Mes voisins, ces espions (The Americans / FX / Bilan)

Mes voisins, ces espions (The Americans / FX / Bilan)

Note de l'auteur

Philip et Elizabeth Jennings. Ces noms résonneront peut-être moins dans la mémoire collective que Tony Soprano ou Walter White, mais dans la mémoire des amateurs de The Americans, dans celle des amateurs d’espionnage, ces deux personnages auront une place à part.

Attention, le texte qui suit évoque The Americans dans son ensemble. Il est préférable d’avoir vu les six saisons au préalable.

Philip et Elizabeth Jennings sont les héros (mais peut-on vraiment utiliser ce mot ?) de The Americans, série d’espionnage, diffusée sur la chaîne américaine FX depuis janvier 2013. Créée par Joe Weisberg, elle se déroule aux États-Unis et en Russie durant la dernière décennie de la guerre froide, et raconte l’histoire de deux espions, des illegals, vivant dans une banlieue de Washington sous les traits d’un couple américain traditionnel. Au début de la série, leurs deux enfants, Paige et Henry, ne sont pas encore adolescents. Et lors du premier épisode, Stan Beeman, agent du FBI, emménage avec sa famille en face de chez eux. Voilà pour la base d’une série qui, depuis janvier 2013, aura duré six saisons, chacune d’une qualité rare tant à la télévision qu’au cinéma ou en littérature. Notons tout de suite que cette histoire est « tirée de faits réels ». En effet, les créateurs se sont inspirés de l’histoire de Donald Heathfield et Tracey Foley, deux espions russes ayant vécu aux États-Unis avec leur deux enfants jusqu’en 2010 avant d’être démasqués par le FBI.

The Americans est une série qui ressemble à ses personnages. Discrète, mais puissante, qui passe inaperçue et qui, dès qu’on met le nez dedans, ne vous lâche plus et vous rend tendu,
suspicieux. Cela est avant tout dû à des intrigues multiples, toujours proches de la réalité des faits historiques, et portées par une distribution d’ensemble exceptionnelle (qui devrait à l’heure qu’il est crouler sous les récompenses), dont l’interprétation nous amène à être en totale empathie avec tous les personnages, les Russes comme les Américains, alors que leurs agissements sont pourtant souvent totalement condamnables.
Dès le premier épisode, Keri Russell et Matthew Rhys dégagent une alchimie qui nous fait ressentir leur douleur et nous implique dans leurs problèmes. Elizabeth est une femme forte, au sens physique et psychologique du terme, sans doute l’un des personnages féminins les plus complexes des séries modernes. Philip est au contraire plus engageant que son épouse, plus amical, il est aussi plus attiré par l’American way of life, prend conscience qu’il s’agit, malgré tout, de sa vie et de celle de ses enfants. Il est aussi l’hôte de nombreux doutes concernant sa vraie profession. Alors qu’Elizabeth semble être née pour cela. Être agent secret, surtout ce type d’agent secret, un exilé, une taupe, un infiltré, changeant d’identité et donnant sa vie à sa patrie, n’est pas une vocation pour son mari qui en vient même à démissionner à la fin de la saison 5. Ces deux êtres se sont rencontrés par la volonté du KGB, se sont mariés par la volonté du KGB et ont eu des enfants par la volonté du KGB. Lorsqu’on les découvre, leur couple, leur mariage est en suspens et il faudra la révélation du viol d’Elizabeth pour que naisse un lien encore plus fort entre eux que celui créé par le service de renseignement soviétique.
Ce qui rend la série si à part, c’est justement cette description tout au long des six saisons d’un mariage plus complexe que nul autre, constamment tiraillé entre les problèmes personnels et les événements internationaux. C’est aussi ce qui rend les deux personnages aussi attachants. Car ils s’aiment, et très vite la devanture classique et factice de leur mariage américain laisse la place à un véritable couple, qui s’entraide, s’engueule, se comprend sans se parler, deux personnages qui font des sacrifices l’un pour l’autre et pour leurs deux enfants.

