Morveuse de Rebecca Rosen

Morveuse de Rebecca Rosen

Note de l'auteur

Julia, une mère reine de l’auto-apitoiement, une impossibilité de dépasser l’amertume et l’échec. Rebecca Rosen signe, avec Morveuse, son premier long récit en BD, une œuvre d’emblée forte, belle et qui hante.

L’histoire : La mère de Julia se morfond depuis toujours dans l’auto-apitoiement. Cette sensation étouffante de n’être pas grand-chose a peu à peu colonisé jusqu’au corps de Julia, qui se gratte compulsivement les narines chargées de mucus depuis l’enfance. Partie à Bruxelles pour suivre des études artistiques, elle voit bien qu’elle ne ressemble en rien aux autres étudiants qui peuplent son école d’art. Tout ce qu’elle touche lui semble devenir triste, gluant et amer. Entourée de gêne et de silence, elle n’a en plus, après le décès de sa mère, pas les moyens de payer sa part de loyer. C’est alors, au hasard d’un concert, qu’elle rencontre les membres d’un collectif féministe.

Mon avis : La mère est au cœur de cette première BD de Rebecca Rosen, autrice canadienne, installée à Bruxelles depuis quelques années. La mère, et Bruxelles, dont le dôme du Palais de justice remplace la moitié supérieure de la tête de Julia en couverture. Une couv’ au passage tout à fait magnifique…

Une mère à la fois dominatrice et en situation de faiblesse, comme une malédiction transmise à sa propre fille : « Ma pauvre chérie, tu ne m’échapperas jamais. Depuis que ton cœur bat, mon sang empoisonné a contaminé ton cerveau. T’es condamnée. Tu ferais mieux de… Tu devrais juste… » Ce que Julia semble compléter (et à quoi elle paraît du même coup répliquer) : « … te suicider, connasse. »

Le motif du sang qui coule, éternellement associé entre autres aux menstruations (voir le nez d’Eleven dans Stranger Things, pour prendre un exemple récent, mais ils sont légion), concerne ici le nez de Julia. Un nez sujet à des démangeaisons permanentes et qui, au fil du récit de Morveuse, ne cesse de gonfler, de s’arrondir et de rougir, jusqu’à faire penser au faux nez d’un clown. Non pas d’un clown triste, mais d’un clown désespéré, tragique, terrible.

On pense aussi à cette performeuse, membre du collectif féministe, qui se grave au couteau “LOVE” sur le ventre durant un concert-coup de poing. Le sang, dans ces pages, c’est d’abord ce qui révèle. Soit par la volonté (le message adressé au monde par la performeuse, avec un but, celui de changer la société, l’esprit des gens, les rapports entre eux), soit par l’inconscient (ce mucus qui s’accumule, comme des pensées qui ne peuvent vraiment s’exprimer).

La performeuse, justement, relie cette scarification politique du ventre directement à sa propre mère marocaine. Une mère pour qui s’assimiler « voulait dire adhérer aux standards de beauté de l’Occident : mince, la peau claire, et cetera. Je ne rentrais pas dans cette case. J’en suis arrivée à m’auto-mutiler. Ses critiques, c’était sa façon de me montrer son affection… mais elle m’a rendue dingue ! »

Rebecca Rosen instaure par ailleurs un jeu très intéressant sur la langue, instaurant d’emblée un jeu typologique : les capitales pour le néerlandais, langue maternelle de Julia, donc de ses rapports avec sa mère (et donc de ses origines) mais aussi avec sa fac d’art, sa copine Roxane et l’exécuteur testamentaire ; les bas de casse pour le français, utilisé avec le groupe de militantes féministes. D’un côté le passé qui la hante, de l’autre le présent qui pourrait l’inspirer. Lui insuffler la force d’un vrai départ.

Ce groupe féministe, c’est l’idée de la sororité, qui dépasse le féminisme pour devenir une exigence lancée à la face du monde. Un défi pour la société tout entière, histoire de « réécrire le récit historique, mème par mème, sur les réseaux sociaux ». Lorsque Julia fréquente la performeuse et le collectif activiste, les couleurs se font chaudes : rouges, violets, oranges. En revanche, les pages où sa mère apparaît (même en creux) sont froides, des verts, des bleus, des jaunes, tout comme les passages à la fac.

Deux motifs encore. Celui du chien, tout d’abord, qui surgit parfois au détour d’une case. L’exécuteur testamentaire, lorsque Julia quitte son cabinet avec de bien mauvaises nouvelles, change subitement de tête, arborant celle d’un chien blanc. Et lorsque Julia discute (de mauvaise grâce) avec sa mère en visioconférence, son ordi portable se transforme soudain en un petit chien. Ce même chien, de chair et d’os cette fois, reviendra plus tard : il paraît alors symboliser, concrétiser le lien amoureux qui unit Julia et la performeuse… avant de subir un sort funeste lors d’une crise psychotique de Julia.

Comme quoi tout finit mal dans la vie de la jeune fille. D’où le second motif, celui du cercle. Une figure géométrique dominante dans Morveuse, qui affecte les cases, la mise en page, le physique même des personnages. Il peut être positif (la table ronde autour de laquelle les militantes s’assoient, toutes en parfaite égalité) mais aussi négatif. Il marque alors l’éternel retour du même (mème ?), l’échec qui guette et piège en permanence Julia, ses erreurs, ses renoncements, ses errances.

Et toujours ce nez qui démange et saigne, signe visible de tout ce qui ne va pas chez elle, de tout ce qui l’entraîne vers la solitude et la colère, la drogue et l’alcool, de tout ce qui l’empêche de s’épanouir et de se déployer, de se libérer. Elle tourne en rond, au sens propre (elle se transforme en cercle, comme le bout de son nez) comme au figuré.

Une première bande dessinée et d’emblée une réussite pour Rebecca Rosen. Et si vous aimez les tirages en lino de Julia tels que reproduits dans Morveuse, ils sont en vente sur le site de l’Appât, un atelier d’impression/éditeur indépendant qu’elle cogère avec son compagnon Quentin Pillot.

Si vous aimez : les BD graphiquement très recherchées (celle-ci rappelant notamment l’Asterios Polyp de David Mazzucchelli), où la prouesse visuelle est toujours au service et l’image fidèle d’une profondeur psychologique.

En accompagnement : Riot Grrrls, Chronique d’une révolution punk féministe, excellent livre de Manon Labry consacré au mouvement initié par de jeunes féministes nord-américaines au début des années 90.

Morveuse
Écrit et dessiné par
Rebecca Rosen
Publié par L’employé du Moi

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