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Morceau de sucre (critique de « Dans l’ombre de Mary », de John Lee Hancock)

Morceau de sucre (critique de « Dans l’ombre de Mary », de John Lee Hancock)

Note de l'auteur

saving-mr-banks-posterAvec un sujet aussi casse gueule, de surcroît produit par la maison Disney, Saving Mr. Banks aurait très bien pu tomber dans les affres du tire larme gentiment fait mais qui au final ne va pas très loin et surtout qui porte en lui comme un air de propagande pas super recommandable à la gloire de l’oncle Walt. D’un certain point de vue, John Lee Hancock a parfaitement rempli sa mission en réalisant un film qui cadre complètement avec les exigences de la firme aux grandes oreilles. Sauf que voilà, Saving Mr. Banks n’est en fait ni un film sur Walt Disney, ni un making off fiction de Mary Poppins, ni même un biopic sur son auteur, P.L. Travers. C’est beaucoup plus et c’est beaucoup mieux.

Le grand Sydney Lumet disait qu’avant de faire un film, il fallait en dégager sa moelle épinière (« the spine » ou la fameuse substantifique moelle), l’élément principal qui va déterminer non seulement l’enchaînement des évènements mais aussi la façon dont le réalisateur va les mettre en scène. Si cette méthode permet de structurer efficacement son travail, elle permet aussi d’aborder un sujet difficile comme le biopic en évitant de bêtement suivre l’ordre chronologique des évènements. On ne filme pas la vie de quelqu’un, mais on se sert de la vie d’une personne pour parler d’un sujet beaucoup plus général. Ainsi White Hunter Black Heart n’est pas un film sur le making off d’African Queen, ni même sur John Huston, mais une réflexion autour de la création. Bien que le film de John Lee Hancock ne soit pas du même calibre que celui de Clint Eastwood, il est néanmoins régit par la même loi.

Saving Mr. Banks est un film sur l’abandon et P.L. Travers en est son incarnation première. Magnifiquement interprétée par Emma Thompson qui trouve ici l’un de ses meilleurs rôles depuis Wit, Travers est une vieille fille acariâtre qui vit seule dans une vieille maison, presque isolée d’un monde qu’elle refuse elle-même de côtoyer car trop vulgaire. Coincée entre la vision d’un père complètement fantasmée (Colin Farrell) et un traumatisme bien trop réel, elle vit dans le renoncement constant. Face à elle, le chancre de la réussite à l’américaine, le self made man absolu, l’anti-renoncement parfait, le grand Walt Disney en personne.

saving-mr-banks-emma - thompsonLe clash est presque immédiat et les deux parties ne se rejoindront qu’au prix de l’abandon. Celui de son enfance pour Travers et celui nettement plus surprenant de Disney dont la confession finale, livrée par un Tom Hanks d’une justesse impeccable, ferait un sacré sujet de film à elle seule. Au centre, seul un personnage n’abonnera pas, c’est celui du chauffeur, Ralph (Paul Giamatti). Personnage disneyen par excellence, Ralph est une sorte de Gemini Cricket par lequel Travers reviendra sur son image de perfection pour s’apercevoir qu’au bout du compte, tout le monde fait ce qu’il peut pour affronter les blessures de la vie et ce, malgré les apparences.

Antithèse totale d’une firme qui a fait du dépassement de soi son fond de commerce, Saving Mr. Banks apparaît alors comme un film beaucoup plus fin et subtil qu’il n’y paraît. Malheureusement en surface, le film de John Lee Hancock est loin d’être aussi parfait et a parfois bien du mal à ne pas tomber dans la lourdeur. Un défaut inhérent au mode de production même, qui malgré une histoire d’adulte, se doit de rester dans le giron du film pour enfant. On peut aussi regretter que le score moyen de Thomas Newman n’ait pas su plus accompagner la noirceur de certaines scènes. Mais la tentative reste tout de même louable et d’une certaine manière le choix de n’avoir pas fait un film plus sombre correspond tout à fait au sujet. Car comme chacun le sait, « c’est le morceau de sucre qui aide la médecine à couler ».

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