Le poids des événements, celui d’un métier aussi prenant que le contre-espionnage se constate aussi sur les épaules de Stan Beeman, l’agent du FBI, incarné avec quel talent par Noah Emmerich, qui emménage en face de chez eux. Cette situation initiale aurait été, pour 90% des séries, le fil rouge des différentes saisons. Les scénaristes au contraire ont su désamorcer rapidement ce piège pour offrir à ce personnage sa propre histoire, sa propre vie, ses propres problèmes également, sans lien « professionnel » avec ses voisins. Au contraire, leur vie à proximité débouche sur une amitié réelle, quoique non dénuée de soupçons. Philip et Stan sont deux hommes qui doutent, une qualité nécessaire pour être espion ou passer sa vie à les traquer, mais un poids pour vivre, tout simplement. Ainsi se crée leur amitié, qui n’empêche cependant pas Stan d’enquêter sur les Jennings au premier épisode et à la fin de la série, et qui n’empêche pas Philip de parfois mentir à Stan, d’abuser de lui, de son amitié, de l’attachement sincère que cet homme a pour cette famille aux allures si parfaites, lors d’une scène, dans l’épisode final, qui restera à n’en pas douter dans les annales de la télévision.

Le générique de la série est une œuvre d’art politique.

L’une des premières choses qui m’a frappé lorsque j’ai découvert la série dans les premiers jours de sa diffusion fut son générique. Nombreuses sont les séries qui se sont fait une réputation par leur séquence initiale et The Americans doit entrer dans la catégorie des productions télévisuelles qui ont particulièrement su soigner cette ouverture. Rien que ces quelques secondes nous prouvent l’intelligence de la série. Outre la musique entraînante, entêtante, le générique de la série est une œuvre d’art politique, à base de papiers collés dans la tradition russe, présentant les personnages mais aussi des images symboliques des deux blocs, avec d’un côté des découpages d’images issues de magazines américains, de l’autre des images à la manière d’Alexandre Rodtchenko. Il faudrait de multiples arrêts sur images pour saisir les parallèles évoqués par les créateurs, mais ces quelques secondes vous hypnotisent et mettent en scène, par les images avant d’en venir aux armes, la bataille que se menaient les États-Unis et le bloc soviétique.

Mais pourquoi employer un temps du passé ? Car cette bataille entre les États-Unis et, maintenant, la Russie, est toujours d’actualité comme le prouvent l’enquête sur les liens entre Donald Trump et certaines services russes ayant pu l’aider lors de sa campagne, les soupçons d’empoisonnement de l’ex-agent double Sergueï Skripal, la fausse mort du journaliste Arkady Babtchenko en Ukraine, autant d’événements marqué par le sceau du secret et révélant des méthodes qui n’appartiennent pas seulement aux romans d’espionnage. Cette atmosphère d’affrontement entre USA et Russie a d’ailleurs été le fondement de la dernière saison de la série Homeland, dans laquelle la présidence des États-Unis se trouvait menacée par les agissements d’une cellule d’espions russes. L’un de ces espions est interprété par Costa Ronin, acteur russe qui, dans les deux cas, incarne un agent des services secrets. Cet acteur nous permet de comprendre la différence entre une série d’action et de divertissement et une autre qui réfléchit de manière approfondie à ce qu’est « être un espion » et qui met d’abord en avant ses personnages. Car d’un côté Costa Ronin est le méchant de la saison, les russes sont les ennemis, ceux qui veulent mettre à mal le pays d’Oncle Sam et tout est, évidemment, évoqué du point de vue américain. Dans The Americans, il est Oleg Burov, agent du KGB dont la personnalité, la volonté et l’amour de la patrie évoluent au fil des épisodes, jusqu’à faire de lui un pion important dans la défense de la Perestroïka de Gorbatchev. The Americans a toujours pris soin d’éviter le manichéisme. Pas de méchants, pas de gentils non plus, simplement des hommes et des femmes bousculés par les ondes des événements internationaux et qui œuvrent pour leur pays, pour ce en quoi ils croient, ce qui les amènent à faire des sacrifices, et parfois à trahir, à mentir ou à tuer.

