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Metallica : compte à rebours jusqu’à l’autodestruction (J – 9)

Metallica : compte à rebours jusqu’à l’autodestruction (J – 9)

Alors que nous pouvons vous annoncer, depuis cette nuit, le nom du nouveau Président des États-Unis d’Amérique (un indice chez vous : ce n’est pas une blague !), nous continuons notre chevauchée fantastique (et un petit peu sinueuse) à travers la discographie de Metallica. Alors que leur nouvel album, Hardwired… to Self-Destruct sort dans moins de dix jours, cette semaine nous procédons à un retour aux origines et un passage en revue des mythes fondateurs du groupe, entre Ancien et Nouveau Monde.

 

TROISIÈME PARTIE : QUATRE CAVALIERS QUI SURGISSENT HORS DE LA NUIT…

 

Difficile de faire plus américain que Metallica : leur musique, leur look, leur trajectoire en forme de success-story US et pourtant… À l’image de son pays, tout, dans ce groupe, n’est qu’un joyeux melting-pot. Il n’y a qu’à voir qu’à ce jour, il compte dans ses rangs un batteur (Lars Ulrich) né au Danemark, un bassiste (Robert Trujillo) d’ascendance mexicaine et un guitariste-soliste (Kirk Hammett) fils d’une mère d’origine philippine et d’un père qui a du sang irlandais. Sans aucun doute : « life can be bright America1 », comme dit la chanson.

Ce groupe est comme l’Amérique : une décoction de racines de diverses provenances, qui n’est plus à une contradiction près (l’actualité politique américaine est là pour nous en donner une démonstration éclatante). Dès le départ, avec Metallica, ça a été le mariage de la carpe et du lapin. Depuis 35 ans que le groupe existe, il est mû par un couple moteur improbable : le chanteur-guitariste James Hetfield et son pote Lars Ulrich.

Metallica photographié par Brian Lew en 1983

© 1983, Brian Lew

 

Mother, Father, Napster, Hipster

Physiquement déjà, on est face à un duo façon Oliver Hardy et Stan Laurel, avec un grand costaud et un petit filou. À notre droite, James Hetfield : une espèce d’Américain biberonné à la foi catholique (tendance rigoriste) et alcoolique repenti dont la crise de foi(e) – et d’adolescence – aura duré plus de deux décennies. Face à lui, Ulrich est un Européen pur jus, issu d’une famille aisée et fils d’un joueur de tennis professionnel, musicien et gourou à ses heures, versé dans le jazz (bref, une sorte de hipster avant l’heure). Toute la dynamique du groupe repose donc sur ces deux personnalités, plus antagonistes que réellement complémentaires, que seule une période de la vie comme l’adolescence peut lier d’amitié.

Musicalement ensuite, pas évident de faire plus dissonant. James Hetfield a vraiment tout du virtuose2, capable de tenir la cadence et d’assurer le spectacle même en étant bourré comme une barrique. Ulrich, quant à lui, est plus du genre besogneux. Souvent moqué et considéré comme un batteur médiocre… Ses détracteurs oublient peut-être un peu vite que, lorsqu’il s’est agi de faire fonctionner la « mécanique Metallica » en termes de composition (et aussi, tout simplement, d’intendance), il n’y en avait pas beaucoup pour rivaliser. Dans la tête pensante de Metallica, on a donc d’un côté un type dont on ne sait pas trop s’il tient plus de l’ogre des contes de fées ou du bon gros géant et, de l’autre, un hybride d’Astérix et d’Iznogoud. Un pour jouer le rôle du cerveau émotionnel et l’autre celui de la matière grise.

Pochette de l'album « Kill 'Em All » de MetallicaC’est aussi un groupe qui a été mis sur orbite peu ou prou au sortir de l’enfance, pour ne plus jamais redescendre. Avant même la sortie de leur premier album (Kill ‘Em All, en 1983), Metallica jouissait en effet déjà d’un statut quasi culte aux États-Unis, grâce à une vraie stratégie de marketing viral « analogique », dans le monde d’avant Internet.

Au début des années 80, grâce à un système d’échange de cassettes audio par courrier postal, de jeunes correspondants, répartis un peu partout sur le territoire américain, s’envoyaient des copies – sur bandes magnétiques – de compilations et de démos de groupes débutants de l’époque, parmi lesquels Metallica. Mais attendez, ce système – dit de « tape trading » – dans lequel des gens… qui ne se connaissent pas… partagent de la musique… à distance… ça ne vous dit rien ? Avec ça en tête, difficile de ne pas goûter l’ironie d’un Lars Ulrich, en pleine imitation de maître Collard (version Les Guignols de l’info), qui brandit devant les caméras de télévision une enveloppe contenant les noms de plusieurs centaines de milliers d’utilisateurs de Napster en les vouant au neuvième cercle de l’enfer. Quand bien même son action n’était pas complètement infondée, le petit bonhomme n’aura pas volé son titre de « personnalité la plus haïe du monde du rock ‘n’ roll ».

