Mom : Chuck Lorre, avec vues sur la mère

Mom : Chuck Lorre, avec vues sur la mère

Bonnie (Allison Janney) et Christie (Annie Faris) regardent une photo de l'enfant de Violet. Photo CBS

Bonnie (Allison Janney) et Christie (Annie Faris) regardent une photo de l’enfant de Violet. Photo CBS

Désormais programmée après The Big Bang Theory le jeudi soir, la série de Chuck Lorre, Eddie Gorodetsky et Gemma Baker bénéficie aujourd’hui d’une audience plus large. Ca tombe bien : depuis le début de la saison 2, le show confirme véritablement son potentiel.

« Hier, ma fille a fait adopter son bébé. Et c’est la chose la plus difficile que j’ai vécue dans ma vie. Mais je n’ai pas bu. Je n’y ai même pas pensé. OK, j’y ai pensé… mais je n’en avais pas envie. OK, j’en avais envie. Mais je ne l’ai pas fait. C’est marrant, je pensais : « Depuis que je suis sobre, ma vie s’est effondrée ». Mais ce qui s’est passé, c’est que j’ai arrêté de boire juste à temps ».

En concluant la saison 1 sur un émouvant discours de Christie (Anna Faris) devant les Alcooliques anonymes, alors qu’elle célèbre sa première année de sobriété, les producteurs de Mom n’ont pas seulement mis en scène tout le chemin parcouru par leur héroïne. Ils ont aussi raconté le leur. Celui de scénaristes qui avaient une idée assez claire de ce qu’ils voulaient faire mais ont tâtonné un peu avant de vraiment passer des aspirations aux actes.

Centrée au départ sur une mère célibataire qui se débat chaque jour avec ses enfants, son amant, son alcoolisme et sa propre mère en proie à des addictions multiples (l’alcool, le sexe, la drogue, les combines foireuses), Mom a trouvé en cours de saison 1 la bonne carburation en élargissant progressivement son cadre d’action.

Un équilibre… qui permet de tout casser

En une dizaine d’épisodes, le personnage de Bonnie (Allison Janney), la mère de Christie, est devenu plus qu’un antagoniste qui piquait les plus belles répliques à l’héroïne. D’abord parce que l’ex CJ Cregg de The West Wing est encore une fois parfaite et ensuite parce que la meilleure façon d’exploiter à fond la question centrale de la série (être une mère célibataire), c’était encore de parier sur deux parcours et deux regards sur le monde.

Violet (Sadie Calvano) pendant une nouvelle dispute avec sa mère. Photo CBS

Violet (Sadie Calvano) pendant une nouvelle dispute avec sa mère. Photo CBS

A partir de là, Mom est devenue l’histoire d’un combat. Celui de deux femmes de générations différentes, luttant chacune à leur façon contre leurs démons. Et c’est de comme ça que la série a trouvé un ton, entre humour plus ou moins acide et émotion.

Ceci posé, Chuck Lorre, Eddie Gorodetsky et Gemma Baker sont repartis en saison 2 pied au plancher. Christie avait l’impression qu’elle pouvait garder la tête hors de l’eau ? Ils vont lui faire boire la tasse bien comme il faut.

A partir de la scène de prologue du premier épisode jusqu’à la fin de l’épisode 4, ils vont confronter Christie à ses pires travers et surtout à sa peur la plus intime : elle veut changer mais elle ne se croit pas capable d’y parvenir.

Elle a si peu  d’estime pour elle-même que lorsqu’un problème survient, son angoisse explose à la vue de tous. Elle fait alors un mauvais choix. Puis un autre. Et encore un autre. Jusqu’à se retrouver dans une situation assez terrible.

Charles Pasqua a dit un jour « On est plus fidèle à sa nature qu’à ses intérêts » (1). De manière très troublante, c’est un peu ce que montre ce début de saison.

Quand Chuck Lorre remonte le temps

Quoi qu’il en soit, Chuck Lorre rappelle cet automne à tous ceux qui lèvent les yeux au ciel en pensant à Mon Oncle Charlie –Comme à ceux qui estiment que The Big Bang Theory est surtout le succès de Bill Prady– qu’il n’en est pas à son coup d’essai. Il a produit par le passé plusieurs séries dans lesquelles l’humour est solidement lié à une description assez fine du milieu social dans lequel évolue ses personnages. Roseanne, évidemment, où il a fait ses débuts. Mais également Grace Under Fire (Une Maman formidable, en VF).

