’histoire d’une institution centenaire, qui a pris des décisions qui paraissaient bonnes au départ, mais qui évoluent avec les décennies…

 

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

M. B. : Le deuxième volume des Midnight Tales sortira le 26 octobre. Cette série me prend pas mal de temps… En solo, je bosse sur un one-shot dans un univers cyberpunk, Blade Runner, Ghost in the Shell, ce genre de choses. La robotique et l’intelligence artificielle sont des sujets de société très actuels ! La robotisation du monde est un thème qui m’intéresse beaucoup. Ce livre sera le plus long que j’aie produit : 250 pages. Sortie prévue fin 2020.

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