Mais nous nous égarons, car tout cela n’empêche pas qu’avec ce premier disque, Hetfield, Ulrich & co. posent les règles d’un genre qui trouvera son nom de baptême, thrash metal, en février 1984 dans les pages du magazine Kerrang! Ils en profitent également pour choper au vol – dès le deuxième titre de l’album – un surnom, qui les suivra jusqu’à aujourd’hui : les « Four Horsemen3 ». « Ils sont rares les groupes qui peuvent revendiquer la paternité d’un mouvement musical4 ».

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La cinquième roue du carrosse (et le squelette dans le placard)

Derrière les paillettes, les pluies de dollars et les procès, que serait une légende du rock si elle n’était pas assombrie par l’ombre de la mort. L’histoire (musicale) de Metallica est aussi marquée par le deuil. Un premier, symbolique, voit le groupe, dans sa forme qui lui a permis d’atteindre la célébrité, porter la trace d’un « membre fantôme » : son premier guitariste soliste, Dave Mustaine. Viré manu militari à la veille de l’enregistrement du premier album du groupe, Mustaine s’en ira – avec quelques idées de chansons sous le bras – nourrir un ressentiment tenace à l’encontre de ses anciens camarades et fonder le groupe « rival » : Megadeth. Un groupe qui sera à Metallica ce qu’Apple a été à Microsoft ou Poulidor à Anquetil : un nom connu et reconnu de tous, mais un éternel numéro deux.

 

Mais le vrai traumatisme, au cœur de l’histoire de Metallica, est lui bien réel. Après la sortie de leur troisième album, Master of Puppets (en 1986), Metallica s’embarque dans sa première grande tournée mondiale. Le groupe est au sommet de sa gloire (certains diront même : de leur art). Lorsque soudain survient le drame, juste à la sortie d’un virage, à quelques kilomètres de la petite ville de Ljungby, en Suède. Le bus dans lequel les musiciens voyagent sort de la route. Cliff Burton, le bassiste du groupe est tué sur le coup.

Ceteris paribus, cette perte a sans doute été aussi décisive dans l’évolution du groupe que celle de Brian Jones (le premier alter ego de Keith Richards) l’a été pour les Rolling Stones. Burton, c’était un peu l’arme secrète des Californiens, le quatrième as du carré. Musicien surdoué et compositeur débordant d’idées originales, c’est sans doute grâce à lui que le groupe a gagné ce « petit truc en plus », qui leur a permis de prendre une tête d’avance et de remporter, sur la photo-finish, le quarté sur les autres canassons du « Big Four » (avec Slayer, Anthrax et… Megadeth, donc).

 

Avec le recul, c’est réellement à partir de ce moment-là que la musique du groupe a vraiment commencé à déchanter. L’album suivant, And Justice for All (paru en 1988) enregistré avec Jason Newsted (ex-Flotsam and Jetsam) à la place du mort empeste la dépression. Il faudra attendre 10 ans (après les errances monochromatiques et gothico-esthétisantes) pour récupérer un groupe en forme… enfin, à défaut d’autre chose, un groupe en forme de groupe.

Pochette de l'album « Garage, Inc. » de MetallicaSur le double album Garage, Inc. (sorti en 1998), les Horsemen tiennent un pari ambitieux : enregistrer un album (fut-il uniquement constitué de reprises) en trois semaines, en puisant principalement dans un répertoire qu’ils écoutaient quand ils étaient gosses. En plus d’être une source substantielle d’économies (le deuxième disque compilant la quasi totalité des titres hors albums enregistrés par le groupe jusqu’en 1995), cet album sert littéralement de mode d’emploi à leur musique. C’est fascinant (et pas si fréquent) de voir des musiciens livrer ainsi leurs petits secrets de fabrication après quinze ans de carrière.

Dans la liste des groupes cités, on trouve certains Américains (Blue Öyster Cult, les Misfits ou Lynyrd Skynyrd), mais la plupart sont européens (et même le plus souvent britanniques). On y (re-)trouve quatre garçons bien vivants, énergiques et rendant hommage à certains groupes un peu – voire complètement – oubliés du grand public à l’époque, comme Diamond Head ou Mercyful Fate – le medley qui figure sur l’album est simplement phénoménal – mais aussi Thin Lizzy ou même Black Sabbath et Motörhead (à une époque où Ozzy et Lemmy n’étaient pas redevenus les amis des tous petits, mais où on les considérait plus volontiers comme des vieillards has been, camés et alcoolos). Force est de constater que les habits du groupe de reprises leur seyaient à ravir. Les mauvaises langues diront simplement qu’il est dommage qu’ils ne soient plus – aujourd’hui – un assez bon groupe de reprises… de Metallica.

 


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1 « La vie peut être radieuse en Amérique », extrait de la chanson America, de la comédie musicale West Side Story (musique : Leonard Bernstein / paroles : Stephen Sondheim), déjà évoquée ici.
2 Dixit Alex Skolnick, guitariste du groupe Testament, qui l’a dit et répété sur son site Internet.
3 « Quatre cavaliers » en français, en référence aux quatre cavaliers de l’apocalypse.
4 Citation de notre distingué collègue scRed, tirée de sa chronique du dernier KoЯn.

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