La perception que l’on a de Philip et Elizabeth Jennings, mais également de Stan ou d’Oleg n’est ainsi pas linéaire. Certains actes nous poussent à les détester. Lorsqu’ils en viennent à changer d’identité, affublés de leurs mille perruques et moustaches ou alors simplement cachés et protégés derrière leur carte du FBI ou du KGB, à jouer et à anéantir la vie d’innocents pour glaner des informations, le lien d’empathie que l’on ressent vis-à-vis d’eux se rompt. Il est difficile ici de ne pas évoquer Nina (Annet Mahendru), l’une des figures centrales de la première moitié de la série, jeune femme russe qui travaille à l’ambassade et que Stan fait d’abord chanter pour obtenir des renseignements, mais dont il tombe très vite amoureux, se retrouvant lui-même dans les rouages du chantage. Le trio Stan-Nina-Oleg a occupé une très grande place dans les trois premières saisons, pour aboutir au retour forcé de Nina en URSS et sa mort en camp de travail. Victime collatérale de cette guerre de l’ombre, au même titre que Martha. Secrétaire du directeur du FBI, Martha s’est fait berner pendant plusieurs saisons par Philip, qui n’a pas hésité à coucher avec elle, à vivre chez elle ou même à l’épouser pour gagner toujours plus sa confiance. La chute n’en fut que plus difficile, lorsqu’elle se rendit compte du simulacre de vie que Clark, alias Philip Jennings, lui avait offert. Sous peine de passer le reste de sa vie en prison pour trahison, elle dut accepter l’évidence et se rendre elle aussi en URSS, sans pouvoir prévenir ses parents, ses amis. La scène de son départ à la fin de la saison 4 est un déchirement et on en veut terriblement aux personnages d’avoir infligé cela à une femme qui n’avait rien demandé.

Alors oui, on passe parfois par des moments d’incompréhension, voire de détestation des personnages qui sont les piliers de la série. Mais lorsqu’on voit les conséquences de ces actes sur leur vie réelle, leur vie de famille et leur psyché, le lien avec eux finit par se reconstruire, se réparer. Comprendre, sans pour autant justifier. Telle est la force de la série, avoir su nous attirer vers ces personnages, nous les faire détester, admettre, comprendre ou au contraire rester complètement opaque face à leur acharnement ou leur foi aveugle, comme celui d’Elizabeth dans la dernière saison, mais ne jamais émettre un quelconque jugement moral sur leurs activités. Ce sont les personnages eux-mêmes qui portent un jugement sur cette vie de mensonges, de faux-semblants, sur la fatigue physique et morale qu’elle engendre. Lorsque Philip avoue à Stan, dans cette scène si intense du dernier épisode, qu’il a eu une « vie de merde », je pense qu’il est sincère, que ce n’est pas simplement pour que Stan s’apitoie sur son/leur sort et les laisse partir, même s’il n’hésite pas, une dernière fois, à lui mentir sans ciller. Une vie d’espion n’est pas faite de vodka martini (au shaker, pas à la cuillère), mais de déceptions. Une vie d’espion est une vie de merde. Comme le dit Philip à son épouse dans la dernière saison, ce sont « eux », les autres, les pontes du KGB ou du FBI, qui donnent les ordres. Mais c’est ensuite à « eux », les agents, entrainés certes mais jamais surhumains, de les exécuter et surtout, de vivre avec ces souvenirs qui se transforment vite en cauchemars.