Christie et Alvin, son père (Kevin Pollak). Photo CBS

Christie et Alvin, son père (Kevin Pollak). Photo CBS

Lorre est-il un producteur qui sait faire marcher le tiroir-caisse mieux que personne sur CBS ? Oui, assurément. Mais de la même façon qu’un Luc Besson est capable de produire des brouettes de films vides de sens et de mettre des billes dans un film aussi puissant que The Homesman de Tommy Lee Jones, il n’a pas abandonné toute velléité créative. Et il sait s’entourer des personnes capables de porter cette ambition, à partir du moment où le propos du projet est clairement posé.

De ce point de vue-là, il semble que ce cher Chuck ait très vite eu en tête ce qu’il voulait faire de Mom.

« J’ai toujours été frappé par cet espèce de défi de Sisyphe avec lequel les mères de famille doivent quotidiennement se battre, explique-t-il en septembre 2013 dans un entretien au Los Angeles Times. J’ai essayé d’en parler dans Grace Under Fire pendant une saison. Mais j’ai toujours gardé un goût d’inachevé à ce propos. Il y avait beaucoup d’histoires à raconter alors qu’il est difficile d’élever des enfants, d’avoir une vie personnelle –ici, sortir de ses problèmes d’alcool, gérer une lourde histoire familiale– et gérer tout le bazar que ça génère. Cela donne à l’humour une touche d’espoir ».

Une touche d’espoir et un peu de recul, aussi. Rire pour ne pas pleurer, pour ne pas crier, c’est ce qui innerve complètement la narration de Mom dans ces quatre premiers épisodes. Et même dans l’épisode 5, même si le plus fort de la tempête semble (temporairement ?) passé.

Si cela marche, c’est d’abord grâce à l’interprétation d’Allison Janney qui est, on l’a dit, impeccable dans le rôle de Bonnie. Mais si l’abattage d’Annas Faris reste problématique (elle ne sera jamais Brett Butler dans Grace Under Fire, c’est clair), le script est aujourd’hui mieux « tenu » par les auteurs.

Cet automne, Baker et Gorodetsky ont aménagé une jolie place à Marjorie (Mimi Kennedy, la mère de Dharma dans Dharma & Greg), une alcoolique qui se débat avec un cancer et une kyrielle de chats. Comme ils utilisent très bien le personnage d’Alvin, le père retrouvé de Christie (impeccable Kevin Pollack) et aménagent de jolis moments d’émotion autour de Violet (Sadie Calvano, qui s’en tire pas trop mal).

Marjorie (Mimi Kennedy), une femme qui aime les chats. Et pas trop Bonnie. Photo CBS

Marjorie (Mimi Kennedy), une femme qui aime les chats. Et pas trop Bonnie. Photo CBS

Sisyphe et les Plunkett

L’image de Sisyphe tient la route : sur un ton souvent ironique, régulièrement doux amer ou parfois franchement potache (le début de l’épisode 2.04 rappelle que la série peut sortir ses gros sabots pour susciter le rire gras), Mom raconte combien il est difficile de s’extirper des emmerdes quand tout vous rappelle que socialement, vous êtes pris dans un absurde filet aux mailles bien serrées.

Dans cette perspective, oui : Christie, Bonnie, Marjorie et Violet essaient de changer le cours de leur vie alors que tout ou presque les tient prisonnières. A leur façon, ce sont des Sisyphe modernes. Elles ont juste troqué un caillou pour un sac plein de doutes.

Le plus dur pour elles, c’est finalement d’y croire. C’est même un énorme défi, et c’est autour de cela que se structure l’humour de la série. Un peu comme Tyra Collette, dans Friday Night Lights et dans un registre très différent, devait se battre pour s’élever socialement.

Si elle reste sur cette ligne, Mom peut nous livrer une grande saison 2. Et même devenir une grande série. Combinant l’humour bien lourd d’Eddie Gorodetsky (cheville ouvrière de Mon Oncle Charlie pendant un joli paquet de saisons) et la tendresse vache de Gemma Baker (arrivée tardivement dans les équipes de Chuck Lorre : elle a travaillé sur les saisons 9 et 10 de Two and a Half Men), elle peut y parvenir.

Entre deux éclats de rire, elle suscite en tout cas de jolis espoirs.

(1) : Un jour, si j’arrive à la finir, je placerai peut-être aussi « La politique, ça se fait à coups de pied dans les cou(censuré) » dans ma critique de House of Cards. Mais ça demandera beaucoup de courage : House of Cards, c’est infiniment prétentieux.
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