Dernier point que j’aimerais souligner, la capacité des créateurs, par le choix des musiques, à rendre encore plus beaux, denses, tendus, les moments importants de la série, et à nous replonger dans les années 1980. On peut le constater aux deux extrémités de la série. Le premier épisode se concluait – déjà – par une scène mythique au son d’In the Air Tonight de Phil Collins, et le dernier nous offre deux séquences qui ne peuvent que nous mettre les larmes aux yeux, avec en fond la guitare électrique de Brothers in Arms de Dire Straits puis quelques minutes plus tard le classique With or without You de U2. En tant que rédacteur de cette critique finale, je m’octroie l’autorisation de raconter l’une des scènes qui m’a le plus marqué dans mon visionnage de la série, toujours dans son rapport avec les morceaux de l’époque. Dans l’épisode 4 de la saison 3, Philip se trouve avec Kimmie, toute jeune adolescente dont le père travaille à la CIA. Pour s’approcher d’elle, il se fait passer pour un avocat lobbyiste qui peut lui avoir de fausses cartes d’identité et de l’herbe. Les deux sont assis sur des marches, en train de fumer un joint, lorsque Kimmie s’arrête de parler pour lui faire écouter sa chanson préférée, Only You de Yazoo. Mon cœur de sériephile ne pouvait qu’être saisi à l’écoute de cette chanson car elle fut déjà utilisée pour rendre une scène du premier épisode de l’ultime saison de Fringe bouleversante. Mais ici, alors que dans la nuit Kimmie à froid et se serre contre lui, on peut voir Philip, sous son déguisement, comprendre qu’il va devoir au mieux décevoir, au pire faire du mal à cette jeune fille qu’il apprécie et qui, elle non plus, n’a rien demandé à personne. Ce qui ne manquera pas d’arriver. Cette scène est bouleversante, par la musique utilisée, mais aussi par la justesse de Matthew Rhys qui, d’un simple regard, nous fait comprendre le poids qu’il porte sur ses épaules.

Il resterait tant de choses à dire sur cette magnifique série, je me rends compte que je n’ai même pas parlé de Paige. Incarnée par la jeune Holly Taylor. Paige commence la série en petite fille et la termine en adulte, devenue espionne elle-aussi après être passée par les voies du seigneur. L’idée de faire évoluer la conscience politique de Paige à travers la religion était risquée mais fut particulièrement bien exploitée. Paige n’a jamais été un deus ex machina, un élément scénaristique utilisé pour peser sur ses parents, comme le sont les enfants de tous les autres agents secrets (n’est-ce pas Kim Bauer ?). C’est donc la religion qui l’a poussée à s’engager, et c’est cet engagement qui a poussé Elizabeth à vouloir tout lui révéler pour la faire devenir comme ses parents. Étonnamment, c’est aussi la religion – et l’amour – qui entrainent la chute de nos deux « héros ». C’est la seule fois, pour leur mariage, leur vrai mariage devant Dieu qu’ils se montrent nus, sans perruques ni moustaches à quelqu’un d’autres que leur fille. C’est cela qui entraine leur fuite, une fuite magistralement orchestrée, silencieuse pendant presque dix minutes, les dix dernières de la série où, comme eux, nous éprouvons un mélange de soulagement et de tristesse, soulagement de les voir toujours vivant, mais tristesse de devoir les laisser, comme eux ont dû laisser derrière eux une vie, une famille.
Alors terminons avec ce plan magnifique, l’un et l’autre sur les hauteurs de Moscou, regardant cette ville qui est leur maison mais qu’ils ne connaissent plus, une ville jusqu’à présent si fermée et qui, en 1988-89, est à deux doigts de s’ouvrir au monde.

THE AMERICANS (FX) série en 6 saisons.
Disponible en intégralité sur Canal+ à la demande. Saison 1 à 5 sur Netflix.
Série créée par Joe Weisberg.
Épisodes écrits entre autres par Peter Ackerman, Joshua Brand, Joel Fields, Melissa James Gibson, Stephen Schiff, Tracey Scott Wilson et Joe Weisberg.
Épisodes réalisés entre autres par Dan Attias, Kevin Dowling, Nicole Kassell, Lodge Kerrigan, Chris Long, Daniel Sackheim, Thomas Schlamme et Sylvain White.
Avec Keri Russell, Matthew Rhys, Holly Taylor, Keidrich Sellati, Noah Emmerich, Annet Mahendru, Richard Thomas, Alison Wright, Lev Gorn, Costa Ronin et Margo Martindale.
Supervision musicale de P.J. Bloom.
Musique originale de Nathan Barr.

Visuels : The Americans © Amblin TV & DreamWorks TV.

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